L'Afghanistan face à ses vieux démons

n° 152 - Été 2016


Pendant ses deux mandats (2004-2009 et 2009-2014), le président afghan Hamid Karzaï n'avait jamais osé faire exécuter des prisonniers talibans. Son successeur Ashraf Ghani a franchi ce pas en signant les décrets qui ont permis, le 10 mai, la pendaison de six condamnés à mort pour des crimes politiques, comme l'assassinat en septembre 2011 de l'ancien président Bohranuddin Rabbani (au pouvoir de 1992 à 1996), ou des attentats contre des civils.
Cette décision, qu'ont saluée les deux chambres du Parlement afghan, est regardée par les observateurs comme une véritable « déclaration de guerre » à l'encontre de l'insurrection islamique, laquelle a d'ailleurs aussitôt annoncé son intention de répliquer. Cette « déclaration de guerre » répond au sanglant attentat suicide (explosion d'un camion bourré d'explosifs suivie d'une fusillade) qui, le 19 avril, en pleine heure de pointe, avait visé un complexe situé dans le centre de la capitale et utilisé par les agents chargés d'assurer la protection de personnalités politiques. L'attaque avait fait au moins 64 morts - des civils pour la plupart - et plus de 347 blessés. Ces six pendaisons devraient être suivies d'autres : une liste de 600 condamnés à mort se trouve actuellement sur le bureau du président. Les discussions de paix entre le gouvernement et les « étudiants en religion » sont au point mort (1). S'il y a un ordre du jour aujourd'hui à Kaboul, il est à la guerre. C'est la volonté des insurgés, qui n'ont cessé de multiplier les attentats, même pendant les pourparlers, et désormais celle d'Ashraf Ghani qui, n'attendant plus rien des négociations, est décidé à rendre coup pour coup. Ce climat s'explique également par l'attitude nouvelle des États-Unis qui, tout en poursuivant le retrait de leurs forces (2), viennent de franchir une « ligne rouge » : le 21 mai, une frappe de drone a tué le mollah Akhtar Mohammed Mansour, chef des talibans depuis juillet 2015, alors qu'il se trouvait dans le district de Dalbandin, au Balouchistan pakistanais.
C'est la première fois que l'armée américaine élimine un chef taliban afghan sur le territoire pakistanais : jusqu'à présent, les United States Special Operations Forces prenaient exclusivement pour cibles des membres d'Al-Qaïda et du Tehrek-e Taliban Pakistan, le mouvement des talibans pakistanais. Jamais, non plus, le Pakistan n'avait autorisé les Américains à frapper des talibans afghans dans cette province qui est l'un de leurs sanctuaires. D'où la colère des autorités d'Islamabad qui se sont insurgées contre ce que le ministère des Affaires étrangères a qualifié de « violation de la souveraineté du pays ». Il va de soi qu'une opération de cette importance a reçu l'aval du président Barack Obama. Elle signe un changement de stratégie américaine : moins de troupes sur le terrain mais davantage de confrontation directe avec les talibans où qu'ils se trouvent, y compris dans leurs refuges pakistanais. Par cette élimination ciblée, les États-Unis s'alignent sur la position de Kaboul et signifient leur mécontentement à l'égard d'Islamabad, à qui ils reprochent son refus de ramener les talibans à la table des négociations.
Au passage, la mort du mollah Mansour nous livre quelques secrets. Une enquête approfondie publiée le 23 mai par le quotidien britannique The Guardian (3) montre que l'homme voyageait librement en taxi sur une route pakistanaise, ce qui n'est pas en soi une surprise mais confirme que les dirigeants des talibans ont toute latitude pour se déplacer dans cette région. Il venait d'Iran, du Baloutchistan iranien précisément, région soigneusement contrôlée par les Gardiens de la révolution. Il avait passé la frontière à Taftan, à quelque 450 km du lieu où il a été tué (le tir fatal est survenu alors qu'il s'était arrêté pour déjeuner). D'après le tampon figurant sur son passeport pakistanais établi au nom de Wali Mohammed et qui a été retrouvé dans un sac miraculeusement intact à proximité de son corps, il était entré sur le territoire iranien le 26 avril. Il s'y était déjà rendu en février pour un séjour qui avait duré plusieurs semaines. On le voit : même si le régime de Téhéran se déclare résolument hostile aux talibans (4) et aux fondamentalistes sunnites - à l'exception des Frères musulmans -, il existe bel et bien des relations étroites entre les Gardiens de la révolution (en charge du dossier afghan) et l'opposition islamiste afghane, qui dispose depuis 2012 d'une représentation à Zahedan, capitale de la province du Sistan-Balouchistan. Comme l'ont montré des saisies de convois d'armes, des mines notamment, en 2007 et 2009, par les forces internationales en Afghanistan, il était déjà notoire que le régime chiite iranien armait l'insurrection sunnite et lui permettait de se financer grâce à des activités de contrebande dans la région d'Herat (5). Mais ce qui est nouveau, c'est que l'un des plus va-t-en-guerre des chefs talibans ait été à ce point persona grata du régime des mollahs. Il avait même installé sa famille en Iran - d'où la fréquence des visites -, ce qui signifie qu'il faisait suffisamment confiance aux Gardiens de la révolution, dont on sait qu'ils n'hésitent jamais à faire pression sur les proches d'une personne qu'ils veulent contrôler. Il est donc hautement probable qu'il ait rencontré à chacun de ses séjours des responsables iraniens du dossier afghan. On peut expliquer ce double jeu de Téhéran par plusieurs raisons : anti-américanisme (les ennemis de mes ennemis sont mes amis) ; volonté de ménager l'avenir dans l'hypothèse où les talibans seraient un jour associés au pouvoir à Kaboul ; calcul consistant à renforcer les talibans pour empêcher toute stabilité en Afghanistan, pays qui pourrait devenir le point de passage des pipelines en provenance d'Asie centrale au détriment des intérêts iraniens (6).
