L'homme qui veut sauver le Kosovo

n° 152 - Été 2016

Le Kosovo est-il au bord de l'explosion ? Un « printemps des Balkans » va-t-il déferler sur Pristina, balayant les institutions péniblement et coûteusement mises en place par les missions des Nations unies (Minuk) puis de l'Union européenne (Eulex) depuis la fin de la guerre, en juin 1999 ? Au vu des récents développements, ces questions semblent d'une brûlante actualité.
Le Kosovo a proclamé son indépendance le 17 février 2008, avec la bénédiction de la plupart des puissances occidentales, au premier rang desquelles les États-Unis, mais contre l'avis de son ancienne puissance tutélaire, la Serbie. Huit ans plus tard, le pays se trouve toujours au milieu du gué. Il n'a pas pu rejoindre les Nations unies ni, de ce fait, la plupart des organisations internationales (1). Cinq membres de l'Union européenne (2) refusent encore de le reconnaître en tant qu'État indépendant. Dans le même temps, les frustrations sociales viennent aggraver les désillusions politiques : le Kosovo est ravagé par un chômage de masse qui touche plus de la moitié des actifs et 60 % des jeunes ; quant à ses perspectives économiques, elles sont quasiment nulles. Les privatisations engagées depuis 1999 ont, le plus souvent, sombré dans la corruption et se sont soldées par une mise à l'encan des entreprises publiques, sans que leur activité ne soit relancée pour autant. Même l'importante et riche diaspora kosovare, implantée de longue date en Suisse et en Allemagne, a largement renoncé à investir au pays, échaudée par l'absence de règles, le népotisme et les passe-droits. Elle se contente de verser des aides aux proches restés sur place qui permettent à la société de « tenir ».
Dans ce contexte mortifère, le Kosovo se vide. Selon le recensement de 2011, il ne comptait cette année-là que 1,7 million d'habitants (3) : d'après le précédent recensement, qui remonte... à 1991, la population du pays était estimée à « au moins » 2 millions d'habitants. Or, face à l'absence de perspective, l'émigration constitue toujours le seul espoir pour la jeunesse, ce qui explique cette saignée démographique, malgré le maintien d'une natalité élevée. Durant l'hiver 2014-2015, le pays a même été le théâtre d'un mouvement d'exode encore inédit en temps de paix. En quelques mois, plus de 100 000 citoyens sont partis pour l'Allemagne où ils ont tenté de demander l'asile, après avoir pénétré clandestinement en Hongrie (4). Vite déboutés, ces malheureux ont commencé à être rapatriés au Kosovo, alors qu'ils avaient souvent vendu leurs derniers biens pour financer leur voyage.
La vie politique est traditionnellement dominée par les deux frères ennemis que sont la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), créée et longtemps dirigée par Ibrahim Rugova (décédé en 2006), et le Parti démocratique du Kosovo (PDK), dirigé par Hashim Thaçi et regroupant d'anciens guérilleros de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK).
L'antagonisme entre les deux formations tient moins à des différences programmatiques (5) qu'à un lourd passif : le SHIK, le service secret du PDK, a assassiné des centaines de cadres de la LDK durant la guerre et dans les premiers mois de l'après-guerre (6). Les élections parlementaires du 8 juin 2014, où le PDK a obtenu 30 % des voix et la LDK 25 %, ont été suivies d'une longue crise politique. Celle-ci n'a pris fin qu'au bout de six mois, en bonne partie grâce à l'insistance des chancelleries occidentales qui ont multiplié les pressions pour convaincre les deux formations rivales de constituer un gouvernement de coalition. Isa Mustafa, chef de la LDK, est alors devenu premier ministre. Si les Occidentaux se sont tant impliqués, c'est parce qu'ils souhaitaient absolument garantir la « stabilité » du Kosovo et assurer un large soutien politique aux négociations menées avec Belgrade sous l'égide de l'Union européenne, qui visent à « normaliser » les relations entre le Kosovo et son ancienne puissance tutélaire (7).
