L'Afghanistan face à ses vieux démons

n° 152 - Été 2016


Pendant ses deux mandats (2004-2009 et 2009-2014), le président afghan Hamid Karzaï n'avait jamais osé faire exécuter des prisonniers talibans. Son successeur Ashraf Ghani a franchi ce pas en signant les décrets qui ont permis, le 10 mai, la pendaison de six condamnés à mort pour des crimes politiques, comme l'assassinat en septembre 2011 de l'ancien président Bohranuddin Rabbani (au pouvoir de 1992 à 1996), ou des attentats contre des civils.
Cette décision, qu'ont saluée les deux chambres du Parlement afghan, est regardée par les observateurs comme une véritable « déclaration de guerre » à l'encontre de l'insurrection islamique, laquelle a d'ailleurs aussitôt annoncé son intention de répliquer. Cette « déclaration de guerre » répond au sanglant attentat suicide (explosion d'un camion bourré d'explosifs suivie d'une fusillade) qui, le 19 avril, en pleine heure de pointe, avait visé un complexe situé dans le centre de la capitale et utilisé par les agents chargés d'assurer la protection de personnalités politiques. L'attaque avait fait au moins 64 morts - des civils pour la plupart - et plus de 347 blessés. Ces six pendaisons devraient être suivies d'autres : une liste de 600 condamnés à mort se trouve actuellement sur le bureau du président. Les discussions de paix entre le gouvernement et les « étudiants en religion » sont au point mort (1). S'il y a un ordre du jour aujourd'hui à Kaboul, il est à la guerre. C'est la volonté des insurgés, qui n'ont cessé de multiplier les attentats, même pendant les pourparlers, et désormais celle d'Ashraf Ghani qui, n'attendant plus rien des négociations, est décidé à rendre coup pour coup. Ce climat s'explique également par l'attitude nouvelle des États-Unis qui, tout en poursuivant le retrait de leurs forces (2), viennent de franchir une « ligne rouge » : le 21 mai, une frappe de drone a tué le mollah Akhtar Mohammed Mansour, chef des talibans depuis juillet 2015, alors qu'il se trouvait dans le district de Dalbandin, au Balouchistan pakistanais.
C'est la première fois que l'armée américaine élimine un chef taliban afghan sur le territoire pakistanais : jusqu'à présent, les United States Special Operations Forces prenaient exclusivement pour cibles des membres d'Al-Qaïda et du Tehrek-e Taliban Pakistan, le mouvement des talibans pakistanais. Jamais, non plus, le Pakistan n'avait autorisé les Américains à frapper des talibans afghans dans cette province qui est l'un de leurs sanctuaires. D'où la colère des autorités d'Islamabad qui se sont insurgées contre ce que le ministère des Affaires étrangères a qualifié de « violation de la souveraineté du pays ». Il va de soi qu'une opération de cette importance a reçu l'aval du président Barack Obama. Elle signe un changement de stratégie américaine : moins de troupes sur le terrain mais davantage de confrontation directe avec les talibans où qu'ils se trouvent, y compris dans leurs refuges pakistanais. Par cette élimination ciblée, les États-Unis s'alignent sur la position de Kaboul et signifient leur mécontentement à l'égard d'Islamabad, à qui ils reprochent son refus de ramener les talibans …