L'homme qui veut sauver le Kosovo

n° 152 - Été 2016

Le Kosovo est-il au bord de l'explosion ? Un « printemps des Balkans » va-t-il déferler sur Pristina, balayant les institutions péniblement et coûteusement mises en place par les missions des Nations unies (Minuk) puis de l'Union européenne (Eulex) depuis la fin de la guerre, en juin 1999 ? Au vu des récents développements, ces questions semblent d'une brûlante actualité.
Le Kosovo a proclamé son indépendance le 17 février 2008, avec la bénédiction de la plupart des puissances occidentales, au premier rang desquelles les États-Unis, mais contre l'avis de son ancienne puissance tutélaire, la Serbie. Huit ans plus tard, le pays se trouve toujours au milieu du gué. Il n'a pas pu rejoindre les Nations unies ni, de ce fait, la plupart des organisations internationales (1). Cinq membres de l'Union européenne (2) refusent encore de le reconnaître en tant qu'État indépendant. Dans le même temps, les frustrations sociales viennent aggraver les désillusions politiques : le Kosovo est ravagé par un chômage de masse qui touche plus de la moitié des actifs et 60 % des jeunes ; quant à ses perspectives économiques, elles sont quasiment nulles. Les privatisations engagées depuis 1999 ont, le plus souvent, sombré dans la corruption et se sont soldées par une mise à l'encan des entreprises publiques, sans que leur activité ne soit relancée pour autant. Même l'importante et riche diaspora kosovare, implantée de longue date en Suisse et en Allemagne, a largement renoncé à investir au pays, échaudée par l'absence de règles, le népotisme et les passe-droits. Elle se contente de verser des aides aux proches restés sur place qui permettent à la société de « tenir ».
Dans ce contexte mortifère, le Kosovo se vide. Selon le recensement de 2011, il ne comptait cette année-là que 1,7 million d'habitants (3) : d'après le précédent recensement, qui remonte... à 1991, la population du pays était estimée à « au moins » 2 millions d'habitants. Or, face à l'absence de perspective, l'émigration constitue toujours le seul espoir pour la jeunesse, ce qui explique cette saignée démographique, malgré le maintien d'une natalité élevée. Durant l'hiver 2014-2015, le pays a même été le théâtre d'un mouvement d'exode encore inédit en temps de paix. En quelques mois, plus de 100 000 citoyens sont partis pour l'Allemagne où ils ont tenté de demander l'asile, après avoir pénétré clandestinement en Hongrie (4). Vite déboutés, ces malheureux ont commencé à être rapatriés au Kosovo, alors qu'ils avaient souvent vendu leurs derniers biens pour financer leur voyage.
La vie politique est traditionnellement dominée par les deux frères ennemis que sont la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), créée et longtemps dirigée par Ibrahim Rugova (décédé en 2006), et le Parti démocratique du Kosovo (PDK), dirigé par Hashim Thaçi et regroupant d'anciens guérilleros de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK).
L'antagonisme entre les deux formations tient moins à des différences programmatiques (5) qu'à un lourd passif : le SHIK, le service secret du PDK, a assassiné des centaines de cadres de la LDK durant la guerre et dans les premiers mois de l'après-guerre (6). Les élections parlementaires du 8 juin 2014, où le PDK a obtenu 30 % des voix et la LDK 25 %, ont été suivies d'une longue crise politique. Celle-ci n'a pris fin qu'au bout de six mois, en bonne partie grâce à l'insistance des chancelleries occidentales qui ont multiplié les pressions pour convaincre les deux formations rivales de constituer un gouvernement de coalition. Isa Mustafa, chef de la LDK, est alors devenu premier ministre. Si les Occidentaux se sont tant impliqués, c'est parce qu'ils souhaitaient absolument garantir la « stabilité » du Kosovo et assurer un large soutien politique aux négociations menées avec Belgrade sous l'égide de l'Union européenne, qui visent à « normaliser » les relations entre le Kosovo et son ancienne puissance tutélaire (7).
Même si le PDK et la LDK jouent toujours les premiers rôles, la scène politique du Kosovo a été bouleversée, ces dernières années, par l'émergence d'un nouvel acteur, Vetëvendosje ! (« Autodétermination ! »), créé en 2004 à l'initiative de celui qui en est toujours le chef aujourd'hui, Albin Kurti. D'abord simple mouvement dénonçant la tutelle internationale, Vetëvendosje ! s'est finalement transformé en parti politique et s'est présenté pour la première fois aux élections parlementaires en 2010 (il y a recueilli 12,7 % des suffrages). Le parti a obtenu 14 % des voix aux législatives de juin 2014, ce qui lui a permis, avec 16 députés sur les 120 que compte le Parlement, de devenir la troisième force politique du pays (le PDK dispose de 37 députés et la LDK de 30).
À l'automne 2015, Vetëvendosje ! a réussi à fédérer toute l'opposition - notamment l'Alliance pour l'avenir du Kosovo (AAK) ex- de l'ancien commandant et premier ministre Ramush Haradinaj, et les « dissidents » du PDK menés par un autre ancien commandant, Fatmir Limaj - autour de la dénonciation des négociations menées avec la Serbie et, notamment, de l'accord portant création d'une « Association des communes à majorité serbe » du Kosovo, perçu comme un pas vers une partition ethnique du pays. La dénonciation des accords sert en fait de catalyseur à l'expression d'un malaise social et politique multiforme. Tandis que Vetëvendosje ! caracole en tête des sondages, qui créditent l'opposition de 30 à 35 % des intentions de vote, ses députés ont bloqué durant plusieurs mois les travaux parlementaires, réclamant des élections anticipées. Les méthodes radicales d'action choisies par Vetëvendosje !, qui n'hésite pas à lancer des gaz lacrymogènes en plein Parlement, ont provoqué une escalade de la tension : des députés des différents partis de l'opposition ont été arrêtés au mépris de leur immunité parlementaire et molestés par la police, et des scènes d'émeute se répètent avec une affligeante régularité dans les rues de Pristina.
