Obama ou l'effacement de l'Amérique

n° 152 - Été 2016

Par un cruel paradoxe, c'est sur le champ d'action où il espérait insuffler le changement le plus marquant que Barack Obama restera le plus critiquable. Le Moyen-Orient offre, en effet, à la vue du monde le spectacle flagrant du recul de l'hyperpuissance - constat qui restera indissociable du bilan du 44e président américain. Il est, en tout cas, impossible d'en douter face au bilan (provisoire) du conflit syrien : de 2011 à 2016, près de 300 000 morts, 8 millions de personnes déplacées, 4 millions de réfugiés. Sans oublier que cette aggravation continue s'est accompagnée d'un retour en force inattendu de la Russie sur la scène internationale.
Certes, on ne saurait rendre le président américain responsable de la guerre civile syrienne. De même, il y aurait une naïveté passéiste à croire qu'un président américain, quel qu'il soit, a désormais les moyens de juguler les convulsions du monde arabe. Mais il est légitime de s'interroger sur le rôle des États-Unis dans cette aggravation, sur leur incompréhension de la nature même de cette déflagration et, surtout, sur la dimension internationale qu'elle a acquise au fil des mois. C'est de cet éclairage que pourront se déduire à la fois l'après-Obama, les lignes de force d'une autre politique étrangère et les marges de manoeuvre qui demeurent celles de la plus grande puissance militaire de tous les temps.
De toutes parts, la campagne des primaires américaines de 2016 renvoie, si l'on peut dire, l'écho du vide laissé par Barack Obama. Un échec conceptuel et un déficit d'action. À cet égard, l'émergence d'une personnalité telle que Donald Trump - qui suscite un profond rejet parmi l'establishment républicain - apparaît comme le symptôme accablant des insuffisances de l'actuel président. Le slogan du candidat républicain « Make America great again », qui sonne comme une charge, séduit un large public au sein d'une Amérique nostalgique du temps du rayonnement.

