Où va l'Egypte ?

n° 149 - Hiver 2015

L'Égypte a changé d'image. Jusqu'à récemment, elle était surtout vue par la plupart des Occidentaux comme la terre des pharaons, l'héritière d'une civilisation fascinante. Le plus grand pays du monde arabe, qui avait fait la paix avec Israël, donnait une impression de permanence et de stabilité. « L'Égypte éternelle »...
Cette image a été bousculée une première fois en janvier-février 2011 quand, à la surprise générale, une partie du peuple égyptien s'est soulevée contre son pharaon. Il a suffi de dix-huit jours pour renverser un Hosni Moubarak solidement accroché au pouvoir depuis vingt-neuf ans. Contrairement à ce qui s'est passé ensuite en Libye ou en Syrie, l'insurrection égyptienne a été suivie en direct dans le monde entier. Les télévisions étrangères étaient présentes et l'événement bénéficiait en quelque sorte d'une unité de lieu : il se déroulait principalement sur la place Tahrir, au Caire, dont le nom allait devenir aussi célèbre que celui de Tian'anmen.
Ces dix-huit jours ont été un grand moment d'union nationale : riches et pauvres, musulmans et chrétiens partageaient le même combat. Oubliant leurs différences, des étudiantes de l'Université américaine en jeans côtoyaient des islamistes voilées de la tête aux pieds. L'idéologie était absente de cette place de la Libération qui portait bien son nom. Les manifestants n'affrontaient pas les forces de l'ordre au nom du marxisme, de l'islam ou d'une quelconque théorie politique, mais pour réclamer plus de liberté et de justice, dénoncer la corruption, les arrestations arbitraires et la torture en prison. L'informatisation, développée pour répondre aux besoins du tourisme et des affaires, se retournait contre le pouvoir : « Facebook sert à planifier les manifestations, Twitter les coordonne et YouTube les communique au monde », expliquait Waël Ghoneim, l'une des figures du mouvement.
Pour mater cette rébellion, Moubarak a d'abord employé l'intimidation et la force. Sans succès : la peur était vaincue, malgré les « martyrs », tombés sous les balles. Le pouvoir a alors joué le chaos, ordonnant aux policiers d'abandonner leur poste. Pendant vingt-quatre heures, le pays a été livré à des voyous, des détenus en fuite ou des provocateurs. Mais les habitants se sont spontanément organisés pour défendre leurs quartiers, allant jusqu'à régler eux-mêmes la circulation. Ce n'était plus une Égypte de sable et d'eau, avec des temples antiques et des felouques nonchalantes. On découvrait un autre pays, urbain, jeune, moderne, inventif, prêt à se battre.
Et, le dix-neuvième jour, après la chute de Hosni Moubarak, des opposants des deux sexes et de tous âges, armés de balais, de sacs, de pots de peinture et de pinceaux, sont venus remettre en état la place Tahrir en expliquant : « Je nettoie mon pays. » L'Égypte, fière d'elle-même, avait l'impression de redevenir Oum al-donia (« la mère du monde »), ou au moins le phare du monde arabe.
Mais la fête s'est vite achevée. Au cours des deux années suivantes, l'image s'est retournée comme un gant. Incivilités, désordres et violences ont dominé la scène, comme si tous les maux cachés de cette …