Dans ces difficiles conditions, Hashim Thaçi - qui avait occupé le fauteuil de premier ministre de 2008 à 2014 - a néanmoins réussi à se faire élire président de la République par les députés du PDK et de la LDK, le 26 février 2016. Les pouvoirs du président sont limités mais on prête au chef du PDK l'intention de modifier la Constitution afin de les renforcer. Pour Hashim Thaçi, l'enjeu principal était toutefois d'obtenir un mandat synonyme d'immunité judiciaire. Une terrible épée de Damoclès pèse, en effet, sur la vie politique du Kosovo : le Tribunal spécial pour les crimes de l'UÇK doit normalement entrer en fonction avant la fin de l'année 2016. « Délocalisé » à La Haye, aux Pays-Bas, bien qu'inscrit dans le cadre du système judiciaire du Kosovo, ce tribunal a été créé sur la base des rapports internationaux qui ont mis en évidence les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité imputés à l'ancienne guérilla albanaise (8). À peine élu, le président Thaçi pourrait bien figurer parmi les premières personnes inculpées par cette juridiction - la charge présidentielle ne lui accorde pas d'immunité mais, dans les faits, rend très improbable son transfert devant la Cour. Il reste à savoir si le Tribunal osera s'attaquer aux « gros poissons » ou se contentera de poursuivre des seconds couteaux, de simples exécutants.
Albin Kurti, âgé aujourd'hui de 41 ans, est néanmoins convaincu que son heure est sur le point de venir. L'ancien dirigeant étudiant, symbole de la résistance des jeunes Albanais du Kosovo contre le pouvoir serbe dans les années 1990, n'a pas été impressionné par sa brève arrestation survenue lors de l'apogée des manifestations, le 28 novembre dernier. L'homme est un habitué des prisons : il a été arrêté une première fois par la police serbe en avril 1999, en pleine guerre. Transféré en Serbie, il n'a été libéré qu'en décembre 2001, à la suite de fortes pressions internationales. En février 2007, le militant est interpellé par la police des Nations unies lors d'une manifestation contre les négociations menées avec Belgrade sur le statut du Kosovo et retourne au cachot pour plusieurs mois.
Albin Kurti a été élu député en 2010. Sans « s'assagir » pour autant. Vetëvendosje !, très engagé à gauche, revendique le droit à l'unification nationale de l'Albanie et du Kosovo, et ne cache pas son scepticisme envers la politique d'inspiration néo-libérale mise en oeuvre au sein de nombreux pays de l'Union européenne. Plébiscité par les jeunes instruits urbains - dans un pays où le chômage frappe la moitié de la population active et encore plus chez les jeunes -, Vetëvendosje ! emporte en 2013 la mairie de Pristina. Alors que la classe politique du Kosovo, médiocre et corrompue, semble toujours prête à tous les compromis, Albin Kurti jouit d'une image d'intégrité absolue. Mais ce véritable moine-soldat qui profite de ses séjours à l'ombre pour relire les classiques de la sociologie n'a-t-il pas mis un peu d'eau dans son vin en se rapprochant des portes du pouvoir ?
J.-A. D. et S. R.

Jean-Arnault Dérens et Simon Rico - Depuis l'automne, l'opposition est vent debout contre les accords que le Kosovo a signés avec Belgrade et dénonce les décisions « anticonstitutionnelles » du gouvernement. Votre mouvement, Vetëvendosje !, a beaucoup contribué à unir cette opposition, mais ce bloc a fini par voler en éclats...
Albin Kurti - L'élection à la présidence d'Hashim Thaçi a porté un coup à l'unité de l'opposition que nous avions réussi à fédérer dès le début de la mobilisation contre les accords signés avec Belgrade, mais aussi contre l'accord de délimitation de la frontière du Kosovo avec le Monténégro, cet automne. Notre détermination a même été renforcée par l'avis de la Cour constitutionnelle, rendu fin décembre 2015 (9), qui a jugé que la création d'une Association des communes à majorité serbe du Kosovo violait partiellement la Constitution. Les partenaires de Vetëvendosje ! - à savoir l'Alliance pour l'avenir du Kosovo (AAK) de Ramush Haradinaj et l'Alternative pour le Kosovo (NpK) de Fatmir Limaj - ont choisi de former ensemble un nouveau bloc ; nous leur souhaitons bonne chance dans leur nouveau combat. Aujourd'hui, Vetëvendosje ! représente la deuxième force politique du Kosovo et notre mouvement envisage de s'allier avec les mouvements d'opposition de la société civile. Nous ne voulons pas simplement un changement de gouvernement, nous voulons un changement de la manière de gouverner ! Il nous apparaît donc essentiel de refuser tout calcul politicien qui viserait à parvenir au pouvoir sans avoir la capacité de réformer profondément le cadre institutionnel du Kosovo.
J.-A. D. et S. R. - Vous avez choisi des modes d'action assez violents, n'hésitant pas à bloquer les séances du Parlement. Pourquoi une telle stratégie ? Ne craignez-vous pas qu'elle discrédite votre action ?