Le piège syrien

La guerre syrienne marque l'acmé de l'effacement américain (encore que les États-Unis alignent sur le front irako-syrien plus d'une centaine d'avions, 3 300 hommes et trois bâtiments de guerre, dont un porte-avions (1)). Un effacement qui, en réalité, tient davantage de l'hésitation que du tournant clairement défini. L'évolution des concepts stratégiques de l'administration Obama est allée de pair avec la dégradation de ce conflit. Perçu comme régional au départ il est devenu international à une vitesse surprenante car, à l'inverse de Washington, Moscou a fait du prurit syrien une occasion de refaire de la Russie un partenaire incontournable. Tandis qu'Obama évitait de s'engager, Poutine a, de manière tout aussi empirique, décidé de s'investir.
Les deux idées nouvelles des stratèges américains ont été ainsi prises en défaut. L'une - la « light footprint strategy » - a été élaborée concomitamment à la répression menée par Assad, mais n'avait pas la Syrie pour ligne de mire : le recours aux moyens d'action furtifs (drones, opérations spéciales, guerre électronique et surveillance satellitaire...) découlait surtout des mauvaises expériences militaires en Irak et en Afghanistan. Après la mort de Ben Laden, le 2 mai 2011, qui marqua un grand succès du président américain, il est apparu aux experts de la Maison-Blanche qu'une présence massive de troupes au sol, complétée par un important dispositif aérien, ne constituait pas la réponse appropriée à cette forme de terrorisme mondialisé et déterritorialisé. Il s'agissait de rester opérationnel sans être visible, afin de ne pas alimenter davantage l'anti-américanisme galopant du Moyen-Orient. Or la supériorité écrasante de la technologie américaine n'est d'aucun secours dans un choc aussi brutal que le carnage syrien. Tirant les leçons de l'échec d'Al-Qaïda, l'État islamique a, en effet, conclu qu'il fallait reterritorialiser le combat tout en gardant sa dimension internationaliste. Selon Olivier Roy, « c'est le sens de la création du "califat islamique" » (2).
L'autre idée - le « leadership from behind » - complétait l'action furtive en l'incorporant dans un concept plus large : rester influent de manière décisive, tant militaire que diplomatique, mais sans envisager de grandes interventions mettant en oeuvre des moyens et des troupes considérables (comme ce fut le cas en Irak). Compte tenu de l'étroitesse des liens entre le régime de Damas et le Kremlin, cette définition supposait soit d'affronter les Russes d'une façon ou d'une autre afin de les contrer, soit de s'entendre avec eux, de façon très limitée et circonscrite, afin de donner au « leadership from behind » un résultat concret. Or, au printemps 2011, dès les prémices de la crise syrienne, Vladimir Poutine (ou plutôt son penseur stratégique, Sergueï Lavrov) a esquissé un geste en direction de Washington en émettant l'hypothèse d'une action conjointe russo-américaine susceptible de limiter les dommages en Syrie - à la condition expresse que le régime en place à Damas soit maintenu (les Russes étant à l'époque moins crispés sur le sort personnel de Bachar el-Assad, lequel aurait pu être écarté au profit d'un autre baron du système syrien, que sur la nécessité de barrer la route aux islamistes). Mais la secrétaire d'État de Barack Obama, Hillary Clinton, avait une tout autre vision : persuadée de la chute inéluctable d'Assad, elle a pesé de tout son poids pour refuser une entente avec Moscou. Les concepts américains ont donc souffert de ne trouver aucun prolongement ni aucune application directe en Syrie. En août 2014, après une série de vols de drones destinés à repérer d'éventuelles cibles, Barack Obama reconnaissait avec une naïveté confondante : « Nous n'avons pas de stratégie, pour le moment. » Et pour cause. La situation syrienne a, d'une certaine manière, pris de court une administration américaine qui venait de reconsidérer, après un échec irakien très conséquent, l'ensemble de son investissement militaire dans la zone.