Même si le PDK et la LDK jouent toujours les premiers rôles, la scène politique du Kosovo a été bouleversée, ces dernières années, par l'émergence d'un nouvel acteur, Vetëvendosje ! (« Autodétermination ! »), créé en 2004 à l'initiative de celui qui en est toujours le chef aujourd'hui, Albin Kurti. D'abord simple mouvement dénonçant la tutelle internationale, Vetëvendosje ! s'est finalement transformé en parti politique et s'est présenté pour la première fois aux élections parlementaires en 2010 (il y a recueilli 12,7 % des suffrages). Le parti a obtenu 14 % des voix aux législatives de juin 2014, ce qui lui a permis, avec 16 députés sur les 120 que compte le Parlement, de devenir la troisième force politique du pays (le PDK dispose de 37 députés et la LDK de 30).
À l'automne 2015, Vetëvendosje ! a réussi à fédérer toute l'opposition - notamment l'Alliance pour l'avenir du Kosovo (AAK) ex- de l'ancien commandant et premier ministre Ramush Haradinaj, et les « dissidents » du PDK menés par un autre ancien commandant, Fatmir Limaj - autour de la dénonciation des négociations menées avec la Serbie et, notamment, de l'accord portant création d'une « Association des communes à majorité serbe » du Kosovo, perçu comme un pas vers une partition ethnique du pays. La dénonciation des accords sert en fait de catalyseur à l'expression d'un malaise social et politique multiforme. Tandis que Vetëvendosje ! caracole en tête des sondages, qui créditent l'opposition de 30 à 35 % des intentions de vote, ses députés ont bloqué durant plusieurs mois les travaux parlementaires, réclamant des élections anticipées. Les méthodes radicales d'action choisies par Vetëvendosje !, qui n'hésite pas à lancer des gaz lacrymogènes en plein Parlement, ont provoqué une escalade de la tension : des députés des différents partis de l'opposition ont été arrêtés au mépris de leur immunité parlementaire et molestés par la police, et des scènes d'émeute se répètent avec une affligeante régularité dans les rues de Pristina.
Dans ces difficiles conditions, Hashim Thaçi - qui avait occupé le fauteuil de premier ministre de 2008 à 2014 - a néanmoins réussi à se faire élire président de la République par les députés du PDK et de la LDK, le 26 février 2016. Les pouvoirs du président sont limités mais on prête au chef du PDK l'intention de modifier la Constitution afin de les renforcer. Pour Hashim Thaçi, l'enjeu principal était toutefois d'obtenir un mandat synonyme d'immunité judiciaire. Une terrible épée de Damoclès pèse, en effet, sur la vie politique du Kosovo : le Tribunal spécial pour les crimes de l'UÇK doit normalement entrer en fonction avant la fin de l'année 2016. « Délocalisé » à La Haye, aux Pays-Bas, bien qu'inscrit dans le cadre du système judiciaire du Kosovo, ce tribunal a été créé sur la base des rapports internationaux qui ont mis en évidence les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité imputés à l'ancienne guérilla albanaise (8). À peine élu, le président Thaçi pourrait bien figurer parmi les premières personnes inculpées par cette juridiction - la charge présidentielle ne lui accorde pas d'immunité mais, dans les faits, rend très improbable son transfert devant la Cour. Il reste à savoir si le Tribunal osera s'attaquer aux « gros poissons » ou se contentera de poursuivre des seconds couteaux, de simples exécutants.
Albin Kurti, âgé aujourd'hui de 41 ans, est néanmoins convaincu que son heure est sur le point de venir. L'ancien dirigeant étudiant, symbole de la résistance des jeunes Albanais du Kosovo contre le pouvoir serbe dans les années 1990, n'a pas été impressionné par sa brève arrestation survenue lors de l'apogée des manifestations, le 28 novembre dernier. L'homme est un habitué des prisons : il a été arrêté une première fois par la police serbe en avril 1999, en pleine guerre. Transféré en Serbie, il n'a été libéré qu'en décembre 2001, à la suite de fortes pressions internationales. En février 2007, le militant est interpellé par la police des Nations unies lors d'une manifestation contre les négociations menées avec Belgrade sur le statut du Kosovo et retourne au cachot pour plusieurs mois.