A. K. - Nous avons protesté aussi bien à l'intérieur du Parlement que dans la rue. Notre action peut sembler radicale mais comprenez bien que la situation est extrêmement critique. Il existe un risque réel de voir le Kosovo se transformer en une nouvelle Bosnie-Herzégovine. Avec la création de cette Association des communes à majorité serbe, nous craignons que le pays s'engage sur la voie d'une partition à base ethnique. Nous avons utilisé des sifflets, des oeufs pourris et, finalement, nous avons aussi lancé des gaz lacrymogènes pour bloquer les séances parlementaires. Les gaz lacrymogènes se dispersent en moins de 30 minutes, mais l'Association des communes à majorité serbe, si elle est créée, durera bien plus de 30 ans ! Notre objectif n'est pas de blesser qui que ce soit, mais d'empêcher la poursuite des travaux d'une majorité qui viole la Constitution.
J.-A. D. et S. R. - Votre objectif n'est pas seulement de prendre le pouvoir, mais aussi de refonder les institutions du Kosovo. Comment comptez-vous vous y prendre ?
A. K. - Le Kosovo a besoin d'une troisième république - qui, bien entendu, n'aurait rien à voir avec celle qu'a connue la France ! Permettez-moi de faire un bref rappel historique. Notre première république a été symboliquement proclamée par les députés clandestinement réunis à Kaçanik, le 2 juillet 1990, sous l'occupation serbe. C'était une république de résistance. La seconde république a vu le jour le 17 février 2008, avec la déclaration d'indépendance du Kosovo. Malheureusement, c'est un régime où règnent depuis le premier jour le népotisme et la corruption. C'est une république sans État de droit, une république des privatisations mafieuses, une république du bradage des ressources publiques et des biens communs, une république où la justice est impuissante, une république à vendre... Et je ne parle pas des immenses concessions faites à la Serbie dans le cadre des négociations entamées au printemps 2011 sous l'égide de Bruxelles, qui auraient été inimaginables même du temps de l'occupation ! Cette seconde république a tellement affaibli les institutions que le Kosovo s'apparente aujourd'hui à un failed state, un État failli. Voilà pourquoi il est aussi vital qu'urgent de procéder à des réformes majeures. Il ne s'agit pas seulement de remplacer des ministres ou le premier ministre, mais bien de donner naissance à une nouvelle république qui doit être une république du développement.
J.-A. D. et S. R. - Le cadre institutionnel du Kosovo a été défini en 2007 par l'émissaire des Nations unies, Martti Ahtisaari, lors des discussions qui ont mené à la proclamation d'indépendance. Comment modifier la Constitution quand celle-ci est - théoriquement - garantie par la communauté internationale ?
A. K. - Nous sommes formellement sortis du cadre de l'« indépendance supervisée » depuis la fin de la mission du Bureau civil international (International Civilian Office, ICO), en septembre 2012 : le Kosovo est désormais un pays comme les autres, qui jouit théoriquement d'une pleine souveraineté et ne devrait pas avoir à rendre des comptes à ses « protecteurs » internationaux ! On nous accuse souvent de ne pas respecter la Constitution actuelle. Bien sûr, nous voulons une nouvelle Constitution ; mais nous sommes favorables au respect de la constitutionnalité, à l'inverse des dirigeants qui se trouvent aujourd'hui au pouvoir. Ils prétendent défendre la Constitution en vigueur, tout en la violant ouvertement en signant des accords avec Belgrade qui sont clairement anticonstitutionnels ! Pour modifier la Constitution, nous aurons besoin d'une majorité qualifiée, soit plus de deux tiers des voix au Parlement. Il peut sembler difficile d'atteindre ce quorum, mais le Kosovo vit en ce moment une période décisive de son histoire, où tout change très vite. Un jour de 2016 vaut autant qu'un mois de 2015...
J.-A. D. et S. R. - Si vous accédez au pouvoir, sur quelle marge de manoeuvre comptez-vous ? Ne craignez-vous pas que les missions internationales présentes à Pristina, à commencer par la mission européenne Eulex, bloquent vos projets de réforme ?
A. K. - Jusqu'à la déclaration d'indépendance, le Kosovo était placé sous le contrôle conjoint de la Mission d'administration intérimaire des Nations unies (Minuk) et de la Kosovo Force (KFOR), la mission militaire de l'Otan, qui défendaient des intérêts parfois divergents. La KFOR est désormais passée au second plan ; quant à la Minuk, elle a été remplacée en 2008 par la mission européenne Eulex. À côté d'Eulex, on sait que le « Quintette », ce groupe d'ambassadeurs des pays occidentaux les plus influents au Kosovo - les États-Unis, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la France et l'Italie -, joue toujours un rôle décisionnaire majeur. La vérité, c'est que ces dernières années, ce « Quintette » n'est plus qu'un duo composé de Washington et de Berlin.
Aujourd'hui, je crois que le Kosovo pourrait plus facilement affirmer ses propres choix. L'espace politique est plus ouvert qu'il ne l'était ces dernières années, mais le pouvoir demeure docile envers ses mentors internationaux. Il n'essaie même pas de profiter de sa marge de manoeuvre. Cette docilité est une conséquence de la corruption qui gangrène toutes les institutions : nos dirigeants, aux affaires depuis la fin de la guerre, il y a 17 ans, ont peur de perdre leurs postes, qui leur garantissent la mainmise sur les ressources du pays. C'est pourquoi ils n'ont aucune envie d'engager une épreuve de force politique avec les pays qui se posent depuis 1999 comme des « amis », des « protecteurs » du Kosovo. Pour sa part, l'opposition veut discuter avec Bruxelles, Londres, Berlin, Paris, Rome et Washington, mais en établissant de nouvelles bases de dialogue, plus saines.