La lutte contre le terrorisme de Daech suppose une hybridation très complexe de frappes militaires ciblées, d'opérations spéciales et de soutiens locaux savamment négociés. Partant, la stratégie de désengagement militaire - la « light footprint strategy », - s'est rapidement révélée insuffisante ou inadaptée face à une menace en perpétuelle évolution. En Irak, les succès très rapides de Daech à partir de 2014 s'expliquent par la conjugaison des éléments résiduels d'Al-Qaïda, que les forces américaines n'avaient pas éradiqués, et la remobilisation des anciens officiers et des membres des services de Saddam Hussein, dont le caractère nocif restait en sommeil sous la présence américaine. Si rien ne permet de dire que le maintien prolongé des troupes américaines en Irak aurait pu contenir cette percée, il reste que le retrait décidé par Obama a été immédiatement exploité par le chef de l'organisation État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi. Washington n'a pas vu venir cette menace dans toute son ampleur.
D'autant plus que, parallèlement, le conflit syrien - à la différence de tous les autres printemps arabes - se caractérise par une dimension communautaire extrêmement forte, qui entraîne un effet domino dans toute la région. On pense en premier lieu aux Kurdes de Syrie et d'Irak, forces d'appoint indispensables aux initiatives occidentales, dont l'affranchissement progressif est perçu par la Turquie comme une provocation. Mais il faut également songer aux Turkmènes de Syrie, entièrement soutenus par Ankara dans leur rébellion contre Assad, que l'armée russe a pilonnés sans ménagement (ce qui constitue sans doute la vraie raison du tir contre le Sukhoi Su-24, abattu en vol, le 24 novembre 2015, par un F-16 turc). Cette imbrication communautaire a largement échappé à l'analyse initiale de l'administration Obama. L'idée, surtout développée par Hillary Clinton, a consisté à se tenir à distance des méandres de la guérilla syrienne (il est vrai qu'on dénombre à ce jour près de 1 500 katibas ou factions diverses qui se disputent le territoire) et à soutenir l'opposition dite démocratique contre les islamistes incontrôlables et, surtout, contre les réminiscences d'Al-Qaïda (dont le Front Al-Nosra est la pire des incarnations). L'opposition syrienne a changé plusieurs fois de forme et de tête ; elle n'a pas su se structurer ni acquérir un statut de respectabilité malgré les efforts, notables, de la diplomatie française, très engagée dans cette résolution. Le calcul d'Hillary Clinton s'est révélé être une chimère : on ne peut pas influer en Syrie « from behind », ce que même les Russes ont fini par découvrir en décidant, au final, d'agir sur le terrain en 2015 pour donner l'avantage à Assad. Pour être juste, les Républicains se situaient sur une ligne assez proche. Pour les tenants de la ligne la plus cynique, alors très en vogue à Washington (Edward Luttwak a ainsi théorisé qu'il ne fallait « rien faire » en Syrie), Washington devait se contenter d'appuyer les forces anti-islamistes en les laissant mener le combat toutes seules. Ce consensus tacite a lourdement pesé sur la stratégie américaine de non-implication directe. Obama et Clinton ont « compensé » en faisant porter leur discours sur le « cas » personnel d'Assad, seul dictateur arabe à ne pas être tombé. « Bachar must go » était, dès le début, un slogan trop simpliste pour un pays aussi complexe. Aujourd'hui, dans le second temps de la crise syrienne marqué par la volonté des Américains et des Russes de s'entendre ponctuellement et très localement, Washington s'implique davantage, notamment à travers son soutien aux Kurdes de Syrie et d'Irak. Cette nette inflexion ressemble à un aveu d'échec. Dans la perspective de l'élection présidentielle de 2016 et d'un nouvel élan américain au Proche-Orient, le redécoupage inéluctable de la région pourrait constituer l'axe essentiel de la recomposition stratégique à laquelle devra procéder le successeur d'Obama.

