Ukraine : le front économique

n° 149 - Hiver 2015

Natalie Jaresko, citoyenne américaine née en 1965 à Chicago de parents ukrainiens, est l'un de ces « experts étrangers » qui ont été invités à rejoindre le gouvernement réformateur ukrainien en décembre 2014 après la révolution qui a chassé l'ancien président Viktor Ianoukovitch. À l'époque, le nouveau pouvoir cherchait à s'inscrire dans le sillage de la Géorgie qui avait su se transformer après la « révolution des roses » de 2003. Petro Porochenko, devenu président le 7 juin 2014, voulait aussi aller chercher du sang neuf, hors des réseaux déjà installés, de façon à gagner en crédibilité quand il affirmait vouloir lutter contre la corruption. Il a donc fait appel à des personnalités étrangères ayant déjà piloté des réformes ou possédant une expertise reconnue (1).
À 49 ans, la nouvelle ministre des Finances présentait un profil particulièrement intéressant aux yeux de l'équipe au pouvoir à Kiev : non seulement sa compétence en matière économique ne faisait pas de doute mais, par surcroît, elle possédait une double culture, à la fois ukrainienne et américaine. Si elle a grandi aux États-Unis, elle n'a jamais cessé de s'intéresser au pays d'origine de sa famille, au point de venir s'y installer peu après l'indépendance de 1991. Et elle n'en est plus repartie...
Après un passage à l'ambassade des États-Unis à Kiev, cette économiste diplômée de Harvard a géré un fonds d'investissement et travaillé dans la finance au contact des entreprises ukrainiennes. L'expérience lui a permis de découvrir les forces et les faiblesses du tissu économique local et de se forger un beau carnet d'adresses.
C'est donc à elle que le président Petro Porochenko et le premier ministre Arséni Iatseniouk ont pensé lorsqu'il s'est agi de mettre sur pied une équipe de personnalités nouvelles, capables de sortir le pays de l'ornière. Le 2 décembre 2014, jour de sa nomination à la tête du ministère des Finances, Mme Jaresko obtenait officiellement la nationalité ukrainienne.
Sa feuille de route était simple et, en même temps, extrêmement ambitieuse : sauver l'Ukraine de l'asphyxie financière qui la menaçait, rétablir la stabilité des comptes et repenser le système fiscal pour le rendre à la fois plus efficace, plus simple et plus juste.
Un peu moins d'un an plus tard, c'est l'heure d'un premier bilan. Son grand succès est d'avoir, fin août, conclu avec les créanciers privés de l'Ukraine un accord qui prévoit l'effacement de 3,6 milliards de dollars de dettes et un allongement de quatre ans de la durée de remboursement, en échange d'une légère majoration du taux d'intérêt. Cet accord a été obtenu à l'issue de cinq mois de discussions serrées avec de puissants fonds d'investissement américains : une négociation qui a tenu de la partie de poker et où la ministre a démontré à la fois sa détermination et son pragmatisme. Résultat : l'Ukraine a retrouvé un peu d'oxygène et peut désormais envisager son avenir à plus long terme, grâce à l'appui préservé du FMI.
Mais la suite s'annonce plus difficile. Le gouvernement fait face à de multiples attentes : les citoyens souhaitent qu'il renforce l'armée, améliore le niveau de vie, accélère le rapprochement avec les pays de l'UE, réduise le poids des oligarques dans la vie politique...
La ministre, pour sa part, doit maintenant mettre en oeuvre des réformes urgentes et très attendues. Elle va s'atteler à faire évoluer le système fiscal, à simplifier les procédures administratives et à lutter contre la corruption pour traduire dans les faits les aspirations des manifestants de la place de l'Indépendance (le fameux Maïdan, à Kiev). Colossal défi dans cette Ukraine où les passe-droits et les pots-de-vin sont toujours une habitude bien ancrée...
En un an, le gouvernement a ouvert de nombreux chantiers. Mais les résultats ne sont encore guère visibles et les Ukrainiens s'impatientent. Le président a, par exemple, annoncé la création d'un « bureau anti-corruption » (2) doté de pouvoirs renforcés. Alors que les premiers recrutements ont eu lieu il y a des mois, cette instance n'a toujours pas commencé à travailler...
À l'est, dans le Donbass, les séparatistes de la « République populaire de Donetsk » et de sa soeur jumelle de Lougansk continuent de défier Kiev, avec le soutien de la Russie. Les accords de Minsk, négociés entre Vladimir Poutine et le couple Merkel-Hollande, ne permettent pas de régler le conflit, mais tentent simplement de le geler. Ils prévoient un arrêt des combats en échange d'une autonomie accrue pour les territoires rebelles. Le pouvoir ukrainien se range à cette logique, faute de disposer des moyens nécessaires pour reprendre les territoires perdus. Au grand dam des franges les plus nationalistes de la population, qui manifestent, parfois violemment (3), contre cette ligne politique qui constitue à leurs yeux un renoncement.
Natalie Jaresko nous reçoit au Cabinet des ministres, un bâtiment massif de Kiev où siège le gouvernement. Durant la révolution, cet immeuble à l'architecture soviétique a été, des semaines durant, entouré par les manifestants qui avaient construit des barricades à proximité. Les barricades ont disparu, et ceux qui étaient dehors sont désormais aux commandes. Mais l'immeuble reste sous haute surveillance de la police.
Dans le bâtiment qui s'est vidé, en cette fin de journée, les talons de la ministre résonnent le long des couloirs. Petite femme brune énergique, elle tente de faire entrer dans les moeurs de l'administration ukrainienne un certain nombre d'habitudes acquises dans le privé. Son langage clair et direct tient d'ailleurs plus du monde des affaires que de celui de la politique...
A. G.

