La France et l'Europe face au terrorisme

n° 152 - Été 2016

Thomas Hofnung - Après les attentats de janvier et novembre 2015, sommes-nous entrés dans une nouvelle ère qui nous contraindrait à vivre au quotidien, et pour longtemps, avec la menace terroriste ?
Bernard Cazeneuve - Nous sommes confrontés à une menace terroriste d'une ampleur et d'une forme inédites, très différente de ce que nous avons pu connaître il y a vingt ans. Aujourd'hui, environ 2 000 de nos ressortissants sont impliqués dans les filières djihadistes, dont plus de 600 se trouvent en Syrie ou en Irak. La plupart des autres pays de l'Union européenne sont également touchés, à la fois par le phénomène d'endoctrinement sectaire et par la menace d'attentats. On l'a malheureusement constaté en Belgique, au Danemark, en Afrique notamment. Il faut continuer de vivre normalement, ne renoncer à rien de ce que nous sommes, sinon ce serait céder au chantage des terroristes. Et en même temps il faut être conscient que nous sommes engagés dans une bataille qui sera sans doute longue.
T. H. - La menace terroriste reste « à un niveau extrêmement élevé », avez-vous dit récemment. Pourquoi, selon vous, la France est-elle à ce point ciblée par les djihadistes ?
B. C. - Pour deux raisons principales. D'abord, parce que les terroristes haïssent ce que la France représente : la liberté, la laïcité, l'égalité entre les hommes et les femmes, la capacité de vivre ensemble, les valeurs de la république. Ensuite, parce que nous sommes résolument engagés contre les terroristes à l'extérieur : contre Daech en Syrie et en Irak, mais aussi contre AQMI au Mali.
T. H. - Comment distingueriez-vous le terrorisme actuel de celui qui avait frappé la France dans les années 1980 et 1990 ?
B. C. - Les différences sont nombreuses. Dans les années 1980 ou 1990, par exemple avec le GIA algérien, nous avions affaire à des groupes composés de quelques individus qui pénétraient sur le territoire national pour commettre un attentat et repartaient aussitôt dans leur pays d'origine. Aujourd'hui, nous devons à la fois faire face à la menace d'« attaques obliques », c'est-à-dire de commandos de Daech très préparés, venus de Syrie, qui entrent sur le sol européen avec de faux papiers et s'appuient sur des complices positionnés dans un pays voisin, par exemple la Belgique, pour nous frapper. C'est ce qui s'est passé le 13 novembre. Nous devons également déjouer des actions d'individus plus ou moins isolés et qui cherchent à passer à l'acte sans ordre direct - comme l'agression d'un enseignant juif de Marseille par un adolescent de 15 ans au début de l'année.
T. H. - Comment comprendre que des jeunes Français, de conditions diverses et pas nécessairement en difficulté ou en détresse sociale ou personnelle, puissent se radicaliser au point de tout quitter pour rejoindre les rangs de Daech ? Y voyez-vous le signe d'un réel échec social ?
B. C. - Rien ne peut justifier les actes terroristes. Rien. Il ne faut pas chercher à légitimer la barbarie. Il est nécessaire, par contre, …