Du « pivot » au « corner »

À la différence de leurs alliés, les États-Unis avaient jusqu'ici une perception globale de leur hégémonie mondiale qui ne devait rien laisser en jachère. Conception héritée de la guerre froide durant laquelle aucune zone significative ne devait être abandonnée à un adversaire prêt à avancer ses pions à tout moment. Suivant un raisonnement construit, Barack Obama a compartimenté l'imperium américain : il a défini des priorités et des points d'inflexion. C'est la stratégie du « pivot » selon laquelle les États-Unis devraient concentrer à l'avenir leur politique étrangère sur la région du monde la plus prometteuse, à savoir l'Asie.
Si le partenariat a été resserré avec l'Australie, le Japon et la Corée du Sud, si les relations ont été améliorées avec le Vietnam, renforcées avec Singapour ou les Philippines, il est permis de s'interroger sur le bilan de cette stratégie vis-à-vis de la Chine, dont les ambitions n'ont cessé de s'affirmer au fur et à mesure que l'Amérique insistait sur son redéploiement asiatique. D'une part, Pékin a encouragé, y compris pour des raisons de politique intérieure, un nationalisme exacerbé dans toute la région, notamment à l'égard du Japon (mais aussi du Vietnam). D'autre part, dans l'ensemble des crises internationales, ainsi qu'à la tribune de l'ONU (sauf lors de l'annexion de la Crimée, où ils ont marqué une certaine distance vis-à-vis de Moscou), les Chinois forment avec les Russes une sorte de couple idéal. À ces derniers l'usage de la force militaire et le renouvellement des capacités de projection. À la Russie, également, le discours virulent contre l'impérialisme américain, prononcé tambour battant et de façon récurrente par Vladimir Poutine. Deux postures qui conviennent parfaitement à la doctrine du PCC (Parti communiste chinois). Cette conjonction d'intérêts définit clairement les limites de l'ouverture américaine vers l'Asie. Quant aux échanges économiques, sur lesquels Barack Obama autant qu'Hillary Clinton (du temps où elle était secrétaire d'État) comptaient comme une ligne de fond de court pour monter au filet sur le plan diplomatique, force est de constater qu'ils n'ont guère tenu leurs promesses.
« L'avenir de la politique se jouera en Asie, pas en Afghanistan ou en Irak, et les États-Unis seront au coeur de l'action » (3), prophétisait Hillary Clinton en 2011. Mais l'action est demeurée cantonnée au Moyen-Orient, comme par le passé. On peut résumer le grand envol d'Obama vers l'Asie par la formule du chercheur Barthélemy Courmont : « Sans doute l'échec du pivot, s'il se confirme, restera la plus grande illusion de sa politique étrangère » (4). Il reste à l'administration Obama un sujet de satisfaction : l'accord de libre-échange avec onze pays du Pacifique, arraché après cinq années de négociations, qui doit encore franchir l'obstacle du Congrès avant son adoption définitive.