Peu avant l'attentat du 19 avril, les talibans avaient annoncé, comme chaque année à la même époque, leur grande offensive de printemps. Ils l'avaient baptisée opération « Omari », en mémoire du mollah Mohammad Omar, le défunt fondateur de leur mouvement (7). Ils avaient prévu de lancer des « attaques de grande envergure » à travers tout le pays, notamment contre les 13 000 derniers soldats des forces internationales, dont ils exigent le départ, et l'armée afghane, quasiment seule en première ligne depuis la fin de la mission de combat des États-Unis en décembre 2014 - elle ne peut même plus compter, l'un de ses points faibles étant l'aviation, sur un soutien d'évacuation aérienne de ses blessés.

Coup dur pour les talibans

Les insurgés, qui contrôlent environ un tiers des districts du pays et encerclent la plupart des grandes villes, avaient lancé en avril un premier assaut contre Kunduz. Ils étaient déjà parvenus à conquérir et à occuper cette ville - la cinquième du pays par sa population - pendant deux semaines à l'automne 2015 ; c'est grâce à l'aviation et aux forces spéciales américaines que l'armée afghane (Afghan National Army ou ANA, selon la terminologie de l'Otan) avait pu la reprendre. Cette fois, l'ANA a réussi par ses propres moyens à contenir l'offensive des talibans, qui n'ont pas bénéficié de l'effet de surprise. L'état-major afghan s'attendait dès lors à subir d'autres attaques d'envergure. Mais celles-ci ont été retardées de plusieurs semaines. Pour une bonne raison : la récolte du pavot - 90 % de la production mondiale d'opium vient d'Afghanistan - qui, cette année, contrairement à la précédente, promet d'être excellente.
Comme la culture du pavot constitue la base des ressources des talibans, elle demeure, à l'évidence, leur priorité. Au fil des années, les insurgés ont ainsi établi un véritable cartel capable d'assurer la production d'opium, la fabrication de dérivés, dont l'héroïne, la distribution et même le prélèvement de taxes (appelées ushers) auprès des cultivateurs de pavot. L'offensive aurait dû reprendre après la récolte. C'est à ce moment-là qu'est intervenue l'élimination du mollah Akhtar Mohammad Mansour. Même si sa mort est due à une frappe de drone et non à une audacieuse opération commando des Navy Seals, c'est le plus beau « coup » réussi par les forces spéciales américaines depuis l'assassinat d'Oussama ben Laden - qui était alors l'homme le plus recherché du monde - dans la nuit du 1er au 2 mai 2011, dans la ville de garnison pakistanaise d'Abottabad (8).
Même si le mouvement des talibans afghans est composite et largement décentralisé, la mort de son chef va affecter sa chaîne de commandement et risque même de relancer une violente guerre de succession, comme ce fut le cas après la mort du mollah Omar. « On peut s'attendre de façon presque certaine à une intense lutte de pouvoir et, au-delà, à une possible fragmentation des groupes talibans : les extrémistes vont vraisemblablement chercher à se venger de la mort du mollah Mansour et pousser à la guerre tandis que les autres chercheront un leader désireux d'ouvrir des discussions avec Kaboul », souligne Ahmed Rashid, le spécialiste pakistanais des talibans (9).
Le même expert ajoute que l'organisation Al-Qaïda est toujours de la partie, de même que les autres groupes islamistes d'Asie centrale réfugiés dans les zones tribales ; et il précise que, évidemment, ces ultra-radicaux soutiendront les plus extrémistes des chefs talibans. Très vite, le mouvement a nommé à sa tête Haibatullah Akhundzadeh, un autre religieux proche du mollah Omar, qui s'occupait jusque-là de la justice dans les territoires contrôlés par les insurgés. Relativement méconnu, il a l'image d'un mollah de campagne borné, appliquant la charia dans toute sa rigueur, et ne jouissant d'aucune popularité auprès des combattants, ce qui risque d'aggraver encore les dissensions internes.
En même temps, la disparition du mollah Mansour va donner du répit aux forces de sécurité afghanes qui attendent l'offensive des talibans avec beaucoup d'inquiétude, en particulier à Kaboul où la situation sécuritaire reste très tendue. Le ciel de la capitale en fournit un bon indice. Il est traversé en permanence par des norias d'hélicoptères : désormais, délaissant les convois blindés, jugés insuffisamment sûrs, les ambassades américaine et britannique n'utilisent plus que la voie aérienne pour acheminer leurs personnels, en particulier vers l'aéroport (10).
Enfin, la mort du mollah Mansour renforce le président afghan qui, on l'a dit, s'emploie à bâtir une stratégie offensive face à l'insurrection. En fait, il n'a guère le choix : les chefs de guerre du pays (11) le poussent dans la direction d'une solution d'abord militaire. Et il a besoin d'eux pour renforcer un pouvoir d'autant plus fragile qu'il est contraint de le partager avec Abdallah Abdallah, l'ancien secrétaire du commandant Massoud, dans le cadre d'un accord faisant suite à l'élection présidentielle de 2014 que l'un et l'autre prétendent avoir remportées (12). Aussi Ashraf Ghani vient-il de faire savoir que, ces treize derniers mois, les forces de sécurité afghanes avaient conduit « plus de 40 000 opérations ». Soit plus de 100 opérations par jour (ce qui est sans doute un chiffre exagéré). L'an dernier, il avait signé un décret permettant la détention sans jugement de tout Afghan suspecté de planifier des actes de terrorisme ou de vouloir renverser le régime. Au cours des trois premiers mois de l'année, pas moins de 2 500 personnes ont été tuées ou blessées dans des combats ou des attentats, selon un récent rapport de l'UNAMA, la mission d'assistance des Nations unies en Afghanistan. L'année 2015 avait déjà été particulièrement meurtrière : plus de 11 000 victimes chez les civils, dont 3 500 morts, soit le bilan le plus lourd depuis le retour de l'insurrection talibane, en 2005-2006. Le bilan des pertes des forces de sécurité est, lui aussi, accablant : d'après les chiffres de l'Otan, ce sont environ 5 500 militaires et policiers afghans qui ont été tués l'an dernier.