J.-A. D. et S. R. - Vous avez changé de position. Il y a peu encore, vous refusiez de discuter avec la communauté internationale...
A. K. - Comme je viens de le dire, jusqu'en 2008 nous avions affaire à la Minuk. Or aucun souverain dans le monde n'avait autant de pouvoir que les chefs de la Minuk au Kosovo ! Depuis l'indépendance et avec l'arrivée de la mission Eulex, la situation est différente et le dialogue est possible. Bien sûr, discuter ne veut pas dire être d'accord.
J.-A. D. et S. R. - Justement, vous avez beaucoup critiqué le dialogue avec Belgrade, engagé sous l'impulsion de l'Union européenne...
A. K. - Nous estimons que la manière dont ce dialogue est conduit n'est pas la bonne. Il faudrait privilégier un autre niveau de dialogue, en interne, directement avec les Serbes du Kosovo. Et il n'est pas question de discutailler sans cesse de la « réconciliation », ce qui ne mène à rien. Il s'agit de parler concrètement de développement. Je ne suis pas contre la réconciliation, mais à force de ne parler que de réconciliation tandis que rien ne change dans les faits, on finit par faire naître, ou renaître, encore plus d'hostilité. En vérité, personnellement, je n'ai pas besoin de me réconcilier avec les Serbes du Kosovo, ils ne m'ont rien fait. Ce n'est pas à eux que j'ai quoi que ce soit à reprocher, mais à Belgrade. C'est la Serbie qui m'a emprisonné pendant deux ans et demi... Je n'ai aucune animosité vis-à-vis des Serbes du Kosovo. Or, pour l'instant, le seul dialogue qui ait été mené est un dialogue diplomatique avec Belgrade sous l'égide de l'Union européenne, un dialogue qui nous est imposé pour une prétendue réconciliation. Nous avons bien plus besoin d'un dialogue social, démocratique, ouvert avec les Serbes du Kosovo sur les moyens de développer notre pays commun. Ni Belgrade ni aucune sorte de médiateurs internationaux ne devraient interférer dans ce dialogue.
J.-A. D. et S. R. - Pensez-vous réellement que les Serbes du Kosovo soient prêts à discuter avec votre parti ?
A. K. - Nous devons commencer par discuter avec les agriculteurs. Eux, au moins, ils ont les pieds sur terre. Imaginez une rencontre entre des agriculteurs serbes et albanais ! Au lieu de ressasser les éternelles querelles historiques, vous parlez d'engrais, de semences, de marché - comment leurs ventes seront-elles garanties par les pouvoirs publics ?, etc. Nous avons présenté un tel projet à un ambassadeur occidental, et savez-vous ce qu'il a répondu ? « Serons-nous associés à ce genre de programme ? » Je lui ai rétorqué : « Pourquoi pas ? Mais, en l'occurrence, nous avons plus besoin d'agriculteurs que de diplomates. » Cet exemple illustre bien la façon dont fonctionnent les représentants internationaux : ils pensent avant tout à leur visibilité, ils se croient indispensables ! Bien sûr, nous avons besoin de l'aide de l'UE pour réussir notre mue, mais nous avons encore plus besoin de spécialistes agricoles ou d'économistes que de policiers, de juges ou de diplomates cyniques. Le maître mot de la nouvelle république que nous appelons de nos voeux c'est « développement ». Juste après l'indépendance, l'ancien premier ministre Hashim Thaçi était venu dans un village serbe offrir un tracteur. Autour de lui, il y avait vingt caméras. Nous, nous préférons vingt tracteurs et une seule caméra. Mieux : aucune caméra ! Parce qu'il est préférable d'agir plutôt que de parler. Cela me fait penser au théâtre de Beckett : mieux vaut ne pas trop parler.
Pour en revenir aux Serbes, depuis que Vetëvendosje ! dirige la commune de Pristina, tout se passe très bien dans les deux villages serbes inclus dans l'aire urbaine de la capitale du Kosovo. La mairie a d'excellentes relations avec leurs représentants, tout simplement parce que nous privilégions un dialogue concret sur les besoins des citoyens, plutôt que de ressasser toujours les mêmes phrases creuses sur la « réconciliation », surtout quand des caméras occidentales sont à proximité.
J.-A. D. et S. R. - Depuis sa proclamation d'indépendance, le Kosovo s'est engagé dans un processus d'intégration européenne qui détermine l'agenda politique et économique du pays. Si vous accédez au pouvoir, entendez-vous le poursuivre malgré les contraintes normatives, administratives, juridiques et politiques qu'implique une candidature à l'UE ?
A. K. - Nous voulons rejoindre l'Union européenne aussi vite que possible, mais nous sommes pleinement conscients du fait que cette échéance n'est pas pour demain. Lors de sa prise de fonctions, en novembre 2014, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, a déclaré que le processus d'élargissement était gelé au moins jusqu'en 2019. Concrètement, cela veut dire qu'il n'y aura pas de nouveaux élargissements avant 2025 au plus tôt, car c'est en réalité la dynamique de l'élargissement qui est à l'arrêt au moins jusqu'en 2019. Bruxelles sait qu'il faudra minutieusement préparer cet élargissement et ménager les susceptibilités, compte tenu des nombreux contentieux qui agitent les pays des Balkans occidentaux, comme le différend sur le nom qui oppose la Grèce à la Macédoine depuis 1991.