L'aigle et l'ours

Si l'Asie n'a pas, à ce jour, répondu aux attentes stratégiques d'Obama, qu'en est-il de la Russie ? Selon ses propres mots, elle serait devenue une « puissance régionale qui met en difficulté ses voisins du fait non de sa force mais de sa faiblesse » (5). En clair, Obama considère que l'affaiblissement continu de la Russie la conduit à développer à ses marches des États vassaux sans lesquels elle ne peut prouver sa force. Ses ressources intrinsèques sont insuffisantes pour entraîner son économie ou permettre son développement : c'est en réaffirmant sans cesse sa « sphère d'influence » que Moscou continue de peser sur les affaires du monde, car l'espace russe est en lui-même en décélération. Le cas le plus criant est celui de la région du Donbass, à l'est de l'Ukraine, qui produit 80 % du matériel ferroviaire nécessaire aux chemins de fer de la Fédération de Russie. En perdant le Donbass après la disparition de l'URSS, la Fédération russe, encore largement configurée selon les répartitions industrielles de l'ère soviétique, est aussitôt devenue dépendante. La condescendance affichée par Obama, position qu'il a adoptée dès les débuts de la crise en Ukraine, va à rebours du désir de « reset » (concept qui signifie à la fois la relance des relations bilatérales et l'aplanissement des différends) que le président américain avait solennellement formulé lors de son premier mandat.
On a connu un grand nombre de « resets » dans le passé récent des États-Unis, y compris pendant la guerre froide ; on sait ce qu'il en est advenu. Mais les rencontres, très médiatisées, d'Obama avec Dmitri Medvedev puis avec Vladimir Poutine ont laissé un temps croire que le locataire de la Maison-Blanche aurait pu trouver un point d'équilibre avec Moscou. Il est évident que non seulement Poutine ne renoncera pas à la sphère d'influence de l'ancienne URSS, mais qu'il entend la restaurer au détriment de l'hyperpuissance américaine. D'où une confrontation inévitable.
En mars 2014, après l'annexion de la Crimée, Barack Obama a eu des mots très fermes vis-à-vis de Moscou - bien qu'il ne disposât d'aucun levier d'action pour faire plier la détermination russe. Les sanctions appliquées à la Russie à la suite de cette affaire doivent beaucoup à l'intransigeance du président américain et à la pression qu'il a exercée dans ce sens sur les Européens. Pareille intransigeance s'exerce au détriment du Vieux Continent, dont les échanges avec la Russie sont bien supérieurs à ceux des États-Unis, alors même que l'Europe est complètement écartée du jeu en Syrie, où Russes et Américains ont décidé de s'entendre pour limiter les dégâts causés par la guerre. Les sanctions étouffent l'économie russe, mais nuisent aussi à certains secteurs d'activité européens (par exemple, l'agriculture française). Surtout, elles ne présentent aucune perspective d'évolution, dans la mesure où Moscou ne lâchera plus jamais la Crimée. Une position de principe doit laisser une porte de sortie, ce qui n'est pas le cas. Sauf à voir les Européens renoncer graduellement aux sanctions en échange de concessions russes en Ukraine, ce qui comportera nécessairement le lâchage de Petro Porochenko, qui ne compte plus que sur les États-Unis. Les Russes sont efficacement sanctionnés ; mais l'Europe est prise en tenaille. Une telle situation en forme d'impasse explique en grande partie les propos très mesurés du candidat Donald Trump vis-à-vis de la Russie, ponctués d'une phrase à l'emporte-pièce, dont il est coutumier : « Je suis prêt à parier que j'aurai d'excellentes relations avec Poutine. » Cette dégradation, entièrement imputable à la violation des frontières de l'Ukraine par Vladimir Poutine, s'est jouée en trois actes.
Premier acte, la Libye. L'actuel président russe a très vivement reproché à son prédécesseur, Dmitri Medvedev - qu'il avait placé à la tête de la Fédération russe pour pouvoir y revenir, en 2012, sans le moindre embarras - d'avoir fait preuve d'une trop grande passivité au moment de l'opération militaire occidentale en Libye. En clair, Poutine n'a pas digéré que la Russie s'abstienne lors du vote de la résolution 1973 autorisant l'intervention et s'est juré qu'on ne l'y reprendrait plus. Washington n'a pas mesuré la portée de sa colère.
Deuxième acte, la Syrie. À partir de l'été 2011, l'insistance des Américains, suivis par les Européens, à faire du départ de Bachar el-Assad le préalable à toute solution du conflit a poussé Vladimir Poutine à défendre le tyran. Le maître du Kremlin a, de ce fait, tendu un véritable piège, dont on constate aujourd'hui les conséquences désastreuses. Barack Obama a-t-il seulement cherché à comprendre les ressorts de l'obstination russe, ce qui lui eût permis d'échafauder un plan pour la Syrie ? Il a laissé venir le choc frontal, pensant peut-être que les Russes n'interviendraient pas militairement, ce qu'ils ont fini par faire à la fin du mois de septembre 2015.
Troisième acte, la Crimée. De toute évidence, Vladimir Poutine, pétri de culture politique anti-démocratique, n'a pas reçu dans son éducation les enseignements de Kant - selon lequel les démocraties ne se font pas la guerre - ni ceux de Hegel - pour qui l'Histoire était une force motrice d'une logique implacable. C'est la raison pour laquelle la formule choisie par le président américain pour disqualifier son homologue russe (il a déclaré que « la Russie est du mauvais côté de l'Histoire » et que l'attitude de Moscou « ne serait pas sans conséquences ») semble dérisoire, alors même qu'elle se voulait dramatique et solennelle. Une fois de plus, il est clair que les principes nés des Lumières ne peuvent pas être imposés de l'extérieur au monde russe. L'idée même de « conséquences », avancée par Obama, semble encore être un mot de trop, une phrase inutile qui ne sera suivie que d'effets mineurs.
La crise ukrainienne intervient après une longue série de heurts entre Washington et Moscou - notamment le Magnitsky Act (loi votée aux États-Unis pour sanctionner les responsables russes impliqués dans la mort en prison de l'avocat Sergueï Magnitski) et l'affaire Snowden - qui soulignent à quel point le « reset » américano-russe proposé par Barack Obama était un concept mort-né. Au total, le bilan russe d'Obama laisse l'observateur sans perspectives. Là encore, le prochain président devra « penser » la Russie, aussi rude que soit l'exercice, et proposer un déblocage dont les répercussions pourraient se faire sentir jusqu'en Syrie, en Égypte (où Poutine a négocié des contrats très avantageux pour son pays) ou à Cuba. L'aigle américain a vocation à voir loin et à voler par-delà les frontières, mais il plane ; l'ours russe (métaphore abondamment employée par Poutine) est un plantigrade qui règne sur un territoire et qui sort facilement ses griffes.