Faute de voir les négociations avancer, Ashraf Ghani est contraint de se montrer beaucoup plus belliqueux que son prédécesseur Hamid Karzaï, dont il fut le conseiller et qu'il a remplacé le 29 septembre 2014. Une telle évolution ne manque pas de surprendre de la part de cet économiste distingué, ancien haut fonctionnaire international, également anthropologue, formé au lycée franco-afghan Istiqlal de Kaboul puis à l'Université américaine de Beyrouth (13) et à celle de Columbia (États-Unis). Dans ses discours, il ose désormais s'en prendre ouvertement au grand voisin pakistanais dont il cherchait jusqu'alors à se rapprocher. Le 25 mai 2015, après un attentat particulièrement violent à Kaboul, il a désigné, devant les deux chambres afghanes réunies, les deux grandes villes pakistanaises de « Peshawar et Quetta », capitales respectives des États du Khyber Pakhtunkhwa (l'ancienne « province du Nord-Ouest ») et du Baloutchistan, comme étant les lieux d'où les « ennemis » envoient des terroristes verser le sang des Afghans et détruire leur pays. À trois reprises, en tant que président, il a demandé publiquement à Islamabad de prendre des mesures militaires contre « les centres des talibans au Pakistan et les leaders de ce mouvement qui y résident ». En août 2015, après d'autres attaques terroristes et ne voyant pas les pourpalers de paix reprendre, il est allé encore plus loin en affirmant que l'Afghanistan ne voulait plus que le Pakistan envoie des émissaires talibans aux pourparlers de paix mais plutôt qu'il élimine leurs bases de son territoire. Et il a menacé de déposer au Conseil de sécurité des Nations unies une plainte contre le Pakistan si celui-ci ne s'en prenait pas aux chefs talibans installés sur son sol. « Cette guerre n'est pas une guerre civile, mais une guerre livrée par des terroristes et leurs soutiens dans la région contre notre pays », a-t-il déclaré le 25 avril, faisant clairement allusion au Pakistan.

Quatre grands fronts d'insurgés

Pour Ashraf Ghani, la solution à l'actuelle guerre afghane se trouve donc avant tout au Pakistan. C'est pour cette raison qu'il s'y est rendu à deux reprises depuis le début de son mandat. « Une fois, il s'est fait conduire, sitôt sorti de l'avion, directement au quartier général des forces pakistanaises pour discuter en priorité avec les responsables militaires plutôt qu'avec le premier ministre Nawaz Sharif », confie l'un de ses conseillers. Pour le moment, ses efforts n'ont été payés d'aucun retour : les provinces du Khyber Pakhtunkhwa et du Baloutchistan continuent d'accueillir nombre de dirigeants de la rébellion islamiste, comme l'a illustré l'élimination du mollah Mansour, et leurs quartiers généraux sont toujours établis à Peshawar et à Quetta. Cette insurrection n'est d'ailleurs pas une mais multiple. On peut la résumer à quatre grands groupes, fronts ou mouvances.
La Choura de Quetta
Il s'agit de la principale structure de commandement des talibans historiques, du « canal historique » si l'on ose cette comparaison. Comme son nom l'indique (la choura est à la fois une « assemblée » et un conseil exécutif), elle a été créée (au printemps 2003) à Quetta, capitale du Baloutchistan pakistanais, avec l'assentiment des services de renseignement de l'armée pakistanaise, la célèbre Inter-Services Intelligence (ISI). Son instance politico-militaire compte dix membres placés au départ sous l'autorité du mollah Omar puis, jusqu'à son élimination, de son successeur, le mollah Akhtar Mohammad Mansour. La mort du mollah Omar, probablement en avril 2013, avait provoqué un certain nombre de dissensions au sein de la Choura - c'est pourquoi son décès a été caché jusqu'à l'été 2015 -, aucun de ses successeurs n'ayant suffisamment d'autorité pour s'imposer. Certains responsables considéraient que l'un des fils ou frères du mollah Omar devait lui succéder tandis que d'autres préféraient se ranger à la décision de la Choura, bien qu'elle soit sous le contrôle des services secrets pakistanais. C'est cette dernière option qui a été retenue. Le choix s'est donc porté sur le mollah Akhtar Mohammad Mansour, un ancien ministre de l'Aviation du temps où les talibans étaient au pouvoir à Kaboul, et numéro 2 du mouvement du vivant du mollah Omar. Le fait que le personnage soit peu connu et n'ait qu'une expérience militaire réduite a compliqué la succession, d'autant plus que sa désignation posait la question des pourparlers de paix avec Kaboul : le mollah Mansour y était notoirement hostile. S'il a pu finalement s'imposer à la tête de l'organisation, lors d'une choura (au sens d'assemblée) qui a réuni à Quetta quelque 5 000 talibans, c'est parce qu'il disposait à la fois du soutien de l'état-major de l'armée pakistanaise et du contrôle d'une large partie de l'argent de la drogue, ce qui l'a aidé à marginaliser les leaders concurrents, en particulier ceux favorables à des discussions de paix. Preuve que sa sécurité était néanmoins précaire au sein des talibans, il s'est toujours tenu éloigné des grands commandants du mouvement.
Les réseaux de Jallaluddin Haqqani
Ce chef de la tribu des Zadran (14) est sans doute l'adversaire le plus redoutable du gouvernement afghan et des forces de l'Otan. Pendant la guerre contre l'armée soviétique (1980-1989), il avait été l'enfant chéri de la CIA. Celle-ci voyait en lui un chef particulièrement courageux, combatif et aguerri, et l'a donc couvert d'armes et d'argent. C'est lui qui, le premier, dès l'époque de la guerre contre l'URSS, a ouvert les rangs des moudjahidine aux volontaires étrangers, notamment arabes - ceux que l'on appelle aujourd'hui les jihadistes. Ce maulana (religieux d'un rang supérieur), qui porte le nom de l'école religieuse pakistanaise (la madrassa Haqqaniya) où il enseigna - il fut le professeur du mollah Omar - s'est logiquement rallié par la suite aux talibans, sans pour autant devenir l'un des leurs. Il occupa dans leur gouvernement (1996-2001) un poste mineur, celui de ministre des Tribus et des Frontières. Fin 2001, la CIA essayait encore de le « retourner » alors qu'il était devenu, depuis plusieurs années, un proche d'Oussama ben Laden qu'il avait rencontré au milieu des années 1980, pendant le jihad contre les Soviétiques. C'est d'ailleurs le terroriste saoudien qui dirigea la construction de la base militaire de Jaji, dans le fief de Haqqani, sur la frontière afghano-pakistanaise.