Il n'en reste pas moins que, même si l'échéance est lointaine, le Kosovo doit se préparer au mieux. Je tiens aussi à rappeler que, pour le moment, le Kosovo n'a pas le statut de pays candidat. Nous avons donc encore les mains relativement libres pour mener la politique que nous souhaitons. Bien sûr, il y a une part d'utopie dans le projet politique de Vetëvendosje !, mais je suis optimiste - c'est d'ailleurs pour cette raison que je fais de la politique ! J'espère qu'au moment où le Kosovo la rejoindra l'UE aura changé. Je ne crois pas que l'austérité soit la seule forme possible de politique économique. À mon sens, nous avons besoin d'une Europe sociale et solidaire. Aujourd'hui, l'UE cherche à redéfinir sa place dans un monde qui est devenu multipolaire, mais elle doit aussi se réorganiser de l'intérieur et je ne pense pas que le Traité de Lisbonne ou la Constitution constituent des outils suffisants. On dit parfois que l'UE glisse vers la droite mais, paradoxalement, lorsque le Kosovo la rejoindra, il fera un immense pas vers la gauche ! En effet, le pays fonctionne actuellement selon un modèle ultra-libéral qui contrevient à de nombreuses règles communautaires. Il faut aussi souligner que, si le processus d'intégration est pour l'instant au point mort, c'est parce que cinq États membres ne reconnaissent toujours pas l'indépendance du Kosovo. La Grèce, la Roumanie et la Slovaquie seraient, semble-t-il, prêtes à évoluer, mais Chypre et l'Espagne campent sur leurs positions pour des raisons intérieures. Le problème, c'est que notre diplomatie compte beaucoup trop sur le soutien exclusif des États-Unis. Or cela nous freine à bien des égards. Il faudrait que nous développions notre propre diplomatie pour mieux faire reconnaître notre indépendance.
J.-A. D. et S. R. - Plus largement, comment voyez-vous l'UE et ce qu'elle peut vous apporter ?
A. K. - Jusqu'en 1999, nous étions en prison. Nous étions comme des prisonniers politiques, avec Belgrade comme gardien. Ensuite, quand nous nous sommes retrouvés sous protectorat international après la guerre, nous étions comme des malades dans un hôpital. Nous étions des patients et il fallait justement se montrer « patients », savoir attendre que les médecins, c'est-à-dire les fonctionnaires internationaux, nous donnent le bon remède. Les médecins nous promettaient que nous allions bientôt sortir, mais sans jamais donner de date. Et une fois que vous quittez l'hôpital, vous n'êtes pas encore libre, il vous faut aller à l'école. Pour moi, le processus d'intégration à l'UE s'apparente à un apprentissage, le Kosovo étant dans le rôle de l'élève et l'UE dans celui du professeur. Mais un élève n'est pas toujours heureux à l'école ! Il nous reste encore beaucoup à apprendre pour obtenir notre diplôme, mais il faut absolument que le Kosovo l'obtienne.
Ces comparaisons valent pour la situation politique. Pour l'économie, je crois que la situation s'apparente plutôt à ce qui se passe dans la nature. Le lion et le lapin y vivent tous deux librement, mais le lapin ne mange jamais le lion. Pourtant, on nous répète sans cesse le même mantra : « Les chances sont égales. » Comme si les chances étaient égales entre le lion et le lapin, ou bien entre le Kosovo et l'Allemagne ou la France... Pour moi, le Kosovo ne peut pas résister seul à la mondialisation libérale. L'intégration européenne est donc un moindre mal. Nous faisons partie du continent européen, notre place est dans l'UE. Dans le monde d'aujourd'hui, le modèle de l'État-nation reste pertinent, mais il n'est plus suffisant.
J.-A. D. et S. R. - Vous défendez les perspectives européennes du Kosovo, mais vous avez beaucoup critiqué les choix politiques de l'Union dans les Balkans...
A. K. - C'est exact. Trop longtemps, le seul mot d'ordre de l'UE, un mot d'ordre à bien court terme, a été la « stabilité ». Pour l'UE, il y a trois mots clés : paix, sécurité, stabilité. Or ce que veut Vetëvendosje !, c'est un changement total de paradigme. Nous réclamons trois autres choses : la justice, la démocratie, le développement. Je ne suis pas contre la paix, la sécurité ou la stabilité ; mais la seule façon d'atteindre ces objectifs, c'est d'accroître la justice, la démocratie, le développement. Jusqu'à présent, pour garantir la paix, la sécurité et la stabilité, la communauté internationale a toléré la corruption des élites politiques kosovares, mais je crois que le peuple est désormais prêt à renverser cet état de fait. Je suis très optimiste. La révolte populaire qui a secoué le pays toute cette dernière année est le résultat de l'immense frustration qui couve depuis la fin de la guerre. Vivre dans une dictature n'est plus considéré comme quelque chose d'acceptable, mais vivre dans une « démocratie autoritaire » ne l'est pas davantage. Voilà pourquoi je pense que tous les dirigeants autoritaires des Balkans vont finir par être renversés - au Kosovo, mais aussi au Monténégro, en Macédoine, en Serbie. Aujourd'hui, la coalition au pouvoir fait tout pour que les habitants n'aient qu'une envie : partir. Durant l'hiver 2014-2015, près de 100 000 Kosovars ont quitté le pays en à peine quelques mois. Mais tout le monde ne partira pas et le peuple finira par se retourner contre ces dirigeants autoritaires.