« Obama no drama »

L'impuissance des États-Unis face à l'avancée de l'État islamique (EI) vient s'ajouter à une longue liste de revers et d'aveuglements : le fourvoiement qui accompagna la victoire des Frères musulmans en Égypte ; l'erreur d'analyse sur les vrais desseins de la Turquie d'Erdogan ; la marginalisation continue de la diplomatie de Washington dans le dossier israélo-palestinien ; sans oublier l'Afghanistan où les talibans, victorieux sur le terrain, représentent paradoxalement l'alternative la plus sérieuse à l'EI. Au point que le chapitre calamiteux inauguré par George W. Bush en 2003 avec l'invasion de l'Irak donne l'impression de ne pas s'être refermé. Contrairement aux voeux et aux promesses de son successeur, l'antique région du Croissant fertile reste une plaie ouverte dans la politique étrangère des États-Unis. La Syrie a fini, sous les yeux des experts de la Maison-Blanche, par surpasser dans l'horreur tout ce qui avait été vu de pire au Machrek depuis la fin de l'Empire ottoman.
Ce tableau peut paraître injuste. Attribuer tous les torts à Barack Obama en faisant abstraction de ce qui l'a précédé est, en effet, un raccourci dont on ne peut se satisfaire. La « séquence » Obama s'inscrit dans un déroulé et, à maints égards, elle ne peut être jugée sans tenir compte de l'état d'hébétude, ou d'impasse, dans lequel se trouvait la diplomatie américaine à la fin de l'ère Bush.
En élisant Barack Hussein Obama, en 2008, les États-Unis s'étaient encore une fois montrés les maîtres du monde. L'hyperpuissance contestée avait administré une nouvelle preuve de sa capacité à étonner ; à créer une attente planétaire et à lui offrir un dénouement approprié ; à engendrer un nouveau type de chef au profil « intellectuel » ; à justifier son orgueilleuse devise E pluribus unum (De la diversité naît l'unité). Car la double surprise de l'accession du sénateur de l'Illinois à la Maison-Blanche tenait autant à la couleur de sa peau qu'à un autre événement, tout aussi historique : l'avènement du premier président mondialisé. Barack Obama était le fils d'un monde en métissage, un citoyen des cinq continents : proche de l'Océanie par sa naissance, de l'Asie par son enfance, de l'Afrique par son ascendance lointaine, de l'Europe par la ferveur qu'il y avait suscitée, de l'Amérique par l'essence démocratique qu'il incarnait. « L'Amérique qu'on aime », avait titré Le Nouvel Observateur, sans retenir son empathie. À tout prendre, Obama représentait une autre face de l'Amérique, qui suffisait à démontrer que le monde avait encore besoin de ce géant, qu'il en attendait on ne sait quoi au juste, mais un mieux.
« Obama no drama », disait le slogan de 2008. À proprement parler, il n'y a pas eu de drame, en effet. Juste une immense déception, une série de paroles fortes et bienvenues, une succession de concepts inopérants, une logique d'inaction inefficace. Le génie du président consista à soulever une vague de popularité en sa faveur sur tous les continents ; sa faiblesse restera de l'avoir laissée retomber, sans proposer de suite. Au mieux, son successeur apparaîtra comme un correcteur de ligne stratégique ; au pire, il (elle) tentera de se réinvestir dans les théâtres d'opérations où les États-Unis auront le plus grand mal à réintervenir selon les schémas du passé. De ce double point de vue, l'après-Obama appelle une question : quelle diplomatie pourra succéder au « pivot », au « leadership from behind » et à la « light footprint strategy » ?