Il faudra attendre le 7 septembre 2012 pour que les États-Unis inscrivent le réseau Haqqani sur leur liste noire des organisations terroristes. Aujourd'hui, Haqqani commande une large partie de la région Est et ce sont ses réseaux qui sont derrière la plupart des attentats de Kaboul. Mais son influence s'étend bien au-delà, grâce aux contacts qu'il a noués pendant l'insurrection contre le régime communiste afghan. À plusieurs reprises, l'aviation américaine a essayé de l'éliminer en bombardant sa madrassa (école religieuse) de Miram Shah, dans la zone tribale pakistanaise, tuant de nombreux membres de sa famille. L'homme est aussi au service de l'ISI et c'est sans doute à la demande des services secrets pakistanais que ses réseaux ont perpétré l'attentat contre l'ambassade indienne dans la capitale afghane, le 7 juillet 2008, tuant près de soixante personnes. De la lutte contre l'invasion soviétique jusqu'à nos jours, son groupe est demeuré la pièce maîtresse de l'ISI sur l'échiquier afghan. Très malade (certaines rumeurs font même état de son décès), Jallaluddin Haqqani a délégué le commandement de ses réseaux à l'un de ses fils, Sirajuddin.
Le Hezb-e islami de Gulbuddin Hekmatyar
Écrasé par les talibans en 1995 (15), le Parti islamique a refait surface au début des années 2000, à la faveur du déploiement de l'Otan en Afghanistan. Pendant la guerre contre l'occupant soviétique, il avait été le plus radical des partis de la résistance afghane, n'hésitant pas à provoquer des combats fratricides et à assassiner les cadres des organisations rivales, en particulier ceux du commandant Ahmed Shah Massoud. Après 2001, son chef, l'« ingénieur » Gulbuddin Hekmatyar, fut, plusieurs années durant, sinon emprisonné du moins retenu en Iran, où il s'était réfugié. Téhéran l'a finalement relâché en 2002, semble-t-il pour se venger des États-Unis qui n'avaient pas donné suite à la proposition iranienne de collaborer sur le dossier afghan. Depuis l'intervention américaine, le Hezb-e islami fait cause commune avec les talibans. Disposant de quelques milliers de combattants, il conserve une certaine influence dans le nord-est du pays, d'où Hekmatyar est originaire.
Actuellement, des négociations sont en cours entre le Hezb-e islami et le gouvernement, via le Haut Comité (afghan) pour la paix. Elles ont abouti le 18 mai à un accord de principe aux termes duquel le Parti islamique renoncerait à la lutte armée en échange de postes ministériels. Sans doute faut-il voir dans ce rapprochement un signe de faiblesse de Gulbuddin Hekmatyar, que l'on sait très malade et dont certains des groupes, faute d'espace propre, pourraient rejoindre l'État islamique ou les talibans. L'une des conditions posées au gouvernement afghan par le chef pachtoune est de se voir reconnaître la qualité de « père de la nation » (baba-e watan), une exigence que les Tadjiks et les autres groupes persanophones, qui représentent quelque 55 % de la population, auront du mal à accepter. Cette exigence est un comble quand on sait que Hekmatyar a longtemps possédé un passeport pakistanais signé de la main même de l'ex-dictateur du Pakistan Zia ul-Haq (16)...
L'État islamique (EI)
Son importance est difficile à établir tant les frontières sont souvent floues et poreuses entre les groupes de combattants qui lui ont fait allégeance et ceux des autres mouvances. Selon un rapport d'experts de l'ONU publié en septembre 2015, environ 10 % des membres de l'insurrection active seraient des sympathisants de l'EI. « Il y a apparemment une expansion virale de la marque État islamique», souligne le rapport, qui indique que des groupes peu ou prou liés à l'EI ont été signalés dans 25 des 34 provinces afghanes. Le fait que ce rapport soit fondé sur des estimations réalisées par les forces de sécurité afghanes, qui ont intérêt à exagérer l'importance de l'organisation dirigée par l'Irakien Abou Bakr al-Baghdadi, incite à le considérer avec prudence. Ce qui est sûr, c'est que l'État islamique a établi depuis avril 2015 un quartier général dans le district d'Achin, dans l'est de la province du Nangarhar, à 35 km de la grande ville de Jellalabad (est du pays). Cette situation stratégique, près de la frontière afghano-pakistanaise, la célèbre ligne Durand (17), lui permet de recevoir armes et volontaires en provenance du Pakistan. Nombre de jihadistes sont des hommes du Tehrek-e Taliban Pakistan, le mouvement des talibans pakistanais, dont une partie a fait allégeance à l'EI. Ils se sont installés, avec leurs familles, dans cette région après avoir dû fuir les agences tribales (18) du Khyber, du Waziristan et de l'Orakzaï, sous la pression de l'armée d'Islamabad. Pour l'essentiel, ils appartiennent à deux tribus pachtounes de cette région, les Shinwari et les Alisher Khel.
Depuis peu, l'État islamique, grâce à des volontaires venus du Pakistan, a ouvert un nouveau foyer dans certains districts des provinces de Kunduz et du Badarkhshan (nord-est du pays). Il inquiète beaucoup les services occidentaux, du fait qu'il accueille des centaines, voire des milliers de jihadistes du Mouvement islamique d'Ouzbékistan (MIO), des combattants aguerris par une vingtaine d'années de guerre en Asie centrale et particulièrement fanatiques. Déjà, l'Ouzbékistan, le Turkménistan, le Tadjikistan, qui a une frontière de 1 200 km avec l'Afghanistan, et la Russie s'inquiètent vivement de ce nouveau front. Moscou projette de faire passer ses forces au Tadjikistan de 7 000 à 9 000 hommes.