J.-A. D. et S. R. - L'expérience récente de Syriza en Grèce n'est-elle pas la preuve qu'il est extrêmement difficile de s'affranchir des règles de l'Union européenne ?
A. K. - Je pense que la Grèce est trop dépendante à l'égard de Bruxelles. Ce qui s'y est produit n'aurait pas pu survenir en Suède ou au Royaume-Uni, qui n'ont pas renoncé à leur monnaie nationale en faveur de l'euro. Par ailleurs, Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis ont sous-estimé la brutalité de l'Allemagne. S'ils avaient mieux calculé, ils auraient adopté une autre stratégie que le bras de fer. À Vetëvendosje !, nous sommes bien plus conscients de la potentielle brutalité des grandes puissances. En outre, la Grèce possède une classe moyenne pléthorique qui n'est pas prête à renoncer à ses privilèges. Au Kosovo, la situation sociale est bien plus critique, et il n'y a presque pas de classe moyenne ! La population a plus besoin de trouver des emplois que de défendre ses droits. Paradoxalement, cette situation nous rend moins vulnérables : si mauvaises soient-elles, les mesures d'austérité prises par l'UE sont moins néfastes que la captation des richesses nationales opérées par ceux qui gouvernent le Kosovo depuis la fin de la guerre.
J.-A. D. et S. R. - Le développement économique du pays constitue pour vous une priorité. Vous entendez infléchir le modèle suivi depuis 1999. Comment comptez-vous procéder ?
A. K. - Il faut dresser un bilan de ce qui a été fait depuis bientôt dix-sept ans. Pour développer le Kosovo, il faut renoncer à certaines orientations libérales, miser sur les ressources minières, notamment en charbon, promouvoir les productions agricoles et industrielles locales pour ne plus avoir à tout importer : et cela, sans oublier d'améliorer le climat des affaires. Aujourd'hui, le ratio importations-exportations est de 1 pour 10, ce n'est pas viable ! Le Kosovo ne survit que par les transferts d'argent de la diaspora. Selon les chiffres officiels, les Kosovars de l'étranger ont injecté, en 2015, 620 millions d'euros dans les caisses du pays - un chiffre qui ne prend pas en compte l'argent liquide directement transféré par la diaspora ni les biens en nature. En réalité, on estime que la diaspora investit chaque année 1 milliard d'euros au Kosovo, ce qui représente près des deux tiers du budget annuel du pays, qui est de 1,5 milliard. Or cet argent ne devrait pas seulement servir à acheter des biens à l'étranger ; il devrait permettre de développer l'activité économique au Kosovo. Il y a d'autres ressources que nous pourrions aussi mobiliser : les privatisations ont rapporté 600 millions d'euros qui dorment pour le moment dans les coffres de banques étrangères et 1,2 milliard d'euros qui sont dans les mains de fonds de pension. Nous voulons mobiliser toutes ces ressources pour développer l'économie.
Le mouvement Vetëvendosje ! est très influencé par Ha-Joon Chang (10), un économiste qui enseigne à l'université de Cambridge. Dans ses travaux, Ha-Joon Chang explique que le développement peut venir de l'extérieur, mais qu'il doit toujours être initié de l'intérieur. Il rappelle que 90 % des investissements étrangers se dirigent vers les pays développés. Contrairement à ce qu'on essaie de faire croire depuis plus de deux décennies aux responsables politiques des Balkans, ce ne sont donc pas les investissements étrangers qui permettent le développement d'un pays, mais c'est le développement atteint par ce pays qui le rend attractif pour les investisseurs étrangers. Nous considérons que l'État ne doit pas contrôler l'économie, mais qu'il ne doit pas, non plus, se contenter d'être spectateur. Pour faire une analogie avec le cinéma, le rôle de l'État est celui d'un acteur et, un peu, celui du scénariste. Il n'est pas celui du réalisateur... mais pas, non plus, celui du spectateur ! L'État doit encourager, soutenir, aider, donner une ligne directrice à l'action économique, sans la contrôler pour autant. Selon Ha-Joon Chang, l'État doit collaborer avec le milieu des affaires, tout en évitant d'établir avec lui une trop grande proximité. Or, au Kosovo, ce lien est bien trop étroit. Officiellement, nous disposons d'un marché avec une concurrence libre et non faussée mais, dans les faits, le pouvoir est beaucoup trop proche de certains milieux d'affaires. Le Kosovo a besoin de l'équivalent d'un New Deal.
J.-A. D. et S. R. - Vous voulez miser sur le développement de la production locale. Est-ce vraiment possible sachant que le Kosovo produit peu, que son marché intérieur est étroit et qu'il devra respecter les règles de libre concurrence qu'implique son rapprochement avec l'Union européenne ?
A. K. - L'Accord d'association et de stabilisation avec l'Union européenne que le Kosovo a signé, au terme de longues négociations, le 27 octobre 2015, prévoit une période transitoire pendant laquelle les productions locales seront protégées. Il est essentiel de recourir à ce mécanisme. Il faut également envoyer un signal fort aux investisseurs étrangers, à commencer par la diaspora, pour qu'ils viennent au Kosovo. Le climat des affaires est tellement mauvais que la diaspora préfère placer son argent n'importe où plutôt qu'au Kosovo. Aujourd'hui, dans les chambres de commerce du Kosovo, on fait toujours avant tout de la politique. Il faut absolument changer les mentalités : on doit discuter avec les hommes d'affaires sans arrière-pensées politiques. Aujourd'hui, dès que quelqu'un fait un peu de profit au Kosovo, il doit négocier avec le pouvoir et verser des pots-de-vin. Nous allons aussi en finir avec les projets pharaoniques surpayés, comme l'autoroute construite par le conglomérat turco-américain Bechtel-Enka dans des conditions très douteuses (11). Nous voulons également remettre à plat le système fiscal, avec un objectif simple : réduire les taxes pour ceux qui investissent au Kosovo. De même, ceux qui créeront des emplois auront droit à des avantages fiscaux. Il est temps d'agir. Voilà ce que la population du Kosovo attend.