Sympathie contre stratégie

Si l'on considère les dossiers par ordre d'urgence, le Moyen-Orient sera assurément le premier chantier. Ce qui suppose une vision profondément rénovée de la région prise dans sa globalité.
On peut difficilement reprocher à Barack Obama de ne pas avoir anticipé le printemps arabe. Mais il l'a fait verbalement, avec un talent d'universitaire, sans que sa ligne stratégique fût clairement définie ni durable. La sympathie n'est pas une stratégie. Dans son discours du Caire, en juin 2009, il a souligné le retard pris par le monde arabe et la nécessité d'un renouveau. Par rapport à l'ensemble des dirigeants mondiaux (occidentaux, russe, chinois), le président américain s'est distingué par ses talents oratoires et une éloquence prédictive. Deux ans plus tard, en mai 2011, dans un discours prononcé à Washington avec de réels accents de sincérité, il a su resituer le printemps arabe dans une perspective historique, dont il a voulu tirer une grande leçon : « Nous devons avancer avec humilité. Ce n'est pas l'Amérique qui a poussé les gens dans les rues de Tunis ou du Caire. » Dans les puissants bouleversements alors en cours, dont les développements à venir demeuraient confus, il a perçu avant tout une aspiration humaine, fondant toute sa démonstration, comme inspirée du « storytelling », sur le sacrifice du jeune Tunisien Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant qui s'est immolé par le feu, le 17 décembre 2010. À plusieurs reprises, Obama l'universaliste a ainsi établi des parallèles entre l'histoire américaine, dès sa lutte pour l'indépendance, et des pays arabes où l'homme vit constamment écrasé par un système répressif.
Ce discours de Washington a été prononcé trois semaines après l'élimination de Ben Laden, comme pour marquer un tournant dans la politique américaine vis-à-vis de la Méditerranée et du Golfe. La correction était nécessaire, et le moment opportun. Depuis les événements de Tunis et du Caire, avançant au cas par cas, la diplomatie de Washington avait adopté des positions variables selon les latitudes et les régimes - sans que, jamais, ne soit rompu le silence officiel au sujet de la fort peu démocratique Arabie saoudite. Cette approche à géométrie variable s'est traduite par des contradictions flagrantes. Ainsi, Barack Obama a observé au départ une certaine distance à l'égard des troubles qui agitaient le Bahreïn (février 2011), un pays très lié à la monarchie saoudienne alliée des États-Unis. Pourtant, l'affront fait aux principes démocratiques, si chers à Obama, y était patent : les manifestants réclamaient le respect des libertés fondamentales et des droits de l'homme élémentaires. De surcroît, la majorité chiite de la population s'y trouvait durement dominée par une dynastie héréditaire sunnite, qui détient l'essentiel des pouvoirs et les répartit entre ses coreligionnaires. De quoi faire du Bahreïn un cas d'école. On a assisté à l'inverse : pour apaiser la colère de l'Arabie saoudite, furieuse de la façon dont Hosni Moubarak, en Égypte, avait été lâché par les Américains face aux Frères musulmans, Washington s'est résolu à laisser faire la répression au Bahreïn. Autre exemple d'hésitations, la Libye. Obama a affiché au départ de sérieux doutes face à l'initiative franco-anglo-libanaise à l'ONU, qui a autorisé les opérations aériennes. Après quoi, la participation américaine à l'intervention militaire a été évidemment décisive, puisque environ 90 % des bombardements ont été assumés par l'US Air Force. On pourrait développer d'autres exemples d'atermoiements. L'ensemble de ces sinuosités s'éclaire peut-être, rétrospectivement, par l'ombre de l'accord qui était alors en négociation avec l'Iran. Il n'empêche : la politique américaine a pris, à bien des moments, des tours illisibles.
Pour clarifier ces zigzags, Obama avait au préalable défini un cap : celui de la bonne gouvernance. D'où l'annonce d'une sorte de « plan Marshall oriental » visant à effacer les incohérences américaines et à replacer ainsi les États-Unis en position dynamique. Priorité a été donnée à l'Égypte et à la Tunisie, deux pays qui ont effectivement renversé leur tyran - et qui ont encore tant à prouver. Mais le cas égyptien ressemble à une demi-défaite pour les États-Unis. L'aide américaine (1,3 milliard de dollars par an, contre 140 millions d'euros versés par l'Union européenne) ne pèse plus très lourd au regard des 12 milliards de dollars proposés par l'Arabie saoudite et ses alliés. Les revirements de la Maison-Blanche entre la victoire électorale des Frères musulmans, leur élimination, puis l'avènement du général Al-Sissi - survenu après des soulèvements populaires spontanés et sans précédent - ont été interprétés au Caire comme un soutien direct des Américains aux Frères musulmans.
Reste le dossier israélo-arabe. C'est là où le discours d'Obama était, dans les milieux diplomatiques, le plus attendu ; et là où il engendre le plus d'irritation. Tout en réitérant son soutien indéfectible à Israël, le président américain a choisi l'électrochoc en se prononçant clairement pour un État palestinien défini selon le tracé des frontières d'avant-1967. Rejet immédiat d'Israël. Dans le même élan, il a fustigé le projet de Mahmoud Abbas visant à faire reconnaître unilatéralement l'État palestinien par l'Assemblée générale de l'ONU, en septembre prochain. Au moins Obama aurait-il pu, dans cette percée sans issue à court terme, s'assurer de l'appui de l'Union européenne, acquise à ses thèses. Il n'en a rien fait, alors même qu'il cherche à restaurer le crédit des États-Unis sur des bases multilatérales. Tout en tenant le discours de la raison à l'égard des deux parties, le président américain a joué « perso », doublé les risques et concentré sur lui tous les mécontentements. Chaque camp l'instrumentalise désormais contre l'autre. En Israël, ses plus fins adversaires (en particulier Tzipi Livni) considèrent qu'il a fait le travail à leur place en exhortant les Palestiniens à renoncer à leur projet à l'ONU. Du côté de Mahmoud Abbas, on entend bien profiter de l'avancée de Washington sur les frontières de 1967 pour poursuivre l'offensive diplomatique contre Israël. Résultat : ce n'est pas en position d'arbitre que se retrouve le président américain, mais dans le rôle du bouc émissaire idéal. Où se situe l'avancée ? Celui ou celle qui lui succédera ne pourra plus, de toute façon, exprimer une position détachée du contexte général d'éclatement du Moyen-Orient. Seule consolation : la question palestinienne, au regard de la fragmentation des pays arabes environnants, apparaît désormais comme de faible intensité. À maints égards, Israël, le seul État qui survit solidement aux arbitrages de la Première Guerre mondiale (accords Sykes-Picot de 1916, déclaration Balfour de 1917), n'a jamais eu aussi peu d'ennemis en situation de lui nuire.