Cette nouvelle structure afghane, en pleine expansion, a été reconnue en janvier 2015 comme wilayat (province) par Abou Bakr al-Baghdadi, le calife de Mossoul, sous le nom d'État islamique du Khorassan, dénomination islamique d'un immense territoire qui engloberait l'Afghanistan, le Pakistan, l'Iran et l'Inde. Le chef en est Hafez Mohammed Saeed, un ancien du Lashkar-e Taïba, ce groupe qui frappa Mumbai (Bombay) en 2008. Dans un projet de 32 pages, rédigé en ourdou et diffusé sur Internet, l'État islamique du Khorassan a prévu de frapper à nouveau l'Inde avec des attaques encore plus violentes pour provoquer une riposte nucléaire de New Delhi et une contre-attaque, également à coups de bombes atomiques, d'Islamabad, ce qui déclencherait cette apocalypse que l'organisation centrale de l'État islamique appelle de ses voeux afin de réaliser la purification du monde et le retour à l'islam originel.
Conséquence : cette nouvelle entité est ressentie comme une menace par la Choura des talibans de Quetta et par le Pakistan qui, craignant la surenchère jihadiste, ont gelé à la fois les pourparlers de paix avec le gouvernement de Kaboul et les négociations afghano-pakistanaises qui y sont liées. Al-Qaïda, qui essaie de maintenir une emprise sur la lutte armée en Afghanistan, est également visée au premier chef. Selon la dernière livraison de la revue Les Nouvelles d'Afghanistan (mars 2016), elle a riposté en faisant intervenir Hamza ben Laden, le fils d'Oussama, rescapé du raid conduit par les Navy Seals à Abbottabad le 1er mars 2011, qui a demandé dans un message adressé en août 2015 aux moudjahidine de « déclarer la guerre à l'Occident ».

Le double jeu pakistanais

Au Pakistan, de l'autre côté de la ligne Durand, l'État islamique, nous venons de le dire, semble avoir contaminé certains groupes du Tehrek-e Taliban Pakistan. Cette mouvance elle-même est éclatée, en particulier depuis la mort de son très charismatique chef Baitullah Mehsud (19), tué en août 2009 dans l'agence tribale du Waziristan du Sud par la frappe d'un drone Predator de la CIA (20). Certaines factions restent fidèles à leur alliance avec Al-Qaïda, d'autres se tournent vers l'État islamique, à l'image du groupe Jamaat ul-Ahrar, une scission du Tehrek-e Taliban Pakistan, qui a perpétré l'attentat antichrétien de Pâques 2016 à Lahore dans lequel 73 personnes ont été tuées.
On constate également une division de plus en plus marquée entre les talibans pakistanais et leurs « frères afghans », en particulier depuis l'attentat contre le collège de Peshawar, en décembre 2014, où 132 écoliers, fils de militaires, et 19 adultes furent froidement assassinés par un commando. Là encore, c'est semble-t-il la faction Jamaat ul-Ahrar qui a commis cette attaque monstrueuse. Très vite, on verra les talibans afghans condamner le massacre. Il est vrai qu'ils ne sont pas aussi exterminateurs que leurs « frères » du Tehrek-e Taliban Pakistan qui ont assassiné des centaines de « barbes blanches » (anciens) et de chefs de village dans les zones tribales tombées sous leur contrôle. De toute façon, les talibans afghans ne pouvaient pas ne pas condamner le carnage de décembre 2014 : n'oublions pas qu'ils sont largement sous le contrôle de l'armée pakistanaise et de l'ISI.
Le paradoxe pakistanais est bien là : l'establishment militaire combat les talibans lorsqu'ils sont pakistanais et les soutient lorsqu'ils sont afghans. À ses yeux, ces derniers sont des atouts précieux, notamment du fait de l'hostilité farouche qu'ils vouent à l'Inde. Ce faisant, les généraux pakistanais se crèvent les yeux pour ne pas voir que les frontières entre les uns et les autres sont poreuses et les passerelles innombrables. L'ISI et, derrière elle, l'armée pakistanaise - tout chef d'état-major se doit d'avoir dirigé auparavant les services de renseignement militaires -, sont donc à la fois les alliés de Washington dans la guerre contre le terrorisme islamique et les principaux soutiens logistiques, financiers et idéologiques de ce même terrorisme ! En tant qu'allié, Islamabad permet (tout en prétendant le contraire) à la CIA d'utiliser des drones sur son territoire contre les talibans pakistanais ou contre des militants d'Al-Qaïda, et partage des renseignements avec l'agence américaine. Mais, comme l'ont montré les documents secrets révélés il y a quelques années par WikiLeaks, les contacts entre d'une part l'armée, d'autre part les talibans et le réseau Haqqani sont intenses. Or, au titre d'allié des Américains, le Pakistan a reçu de la part de Washington plus de 33 milliards de dollars depuis le 11 septembre 2011...
Par surcroît, le Pakistan a profité de la mort du mollah Omar pour accroître son influence au sein de la nouvelle direction des talibans, via le mollah Mansour et le réseau Haqqani. Plusieurs experts indiquent même que l'ISI a alors aidé ce dernier à intégrer le leadership taliban et à faire en sorte que son fils Sirajuddin Haqqani devienne nominalement le numéro 2 de la Choura de Quetta - dans la coulisse, c'est lui le nouveau chef de la Choura - même s'il n'est pas un taleb historique de Kandahar et n'est même pas originaire de cette ville. D'ailleurs, une certaine colère de l'administration américaine perce régulièrement, surtout perceptible au sein du haut commandement militaire. Dès septembre 2011, le chef d'état-major des armées des États-Unis Michael Mullen avait publiquement accusé le réseau Haqqani d'être « l'arme de l'Inter-Services Intelligence » et le renseignement militaire pakistanais d'avoir soutenu les Haqqani lors de l'attaque qui a visé l'ambassade des États-Unis et le quartier général de l'Otan à Kaboul, le 13 septembre 2011. Depuis, rien n'a changé en dépit des dénégations d'Islamabad et des espoirs du département d'État dont le porte-parole, Philip Crowley, allait jusqu'à dire en 2010 que l'approche d'Islamabad avait « fondamentalement changé depuis un ou deux ans ». Dans les faits, c'est le contraire qui s'est produit puisque l'on voit les Pakistanais s'opposer à la reprise des pourparlers de paix avec Kaboul. Or ces discussions sont d'autant plus nécessaires que Barack Obama voudrait quitter le pouvoir en donnant l'impression que le « job » a été fait en Afghanistan. Dans ce but, il compte encore réduire la présence militaire américaine en Afghanistan pour la faire passer de 10 000 hommes actuellement à 5 500 avant la fin de l'année. Il est pourtant peu probable que le général John Nicholson Jr, le nouveau commandant en chef des forces américaines en Afghanistan, soit favorable à cette décision, sachant qu'un tel retrait affectera l'ANA.