J.-A. D. et S. R. - Depuis l'instauration du protectorat international, en 1999, de nombreuses initiatives ont été prises pour essayer de développer la production locale, mais elles n'ont pas donné de résultats probants. Prenons l'exemple de l'agriculture : sur les étals, on ne trouve pratiquement que des denrées importées, parce que les produits kosovars ne sont pas concurrentiels. Comment comptez-vous changer la donne ? Seriez-vous prêt à prendre des mesures protectionnistes ?
A. K. - Il faut mieux utiliser les barrières non tarifaires et le principe de réciprocité dans nos échanges commerciaux. Concrètement, cela veut dire qu'il faut contingenter l'entrée des marchandises étrangères pour favoriser la production locale. Jusqu'à présent, le Kosovo a été traité comme un ghetto. Eh bien, nous pensons qu'il faut, à tout le moins, mieux organiser ce ghetto ! Nous devons, en la matière, nous inspirer de l'Union européenne, qui consacre un tiers de son budget à l'agriculture. Au Kosovo, ce ratio est d'à peine 2 % !
J.-A. D. et S. R. - Le Kosovo utilise l'euro (12). Doit-il changer de monnaie ?
A. K. - Nous devons être conscients que l'UE peut à tout moment nous retirer le droit d'utiliser l'euro. Il s'agit d'une hypothèse peu réaliste, mais nous devons la garder à l'esprit car nous n'avons aucune maîtrise sur cette monnaie... Dès lors, il serait peut-être plus sage, plus sécurisant, d'adopter le lek albanais.
J.-A. D. et S. R. - On vous présente comme un partisan de la « Grande Albanie ». Estimez-vous que le Kosovo aurait intérêt à se rapprocher de l'Albanie ?
A. K. - Je pense que l'Albanie et le Kosovo pourraient être complémentaires. L'Albanie a un accès à la mer, des montagnes et d'importantes ressources en eau ; le Kosovo, lui, a des terres fertiles et des ressources minières. Notre volonté d'unification entre le Kosovo et l'Albanie n'a rien d'un projet nationaliste ou passéiste. Il s'agit avant tout d'un projet économique : ensemble, l'Albanie et le Kosovo seraient plus forts pour résister à la mondialisation. Une telle unification pourrait, en outre, nous aider dans le cadre du processus d'intégration à l'Union européenne : comme vous le savez, l'Albanie est officiellement candidate depuis juin 2014. Il faut enfin souligner que l'unification est souhaitée non pas par les élites, qui sont soumises aux diktats internationaux, mais par les classes populaires. Voilà qui est positif : ce n'est pas un mouvement imposé par le haut, mais une lame de fond qui vient du peuple.
J.-A. D. et S. R. - Ce projet ne risque-t-il pas, toutefois, de déstabiliser à nouveau l'ensemble des Balkans ?
A. K. - Quand le Kosovo a déclaré son indépendance en 2008, c'était déjà la principale crainte. On nous disait que les Serbes allaient fuir massivement, que l'indépendance menaçait de remettre en cause les équilibres déjà fragiles de la région, etc. Rien de tout cela n'est advenu. En réalité, le risque de déstabilisation vient surtout des politiques menées à l'égard des minorités albanaises dans les différents pays de la région. À mon sens, la réunification de tous les Albanais des Balkans aurait pu intervenir vers 1991-1992, au moment où la Yougoslavie implosait et où le régime communiste s'effondrait en Albanie. Un quart de siècle plus tard, cette option ne me paraît plus très réaliste. En revanche, l'unification de l'Albanie et du Kosovo est un projet différent, qui se réaliserait sur la base d'un référendum d'autodétermination et n'aurait pas de conséquences sur les autres pays de la région où vivent des minorités albanaises, comme la Macédoine ou le Monténégro.
J.-A. D. et S. R. - Quels sont vos modèles et vos références politiques ?
A. K. - Nous n'avons pas de modèle théorique clairement établi à Vetëvendosje !. Pour être franc, nous expérimentons beaucoup. Nous aspirons à être proches du peuple tout en veillant à ne pas sombrer dans une forme de populisme. Nous essayons de ne pas être trop dogmatiques et de privilégier l'action plutôt que l'excès de théorie. Pour reprendre les mots du philosophe kosovar Ukshin Hoti (13), « la politique, c'est ce qui fait le lien entre la révolution et les institutions ». Nous essayons, bien sûr, de nous rapprocher d'autres forces de gauche dans les Balkans et en Europe. Nous avons de bonnes relations avec les grands partis sociaux-démocrates, surtout avec le Parti socialiste albanais, actuellement au pouvoir. Par ailleurs, j'ai longtemps entretenu des contacts étroits avec différents courants de gauche en Serbie, mais leur « yougonostalgie » me pose problème : on ne construira pas des voies nouvelles pour l'avenir en ressassant le passé !