Alain Guillemoles - Dans le Donbass, l'Ukraine fait la guerre à des séparatistes aidés par la Russie. Au sein du gouvernement ukrainien, vous êtes la personne qui se bat sur le second front, celui de l'économie, pour permettre à votre pays de retrouver un peu d'air sur le plan financier. Est-il possible de chiffrer le coût qu'a représenté pour l'Ukraine la perte de la Crimée puis celle d'une partie du Donbass ?
Natalie Jaresko - Il est quasiment impossible de dresser un bilan précis. Le coût le plus lourd est d'abord humain. Il y a eu 8 000 morts, des dizaines de milliers de blessés et plus de 1,5 million de déplacés qui ont dû tout laisser derrière eux. L'État s'efforce de les soutenir pour qu'ils puissent se réinstaller ailleurs, remettre leurs enfants à l'école... Il n'y a pas de prix pour les vies de militaires ou de civils qui ont été détruites ou bouleversées depuis l'invasion de la Crimée par la Russie.
Au-delà de ces drames humains, nous avons calculé que la perte de ces territoires représente une amputation de 20 % de notre économie. Mais ce chiffre ne dit pas combien d'écoles ou d'appartements ont été détruits, combien de kilomètres de routes et de terres agricoles ont été minés, combien d'usines ont été démantelées pour être vendues au poids du métal en Russie... Nous savons que tout cela s'est produit, mais nous ne pouvons pas aller sur place pour vérifier ce qu'il en est exactement. Les pertes se comptent donc en dizaines, peut-être en centaines de milliards de dollars, subies à la fois par l'État ukrainien, les entreprises et les propriétaires privés. Les chiffres définitifs ne seront pas faciles à établir, et ils ne pourront pas l'être avant le retour de la paix.
La conséquence économique principale de ces événements tragiques est que nous subissons un profond déclin industriel. La région du Donbass est la plus industrialisée du pays. Ses usines métallurgiques et chimiques contribuaient fortement à nos exportations. Le Donbass avait un poids considérable dans la rentrée de devises en Ukraine. Quant à la Crimée, la valeur de son seul secteur énergétique - les gisements de gaz, les pipelines, les centres de stockage et les réserves connues - est évaluée à 400 milliards de dollars. Voilà qui donne une idée de ce qui a été pris à l'Ukraine... La perte de ces revenus a affecté le cours de notre monnaie, qui a chuté. Cet affaiblissement de la monnaie a, à son tour, contribué à fragiliser notre système bancaire. Mais, je le répète, ces estimations ne rendent pas compte de tout. Il faudrait parler des conséquences de cette annexion pour les Tatars, un peuple dont de nombreux représentants ont dû fuir la Crimée pour la deuxième fois de leur histoire récente. Ici aussi, il est impossible d'évaluer le coût de la tragédie...
A. G. - Quelles seront les conséquences, pour l'Ukraine, de l'accord que vous avez trouvé avec les créditeurs privés en août dernier ?
N. J. - …