Aussi le ressentiment américain contre le double jeu pakistanais devient-il de plus en plus visible. Les Républicains, eux aussi, s'en mêlent. Le sénateur (républicain) du Tennessee, Bob Corker, président de la commission des Affaires étrangères, a ainsi empêché l'administration Obama de contribuer à financer l'achat de huit F-16 par Islamabad. Cette acquisition, que le Pakistan s'efforce de réaliser depuis plusieurs années, pourra se faire mais au prix de 700 millions de dollars, au lieu de 380. Le sénateur Corker a confié au quotidien Herald Tribune que le blocage de l'aide serait levé si le Pakistan s'attaquait au réseau Haqqani qu'il a qualifié de « menace numéro 1 » contre les troupes américaines et l'Afghanistan.

Les conditions d' Islamabad

Le Pakistan n'a jamais officiellement proclamé son opposition aux pourparlers de paix entre Kaboul et l'opposition armée. Dans les faits, celle-ci est pourtant avérée, comme en témoignent l'arrestation par les services d'Islamabad de plusieurs dirigeants des « étudiants en religion » favorables à de telles discussions et le soutien politique et militaire accordé à ceux qui s'y montrent hostiles. L'affaire du mollah Abdoul Ghani Baradar, l'ancien chef militaire des talibans, l'illustre bien. Son arrestation en janvier 2009 avait été présentée comme un succès magistral dans la coopération américano-pakistanaise en matière de lutte contre le terrorisme. Or, selon une contre-enquête du New York Times, ce fut en réalité une opération menée par l'ISI visant à saborder une amorce de discussions secrètes entre le gouvernement de Kaboul et les insurgés. Certes, la position de l'establishment militaire pakistanais, qui a la haute main sur le dossier afghan, pourrait évoluer. Mais il faudrait d'abord que Kaboul se soumette à ses desiderata. Ceux-ci, selon une source afghane très proche du pouvoir, sont au nombre de cinq :
- La reconnaissance officielle par l'État afghan de la ligne Durand comme frontière internationale. Si le Pakistan a reconnu cette frontière, l'Afghanistan, en dépit des pressions de son puissant voisin, n'a jamais voulu l'entériner. Il la reconnaît cependant de facto.
- La possibilité pour les Pakistanais d'accéder facilement, à travers le territoire afghan, aux cinq ex-républiques soviétiques (Tadjikistan, Ouzbékistan, Kirghizstan, Turkménistan, Kazakhstan) d'Asie centrale afin de pouvoir amplifier les échanges commerciaux avec elles.
- Le soutien politique de Kaboul à la cause « sacrée » du Cachemire.
- La limitation des intérêts indiens en Afghanistan.
- Un droit de regard d'Islamabad sur les nominations d'officiers supérieurs de l'armée et des services de sécurité afghans.
S'il est envisageable que certaines des conditions posées par le Pakistan (comme les deux premières) soient acceptées par Kaboul, on voit mal comment les trois dernières pourraient l'être. D'une part, l'Inde est la grande puissance régionale et l'Afghanistan a besoin de son aide matérielle, militaire et politique, en particulier pour contrebalancer les pressions pakistanaises. D'autre part, il est pratiquement inimaginable que les généraux afghans se plient au diktat d'Islamabad sur les nominations quand on connaît le mépris des élites afghanes envers un État qui, à leurs yeux, ne possède aucune légitimité et dont elles rappellent sans cesse qu'il n'est apparu qu'en 1947, quand l'Etat afghan était déjà constitué depuis plusieurs siècles (21).

En guise de conclusion...

Avec la mort du chef des talibans et la guerre de légitimité qui va très probablement s'ensuivre, il existe une possibilité que les cartes afghanes soient rebattues. Bien sûr, le Pakistan conserve la haute main sur la partie, grâce à ses atouts au sein de l'insurrection, mais il a face à lui d'autres joueurs de plus en plus déterminés : les États-Unis, un partenaire que l'on sent de plus en plus nerveux et qui ménage de moins en moins son « allié », même si Washington se doit de prendre en compte qu'il ne peut guère se fâcher avec une puissance nucléaire et une armée largement gagnée par les idées islamistes ; mais aussi la Chine, le grand partenaire commercial, diplomatique et stratégique du régime d'Islamabad, qui voudrait que ce dernier mette fin à ses troubles accointances avec les talibans. En effet, ceux-ci accueillent certains groupes ouighours présents dans les régions frontalières pakistano-chinoises et empêchent Pékin de prospecter à sa guise les richesses minières, en particulier le cuivre, de l'Afghanistan.
À présent, l'Afghanistan, le Pakistan, la Chine et les États-Unis sont réunis dans un Comité de coordination chargé de trouver une solution pacifique au conflit afghan (22). Islamabad y sera sans doute soumis aux pressions des trois autres membres. De son côté, la Russie, qui s'inquiète de la progression des islamistes en Asie centrale et dans le Caucase, notamment des groupes ouzbeks et tchétchènes, a ouvert son propre canal de discussion avec certains groupes talibans.
Si une solution était trouvée, si les pourparlers de paix reprenaient, l'Afghanistan ne serait pas encore sorti du rouge.
D'abord, parce que les négociations ne seraient pas simples. Ce que les talibans demandent est inacceptable pour l'actuel pouvoir, en particulier le retrait des dernières forces étrangères, les changements constitutionnels établissant la prééminence de la charia et la libération de tous les prisonniers, y compris ceux qui ont commis des attentats atroces. Dans leur combat, les « étudiants en religion » savent qu'ils peuvent s'appuyer sur une société rurale, tribale, extrêmement conservatrice et hostile à un gouvernement incarnant à ses yeux les valeurs occidentales. Comme le souligne le chercheur Homayoun Khan (23), « toute structure créée par une puissance culturellement et idéologiquement étrangère n'a jamais marché et ne marchera probablement pas à l'avenir car cela est inacceptable pour la majorité du peuple afghan ».