Albin Kurti a été élu député en 2010. Sans « s'assagir » pour autant. Vetëvendosje !, très engagé à gauche, revendique le droit à l'unification nationale de l'Albanie et du Kosovo, et ne cache pas son scepticisme envers la politique d'inspiration néo-libérale mise en oeuvre au sein de nombreux pays de l'Union européenne. Plébiscité par les jeunes instruits urbains - dans un pays où le chômage frappe la moitié de la population active et encore plus chez les jeunes -, Vetëvendosje ! emporte en 2013 la mairie de Pristina. Alors que la classe politique du Kosovo, médiocre et corrompue, semble toujours prête à tous les compromis, Albin Kurti jouit d'une image d'intégrité absolue. Mais ce véritable moine-soldat qui profite de ses séjours à l'ombre pour relire les classiques de la sociologie n'a-t-il pas mis un peu d'eau dans son vin en se rapprochant des portes du pouvoir ?
J.-A. D. et S. R.

Jean-Arnault Dérens et Simon Rico - Depuis l'automne, l'opposition est vent debout contre les accords que le Kosovo a signés avec Belgrade et dénonce les décisions « anticonstitutionnelles » du gouvernement. Votre mouvement, Vetëvendosje !, a beaucoup contribué à unir cette opposition, mais ce bloc a fini par voler en éclats...
Albin Kurti - L'élection à la présidence d'Hashim Thaçi a porté un coup à l'unité de l'opposition que nous avions réussi à fédérer dès le début de la mobilisation contre les accords signés avec Belgrade, mais aussi contre l'accord de délimitation de la frontière du Kosovo avec le Monténégro, cet automne. Notre détermination a même été renforcée par l'avis de la Cour constitutionnelle, rendu fin décembre 2015 (9), qui a jugé que la création d'une Association des communes à majorité serbe du Kosovo violait partiellement la Constitution. Les partenaires de Vetëvendosje ! - à savoir l'Alliance pour l'avenir du Kosovo (AAK) de Ramush Haradinaj et l'Alternative pour le Kosovo (NpK) de Fatmir Limaj - ont choisi de former ensemble un nouveau bloc ; nous leur souhaitons bonne chance dans leur nouveau combat. Aujourd'hui, Vetëvendosje ! représente la deuxième force politique du Kosovo et notre mouvement envisage de s'allier avec les mouvements d'opposition de la société civile. Nous ne voulons pas simplement un changement de gouvernement, nous voulons un changement de la manière de gouverner ! Il nous apparaît donc essentiel de refuser tout calcul politicien qui viserait à parvenir au pouvoir sans avoir la capacité de réformer profondément le cadre institutionnel du Kosovo.
J.-A. D. et S. R. - Vous avez choisi des modes d'action assez violents, n'hésitant pas à bloquer les séances du Parlement. Pourquoi une telle stratégie ? Ne craignez-vous pas qu'elle discrédite votre action ?
A. K. - Nous avons protesté aussi bien à l'intérieur du Parlement que dans la rue. Notre action peut sembler radicale mais comprenez bien que la situation est extrêmement critique. Il existe un risque réel de voir le Kosovo se transformer en une nouvelle Bosnie-Herzégovine. Avec la création de cette Association des communes à majorité serbe, nous craignons que le pays s'engage sur la voie d'une partition à base ethnique. Nous avons utilisé des sifflets, des oeufs pourris et, finalement, nous avons aussi lancé des gaz lacrymogènes pour bloquer les séances parlementaires. Les gaz lacrymogènes se dispersent en moins de 30 minutes, mais l'Association des communes à majorité serbe, si elle est créée, durera bien plus de 30 ans ! Notre objectif n'est pas de blesser qui que ce soit, mais d'empêcher la poursuite des travaux d'une majorité qui viole la Constitution.
J.-A. D. et S. R. - Votre objectif n'est pas seulement de prendre le pouvoir, mais aussi de refonder les institutions du Kosovo. Comment comptez-vous vous y prendre ?
A. K. - Le Kosovo a besoin d'une troisième république - qui, bien entendu, n'aurait rien à voir avec celle qu'a connue la France ! Permettez-moi de faire un bref rappel historique. Notre première république a été symboliquement proclamée par …

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