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La France, l'Europe, le monde

Jean-Marc Ayrault est ministre des Affaires étrangères depuis le 11 février dernier. Il avait auparavant, entre le 15 mai 2012 et le 31 mars 2014, été le premier ministre de François Hollande. C'est seulement la deuxième fois sous la Ve République qu'un ancien premier ministre est rappelé au gouvernement sous la même présidence. Avant lui, Michel Debré, hôte de Matignon de 1959 à 1962, avait intégré le troisième gouvernement de Georges Pompidou en 1966, sous la présidence du général de Gaulle - et lui aussi avait alors été nommé au Quai d'Orsay.
La nomination de Jean-Marc Ayrault à la tête de la diplomatie française a été particulièrement saluée à Berlin. Il est vrai que M. Ayrault, qui enseigna la langue de Goethe dans les années 1970, connaît parfaitement l'Allemagne et entretient d'excellentes relations avec son homologue Frank-Walter Steinmeier. C'est cette proximité avec le pays de Mme Merkel ainsi que la nécessité de relancer le projet européen qui sont à l'origine de son arrivée au ministère des Affaires étrangères.
Jean-Marc Ayrault a aussi été député de Loire-Atlantique, maire de Nantes et président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale. Peu après son entrée en fonctions, il a bien voulu réserver à Politique Internationale la primeur de ses réactions et de ses réflexions.
I. L.


Isabelle Lasserre - Monsieur le ministre, avant d'être nommé à votre poste actuel, aviez-vous jamais rêvé de diriger la diplomatie française ?
Jean-Marc Ayrault - Rêvé, non. Mais, en 2012, si le président ne m'avait pas proposé d'être premier ministre, c'est ce poste qui m'aurait le plus intéressé car il touche à la plupart des enjeux majeurs pour notre pays.
I. L. - Allez-vous marcher dans les pas de votre prédécesseur Laurent Fabius ou votre approche, sur certains dossiers, sera-t-elle différente ?
J.-M. A. - Je ne cherche pas à emprunter nécessairement d'autres chemins que ceux de M. Fabius. Il existe une continuité de la politique étrangère française qui s'inscrit dans l'histoire et la tradition de notre pays. On s'en éloigne parfois ; mais on revient toujours à l'essentiel.
Évidemment, chaque personnalité politique imprime sa marque. Mais l'urgence, quel que soit le titulaire du poste, c'est de faire face aux graves crises actuelles : la guerre en Syrie, la question du terrorisme, la relance du projet européen qui est en panne... À ces trois priorités j'ajouterai une quatrième orientation : l'Afrique. Au-delà de la présence militaire et des exigences de sécurité, il faut absolument considérer l'Afrique comme un continent d'avenir et nous avons, vis-à-vis d'elle, une responsabilité particulière.
Parmi nos traditions, il y a aussi, bien sûr, celle d'une diplomatie globale qui s'intéresse au monde dans son ensemble - à l'Asie, à l'Amérique latine, aux pays émergents en général. Nous devons, également, nous mettre au service des intérêts les plus cruciaux de nos concitoyens, c'est-à-dire non seulement leur sécurité mais également leurs emplois - d'où l'accent mis sur la diplomatie économique.
La France a son rôle à jouer sur la scène internationale. Mais elle ne peut pas tout faire seule. J'ai donc l'intention - ce sera ma méthode - de renforcer notre travail commun avec nos partenaires, notamment européens. Je ne ferai pas de grandes proclamations ; je ne dirai pas haut et fort que la France a nécessairement toujours raison. J'ai l'intention de me montrer pragmatique, même si c'est moins spectaculaire. Bref, j'aborde ce poste dans un esprit de dialogue. Je pense qu'il faut davantage parler avec tout le monde et rechercher les convergences partout où elles sont possibles. La France, j'en suis convaincu, peut jouer un rôle moteur sur tous les grands sujets internationaux.
I. L. - Quels sont les personnages de l'Histoire auxquels vous vous référez ?
J.-M. A. - J'ai récemment reçu le roi et la reine des Pays-Bas dans le salon de l'Horloge, là où Robert Schuman a lancé, le 9 mai 1950, son fameux appel (1). Ce que j'admire chez cet homme, c'est que, avec Adenauer et De Gasperi (2), il a pris conscience de la nécessité d'agir - et vite - pour empêcher qu'on puisse à nouveau se faire la guerre en Europe. Ces trois hommes - qui, pourtant, furent beaucoup critiqués en leur temps - étaient des visionnaires. Nous devons leur être éternellement reconnaissants : nous n'en serions pas là où nous …