Changement de paradigme ?

Mais Israël a un ennemi déclaré, qui a profité de l'effondrement arabe : l'Iran. Ce fut l'obsession d'Obama, à laquelle il a, en grande partie, subordonné tout le reste. Après douze années de négociations ardues sur des questions techniques d'une rare complexité, sur fond d'arrière-pensées manifestes de part et d'autre, le spectre de frappes préventives contre le régime de Téhéran s'est éloigné avec l'accord historique conclu en juillet 2015 entre les « P5 + 1 » (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU plus l'Allemagne) et la République islamique d'Iran.
Aussitôt annoncé, cet accord a été présenté comme une victoire à Washington et accueilli dans la liesse à Téhéran. Barack Obama estime qu'il a empêché l'Iran d'obtenir l'arme nucléaire ; de son côté, le régime iranien se targue d'avoir imposé des concessions à son adversaire. C'est l'« après-vente » de Lausanne qui retient désormais l'attention.
Barack Obama a indiscutablement obtenu un résultat conforme aux objectifs qu'il s'était fixés, en 2009, en décidant de faire de l'Iran une priorité de la diplomatie américaine. C'est, avec Cuba, l'un de ses deux vrais succès internationaux - à mettre en balance avec une batterie d'échecs. À l'appui d'Obama, il faut admettre que la diabolisation de l'Iran, depuis plus de trois décennies, n'a produit aucun endiguement. Isoler le régime de Téhéran, le sanctionner de mille manières n'a en rien brisé les ambitions régionales de la République islamique, comme le prouve le soutien massif apporté par Téhéran à Bachar el-Assad, au Hezbollah libanais, au Hamas ou aux houthistes du Yémen. L'étau américain n'a pas davantage réduit les ambitions nucléaires des mollahs, bien au contraire.
Mais, justement, l'accord conclu avec l'Iran sur le nucléaire est-il susceptible d'infléchir les calculs stratégiques de Téhéran, lesquels placent Washington face à un dilemme ? S'il est clair que les intérêts des États-Unis et de l'Iran convergent ponctuellement dans la lutte contre l'EI en Irak et en Syrie, il en va autrement dans tous les autres conflits de la région (à commencer par la Syrie), où les menées iraniennes, très offensives, se heurtent directement aux deux grands alliés de l'Amérique que sont Israël et l'Arabie saoudite. On est encore loin d'imaginer l'Iran comme un partenaire, et escompter son assagissement constitue un pari à haut risque. D'où le « deal », qui demeure pervers : via la stabilisation de la tension avec l'Iran, Obama cherche un changement de paradigme au Moyen-Orient ; via le dialogue avec Washington, la République islamique a obtenu la reconnaissance de son statut de puissance dominante au Moyen-Orient. C'est pour Obama une condition du rééquilibrage de toute la région. Selon le président démocrate, « presque toutes les puissances du monde ont succombé à leur expansionnisme ». Moyennant quoi la stabilité ne s'obtient pas par les moyens d'action ou d'intervention d'une superpuissance omniprésente ; elle découle bien davantage de la maîtrise des forces antagonistes (Turquie contre Assad, Iran contre Arabie, Israël contre Iran...). Il faut donc que chaque grand acteur trouve sa propre place dans le concert oriental, étant entendu que les États-Unis s'imposent alors comme l'arbitre suprême - et irremplaçable - au-dessus de la mêlée. Ce schéma, très théorique, n'a pas résisté à l'épreuve des faits.
Selon la même logique de « déverrouillage » historique, le rapprochement avec La Havane, mené avec habileté par Barack Obama, a été légitimement salué dans le monde entier. Sans aucun doute la visite historique - et extrêmement médiatisée - du président des États-Unis à La Havane, le 20 mars 2016, est-elle un pas symbolique très important. Mais c'est un essai qui reste à transformer. Pour exercer pleinement ses effets, l'ouverture en direction de l'Amérique latine suppose plusieurs étapes complexes, qu'il appartiendra au successeur d'Obama de franchir - ce que rien ne garantit. Lors du sommet des Amériques, à Panama, les 10 et 11 avril 2016, Obama a rencontré de nouveau Raul Castro, cette fois dans un tête-à-tête officiel ; mais des gestes de confiance réciproques doivent être maintenant accomplis pour permettre des avancées concrètes. De même, le « bref échange » entre Obama et le président vénézuélien Maduro, en marge du sommet de Panama, doit se traduire par des évolutions réelles au sein du Venezuela de l'après-Chavez. Obama a donné l'impulsion : Cuba est un verrou essentiel qu'il a su dégripper. Mais, sur le plan des convergences d'intérêts, des échanges économiques et des droits de l'homme, son initiative sud-américaine contient encore une forte part de promesses qu'il faudra réaliser graduellement afin que l'ensemble de l'Amérique latine trouve un nouveau chemin. Dans un premier temps, l'indice le plus sûr d'une inflexion positive résidera dans l'atténuation de l'idéologie anti-capitaliste de certains États leaders de la contestation - Cuba, Venezuela, Bolivie. À suivre. Quel que soit le prochain président, ou la prochaine présidente, il (ou elle) aura un intérêt évident à semer dans le sillon tracé par Obama.
Finalement, c'est bien au Moyen-Orient - répétons-le - que le président américain a essuyé ses plus cinglantes déconvenues. Malgré une certaine intuition intellectuelle, il n'aura pas réussi à exprimer une vision d'avenir, préférant suivre une ligne qui déstabilise aussi bien les acteurs de la région que ses propres alliés européens. Au fond, comme le résume brillamment l'expert américain Adam Garfinkle (6), « l'intention est de faire passer notre passivité pour autre chose que ce qu'elle est et de la faire paraître à la fois avisée et prudente (...). Nous ne voulons pas en faire trop peu, parce que cela comporte des risques ; mais nous ne voulons pas non plus en faire trop, parce que cela comporte aussi des risques ». Barack Obama, si l'on en croit Garfinkle, serait « hostile au risque d'une manière générale et, en particulier, dans une région où il manque d'expérience et, en son for intérieur, d'assurance ». Ce qui ne l'aura pas empêché, au coup par coup, de s'investir activement dans la diffusion, soigneusement étudiée, de son image de « peace maker ».

(1) La coalition anti-État islamique, dirigée par les États-Unis, a été formée en 2014 et comprend 22 pays. Ces interventions militaires - pour l'essentiel des opérations aériennes menées par les Américains - visent à frapper les positions de l'État islamique et du Front Al-Nosra en Irak et en Syrie.
(2) La Peur de l'islam, Dialogues avec Nicolas Truong, Éditions Le Monde-L'Aube, 2015.
(3) « America's Pacific Century », Foreign Policy, octobre 2011.
(4) « Le pivot américain vers l'Asie, fin de partie ? », Le Monde, 4 septembre 2014.
(5) Mars 2014.
(6) « Obama et le Proche-Orient », Commentaire, no 146, été 2014.