Ensuite, parce que même si les discussions de paix s'imposaient, l'Afghanistan resterait confronté à ses vieux démons : une corruption phénoménale ; une mauvaise gouvernance généralisée ; un chômage accablant ; une faiblesse structurelle de l'armée ; des lignes de fracture toujours profondes entre la ville et la campagne, mais aussi entre les Pachtounes (plus de 40 % de la population), les Tadjiks (environ 25 %), les Hâzarâs (environ 15 %) et les Ouzbeks ; l'éternel retour des seigneurs de guerre, qu'Ashraf Ghani a remis en selle, en particulier l'incontrôlable général ouzbek Abdoul Rachid Dostom (24) - il est même devenu vice-président (ce qui fait de lui le possible successeur du président de la république en cas de disparition de ce dernier) ; les luttes souterraines entre les conseillers de Ghani et ceux d'Abdallah... Un signe qui montre que le pays ne va vraiment pas bien : les jeunes Afghans quittent en masse leur patrie. Parmi les réfugiés qui forcent les portes de l'Europe, ils arrivent juste après les Syriens...

(1) Les pourparlers de paix ont été suspendus depuis l'annonce de la mort du mollah Omar, en juillet 2015. Il y avait déjà eu en 2015 deux réunions importantes à Muree, près d'Islamabad, entre une délégation de Kaboul et une autre des talibans, avec des observateurs américains et chinois.
(2) Les forces américaines, qui ont compté jusqu'à 100 000 hommes en 2011, se sont retirées en 2014, ne laissant sur place que des conseillers, des formateurs et des aviateurs, et très probablement des forces spéciales. Les effectifs sont actuellement de 10 000 hommes.
(3) « Death of Mullah Mansoor highlights Taliban's links with Iran », The Guardian, 23 mai 2016.
(4) En 1998, après la prise de Mazar-I-Sharif, les talibans avaient assassiné dix diplomates iraniens dans le consulat de cette grande ville.
(5) Lire à ce sujet « What was Mullah Mansour doing in Iran ? », foreignpolicy.com, 27 mai 2016.
(6) Il existe notamment un projet de gazoduc qui relierait les champs gaziers du Turkménistan à l'Inde, à travers l'Afghanistan et le Pakistan. Ce gazoduc long de 1 814 km a été baptisé TAPI, chaque initiale représentant l'un des pays concernés. Il est également connu sous le nom de Trans-Afghanistan-Pipeline. Il va de soi que ce gazoduc à travers l'Afghanistan n'est pas dans l'intérêt de Téhéran qui souhaiterait, pour des raisons financières et stratégiques, qu'il traverse son territoire.
(7) Fondateur des talibans et chef historique du mouvement de 1994 jusqu'à sa mort, Mohammad Omar avait dirigé l'Émirat islamique d'Afghanistan qui contrôlait de facto 90 % du pays au moment de l'intervention américaine de 2011. On peut estimer que son régime a réellement débuté en octobre 1996, date de la prise de Kaboul. Le 4 avril 1996, il avait été proclamé à Kandahar, le coeur du mouvement taliban, Amir al-Momenim (Commandeur des fidèles) par ses partisans. Depuis la défaite des talibans dès le début de l'opération Enduring Freedom, le religieux, activement recherché par les Américains, vivait officiellement dans la clandestinité. De notoriété publique, il se cachait au Pakistan. Malade, c'est semble-t-il dans un hôpital de Karachi qu'il est décédé. Sa mort a été annoncée le 29 juillet 2015 par les services de renseignement afghans. Elle avait été gardée secrète et pourrait remonter à avril 2013.
(8) Sur ce sujet, on pourra lire le récit - controversé - du journaliste d'investigation américain Seymour Hersh, L'Élimination d'Oussama ben Laden, Éditions des Équateurs, 2015.
(9) Financial Times du 24 mai 2016.
(10) Le coût de ces navettes est exorbitant : chaque aller-retour en hélicoptère coûte environ 2 000 dollars.
(11) La forte poussée des talibans a redonné du poids aux chefs de guerre, comme le général Abdoul Rachid Dostom dans le Nord, Atta Mohammed Nour à Mazar-I-Sharif, Ismaël Khan à Herat, et plusieurs autres moins connus, dont les milices peuvent servir d'appoint à l'ANA.
(12) À l'élection présidentielle de 2014, Abdallah Abdallah était arrivé largement en tête du premier tour avec 45 % des suffrages exprimés, Ashraf Ghani n'en ayant recueilli que 31,6 %. À l'issue du second tour, selon les résultats de la Commission électorale indépendante, Ghani a été proclamé vainqueur avec 56,4 % des voix, face à Abdullah Abdullah, qui est crédité de 43,6 %, soit un score inférieur à celui du premier tour. Abdullah refuse alors de reconnaître sa défaite. Après trois mois de crise politique intense, les deux hommes trouvent un accord, chapeauté par les États-Unis, qui leur permet de se partager le pouvoir.. Le 29 septembre 2014, Ghani est investi président de la république et Abdullah devient « chef de l'exécutif », un rôle qui se rapproche de celui de premier ministre.
(13) Il y rencontra sa future femme, Roula, une chrétienne libanaise.
(14) Petite tribu pachtoune dont le territoire est à cheval sur la frontière afghano-pakistanaise.
(15) Les talibans considèrent le Hezb-e islami comme une organisation responsable du chaos afghan né de la chute du régime communiste en 1992 et Gulbuddin Hekmatyar comme un chef de guerre. Ils sont aussi partisans du califat à la différence du parti islamiste qui veut établir un État islamique. Enfin, les talibans sont originaires de Kandahar, coeur historique de l'Afghanistan, alors que le chef du Hezbollah est un Pachtoune détribalisé du Nord-Est.
(16) Photocopie du document en possession de l'auteur de cet article.