J.-A. D. et S. R. - Pensez-vous pouvoir satisfaire les immenses attentes que vous avez suscitées ?
A. K. - Nous n'excluons pas le risque d'échouer. Nous pouvons échouer à prendre le pouvoir et, surtout, nous pouvons échouer après l'avoir pris. Les Kosovars placent beaucoup d'espoir en Vetëvendosje ! ; mais quand nous accéderons au gouvernement, nous devrons nous confronter à la réalité. L'exaspération de la population est extrême. Nous devrons donc tout mettre en oeuvre pour parvenir à redresser le pays, pour lutter contre la corruption qui gangrène les institutions du Kosovo, pour réduire le chômage. Comment un pays pourrait-il ne pas être sur le point d'exploser quand 60 % de ses jeunes sont sans emploi ?
J.-A. D. et S. R. - Le Kosovo est connu pour sa pratique d'un islam tolérant. Mais, face à l'absence de perspectives d'avenir de la jeunesse, ne craignez-vous pas, néanmoins, une dérive radicale ?
A. K. - Le mouvement Vetëvendosje ! constitue la seule véritable voie alternative à ce scénario, ô combien réel. Il rassemble les défavorisés et les déçus de la politique ultra-libérale en leur proposant un projet politique concret. Il leur offre l'espoir d'en finir avec les élites prédatrices et corrompues qui dirigent le Kosovo depuis la fin de la guerre. En insistant sur l'affirmation de la nation albanaise, Vetëvendosje ! montre que celle-ci est plus importante que la religion - musulmane, catholique ou orthodoxe. En Palestine, le Hamas n'aurait jamais pu s'imposer si le Fatah n'avait pas échoué. Au Kosovo, de même, l'extrémisme religieux ne pourrait s'imposer qu'en cas d'échec de tous les projets politiques. Voilà pourquoi nous n'avons pas le droit à l'erreur.


(1) Début 2016, 111 des 192 États membres de l'ONU avaient reconnu le Kosovo comme un État souverain. Une éventuelle adhésion du pays est toutefois inenvisageable, en raison du veto de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité.
(2) Il s'agit de Chypre, de l'Espagne, de la Grèce, de la Roumanie et de la Slovaquie. Tous ces États craignent une « contagion séparatiste » et un « précédent » du Kosovo qui pourrait être évoqué aussi bien par la Catalogne que par les minorités hongroises de Roumanie et de Slovaquie.
(3) Ce recensement a donné lieu à d'âpres polémiques. Il a été boycotté par la majorité des quelque 60 000 Serbes vivant dans le secteur nord du Kosovo, mais pas par les Serbes des enclaves situées dans le sud du pays. On peut cependant considérer qu'il offre un « ordre de grandeur » acceptable de la situation démographique du pays. Lire le dossier du Courrier des Balkans : « Recensements dans les Balkans : comptes, décomptes et polémiques », http://www.courrierdesbalkans.fr/recensement-balkans-occidentaux
(4) Le Kosovo n'a obtenu la levée du régime des visas Schengen que le 5 mai 2016, bien après les autres pays des Balkans occidentaux.
(5) La LDK se présente comme un parti conservateur, tandis que le PDK a, depuis longtemps, renoncé à l'idéologie marxiste-léniniste de ses origines. Il s'est initialement présenté comme « social-démocrate », mais se revendique désormais du « centre droit ».
(6) Plusieurs procès ont été ouverts au Kosovo sur la base des révélations de Nazim Bllaca, un « repenti », ancien tueur du SHIK, qui affirme que cette structure aurait éliminé « 600 opposants » au cours du seul second semestre de l'année 1999, après le déploiement des troupes de l'Otan au Kosovo.
(7) Un accord cadre a été signé à Bruxelles par les représentants de Belgrade et de Pristina en avril 2013, les points les plus disputés ayant finalement été signés en août 2015.
(8) Il s'agit du rapport présenté par le sénateur suisse Dick Marty et adopté en décembre 2010 par l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe. Les faits terrifiants évoqués dans ce rapport ont été confirmés par l'enquête du procureur américain Clint Williamson (juillet 2014), qui avait été mandaté par Eulex pour entamer des investigations.
(9) Lire : « Kosovo : la Cour constitutionnelle retoque l'Association des communes serbes », Le Courrier des Balkans, 23 décembre 2015.
(10) Né en 1963 à Séoul, Ha-Joon Chang est un économiste hétérodoxe spécialiste de l'économie du développement. Il est l'un des disciples du prix Nobel d'économie 2001, Joseph Stiglitz.
(11) Cette « autoroute nationale », qui relie Pristina à Tirana, a été achevée en 2009. Son coût dépasse le milliard d'euros et son financement continue de susciter de nombreuses controverses. Lire : J.-A. Dérens et Laurent Geslin, « Entre Pristina et Tirana, l'autoroute de la "Grande Albanie" ? », Le Monde Diplomatique, mai 2009.
(12) Depuis l'été 1999, deux monnaies ont légalement cours au Kosovo : le dinar yougoslave et le mark allemand. Le premier a été remplacé par le dinar serbe en 2006, tandis que le second a laissé sa place à l'euro comme valeur fiduciaire le 1er janvier 2002. Tout comme le Monténégro, le Kosovo utilise donc l'euro sans dépendre de la Banque centrale européenne, ni bien sûr émettre de pièces ou de billets.
(13) Né en 1943 et porté disparu depuis le 19 mai 1999, Ukshin Hoti était un philosophe et un écrivain, partisan de l'unification des Albanais en un seul État.