(17) La ligne Durand est le nom donné à la frontière entre le royaume afghan et le Raj britannique. Elle a été établie le 12 novembre 1893 par un accord signé par l'émir Abdur Rahman Khan et sir Mortimer Durand, représentant l'Empire britannique. Elle sépare artificiellement sur quelque 2 640 km les deux pays et des populations très majoritairement pachtounes partageant la même langue, nombre de liens (familiaux, tribaux, historiques, religieux) et la même organisation sociale, ce qui la rend difficilement contrôlable, d'où des troubles réguliers. Dès 1897, les tribus se sont rebellées lorsque les Britanniques tentèrent d'occuper réellement le terrain. Le Pakistan et l'Afghanistan ont par la suite hérité de ce traité. En 1949, Kaboul a déclaré que cette frontière n'était pas reconnue alors qu'elle est considérée comme intangible par le Pakistan. Le droit international affirme que cette frontière ne peut être renégociée qu'avec l'accord des deux pays concernés.
(18) Au nombre de sept (Bajaur, Khyber, Kurram, Mohmand, Orakzaï, Waziristan du Sud et du Nord), elles ont été créées en même temps que la ligne Durand pour servir de zones tampon entre le Raj et l'Afghanistan. Elles sont régies par une administration spéciale, avec des lois particulières qui remontent au Raj : interdiction des partis politiques, à l'armée d'aller au-delà des routes nationales, aux femmes de voter... En outre, les tribus sont punies collectivement quand l'un des leurs a commis un crime.
(19) Né en 1974 à Landi Dhok (dans le district de Bannu, nord-ouest du Pakistan), Baitullah Mehsud est le fils d'un prêcheur musulman sunnite. Il appartient à la tribu Mehsud, l'une des quatre grandes familles du Waziristan. S'étant engagé aux côtés des talibans, il est approché par le mollah Omar qui lui confiera bien plus tard, en juin 2004, après la mort du chef des talibans pakistanais Nek Mohammad lors d'une frappe américaine, le commandement des forces islamistes dans la région. Auparavant, en 2001, Baitullah Mehsud avait contribué à protéger la fuite de ses alliés afghans lors de l'invasion américaine. Au Waziristan, il impose rapidement la charia dans les villages sous sa domination, incendiant des écoles, interdisant aux femmes toute instruction et prohibant la musique et les vidéos. Il était réputé envoyer un linceul, du fil et des aiguilles à ceux qu'il comptait faire exécuter dans les 24 heures.
En juillet 2007, après le siège et la prise par l'armée pakistanaise de la Mosquée rouge (Lal Masjid), un repaire d'islamistes radicaux implanté au coeur d'Islamabad, il lance une vague d'attentats-suicides dans tout le pays. Il répond aussi favorablement à l'appel au jihad de l'Égyptien Ayman al-Zawahiri, idéologue d'Al-Qaïda et lieutenant d'Oussama ben Laden. Il s'autoproclame émir du groupe Tehrek-e Taliban Pakistan avec lequel sa tribu a fait alliance, et déclare la guerre au régime de Pervez Musharraf. Il étendra son influence à d'autres agences tribales, dont le Waziristan du Nord et, fin 2008, à la vallée de Swat, l'un des plus beaux sites touristiques du Pakistan, situé non loin d'Islamabad. Le territoire est soumis dans sa quasi-totalité aux islamistes et des arrangements sont conclus avec le gouvernement pakistanais qui, en échange de l'arrêt de leur expansion, reconnaît les positions talibanes à l'intérieur du district et la création de tribunaux islamiques pour juger les habitants en vertu de la loi coranique. En mai 2009, les talibans ayant à nouveau rompu le traité de Swat en attaquant des villages aux alentours, Islamabad, pressé par l'administration Obama, ordonnera à l'armée de reprendre Swat.
(20) L'attaque de drone, qui tua aussi la seconde femme de Baitullah Mehsud et quatre gardes du corps, fut suivie de terribles représailles des chefs du TTP sur les membres de la famille du défunt, soupçonnés d'avoir révélé des informations aux services de renseignement pakistanais. Le beau-père de Baitullah, Ikramuddin Mehsud, ainsi que sept membres de sa famille furent exécutés. Ce terrible épisode a été utilisé dans l'une des saisons de la célèbre série américaine Homeland.
(21) Il est significatif que l'Afghanistan soit le seul État à s'être opposé à la reconnaissance du Pakistan par les Nations unies.
(22) Ce groupe de coordination quadrilatérale Afghanistan-Pakistan-Chine-États-Unis a pour but de créer des conditions extérieures favorables à la reprise des pourparlers de paix entre le gouvernement afghan et les talibans et d'aider celui-ci à élaborer une feuille de route réalisable pour la réconciliation. En mai, ce groupe a tenu sa cinquième réunion à Islamabad. Signe que Kaboul ne croit guère en une reprise prochaine des pourparlers de paix avec les talibans, le gouvernement afghan n'était représenté que par son ambassadeur au Pakistan.
(23) Cité par le chercheur français Gilles Boquérat in L'Afghanistan dans son environnement régional, Fondation pour la recherche stratégique, L'Harmattan, 2016.
(24) Le général Dostom est le principal représentant de la communauté ouzbèque en Afghanistan. Pendant des années, il a été l'un des chefs militaires du gouvernement communiste afghan, combattant les moudjahidine, avant de rallier les guérilleros du commandant Massoud en 1992 dans le cadre d'une coalition baptisée Alliance du Nord, et de prendre avec lui Kaboul, la même année. Les deux hommes affronteront ensemble Gulbuddin Hekmatyar. Lorsque les talibans prennent Kaboul en 1996, Dostom se retirera à Mazar-I-Sharif qu'il perdra l'année suivante, ce qui l'obligera à se réfugier en Turquie. Il est revenu en Afghanistan à la faveur de l'intervention américaine de 2001 et a participé au front anti-talibans. Il a alors été accusé de crimes de guerre, à l'occasion du massacre de Dasht-i Leili et de transferts de prisonniers (novembre-décembre 2001) organisés dans des conditions inhumaines, auxquels ont participé des troupes américaines. Entre 2 000 et 5 000 prisonniers talibans y ont trouvé la mort.