Portugal : le président des coeurs

n° 152 - Été 2016

À en croire les résultats électoraux, Marcelo Rebelo de Sousa a fait basculer le Portugal de la gauche à la droite en à peine trois mois. Sur son seul nom, les conservateurs ont progressé de près de douze points. En effet, aux élections législatives du 4 octobre 2015, les deux partis de droite - le Parti social démocrate (PSD, libéral) du premier ministre sortant, Pedro Passos Coelho, et le Centre démocrate social (CDS, conservateur) - peinaient à rassembler 39 % des suffrages sur leur liste commune Portugal en avant (PàF). La gauche, dispersée, recueillait près de 51 % des voix entre le Parti socialiste (PS), arrivé deuxième avec 32 % des suffrages, le Bloc de gauche (BE, gauche radicale, 10 %) et la Coalition démocratique unitaire (CDU, 8 %, qui fédère plusieurs petites formations, dont une écologiste, autour du Parti communiste portugais). Après sept semaines de négociations, le socialiste Antonio Costa parvint à forger une alliance parlementaire inédite avec le BE et la CDU. Sans entrer dans le gouvernement, les deux partis de la gauche de la gauche s'engageaient, au prix de quelques mesures issues de leurs programmes respectifs, à soutenir un cabinet présidé par Costa et formé de ministres socialistes et indépendants.
Arrivé en tête, le premier ministre Pedro Passos Coelho a été renvoyé dans l'opposition. La politique d'austérité menée entre 2011 et 2015 a permis au pays de sortir du programme de sauvetage de la troïka, que Passos Coelho s'enorgueillissait de devancer. Du même coup, le chômage est passé sous son mandat de 13,50 % à 12,10 %, avec une pointe à 17,50 % en milieu de législature. La croissance, tombée à -4 % en 2012, s'est redressée à +1,50 % en 2015. Mais la dette a continué de grimper et représente aujourd'hui 129 % du PIB. Costa devra conjuguer ses promesses d'ouverture budgétaire avec les engagements pris à Bruxelles : faire passer le déficit de 3 % à 2,6 % d'ici à la fin 2016.
Au moment de l'élection présidentielle du 24 janvier 2016, le gouvernement socialiste, en place depuis tout juste deux mois, bénéficiait encore d'un relatif état de grâce. Et pourtant, c'est Marcelo Rebelo de Sousa, le candidat conservateur, qui l'a emporté dès le premier tour avec 52 % des voix face à quatre candidats de gauche. La configuration était certes différente : les partis politiques portugais n'investissent pas systématiquement un candidat à la présidentielle - le PS n'avait pas, par exemple, de candidat officiel ; et tant le scrutin que la charge favorisent la rencontre entre un homme et son peuple. Mais le triomphe de Rebelo de Sousa manifeste tout de même la capacité d'un personnage haut en couleur à transcender les clivages de la société portugaise et à transformer un capital de sympathie en une machine électorale.
Car « Marcelo », comme l'appellent unanimement la presse locale et l'ensemble des Portugais, est une vieille connaissance des électeurs... et des spectateurs. « Héritier par définition », selon l'expression du quotidien Público, Rebelo de Sousa a appris la politique sur les genoux de son père, qui fut tour à tour député, sous-secrétaire d'État, gouverneur colonial au Mozambique et ministre sous la dictature d'Antonio de Oliveira Salazar (1933-1968) puis de son successeur, Marcelo Caetano (1968-1974). Avec ce dernier, témoin de mariage de ses parents, de Sousa entretenait une relation compliquée : il écoutait les conseils d'un parrain politique avisé tout en affichant une distance critique vis-à-vis du régime.
Parallèlement à son activité de professeur de droit public, Marcelo a exercé les métiers de journaliste et de commentateur. Embauché par le journal Expreso dès sa création en 1972, il défie la censure et se forge un style iconoclaste qu'il n'abandonnera plus au fil des décennies passées dans les studios de radio et de télévision. C'est à cette faculté à expliquer les événements politiques et à juger ses congénères - il leur distribue même des notes, comme à l'école ! - qu'il doit sa popularité et sa proximité avec les gens. La presse internationale a présenté sa victoire électorale comme le succès médiatique d'un commentateur vedette.
Le raccourci, rapide, ne doit pas éclipser le Rebelo de Sousa politique, qui suffirait à occuper une vie hyperactive : cofondateur du PSD, député de la Constituante, secrétaire d'État, ministre, président du PSD... Il aurait pu être premier ministre en 1999 s'il ne s'était brouillé avec Paulo Portas, le leader du CDS, l'autre parti de droite. Méfiant avant même leur rupture, Portas avait dit de lui : « C'est le fils de Dieu et du Diable : Dieu lui a donné l'intelligence, le Diable la méchanceté. » Son sourire et son humour ont fini par convaincre les Portugais de sa gentillesse. Même - et surtout - ses adversaires politiques.
En assumant la présidence d'honneur du PS, Antonio Arnault, le fondateur du système portugais de sécurité sociale, a tenu à remercier le président de la République « pour la façon dont il exerce son mandat, pour la façon dont il nous garantit qu'il saura respecter la Constitution et défendre l'État social ». Le premier ministre Costa loue, pour sa part, ses talents de diplomate. Car le rôle du président de la République portugaise ne se limite pas aux inaugurations de chrysanthèmes. Le chef de l'État peut dissoudre l'Assemblée de la République et opposer son veto aux textes législatifs, des prérogatives qu'il n'a pas encore utilisées. Pour l'heure, la cohabitation sied comme un gant à « Marcelo ». L'habit présidentiel achève de transformer l'enfant turbulent du régime en un sage démocrate au-dessus des partis.
M. T.

Mathieu de Taillac et Patrick Wajsman - En janvier dernier, vous remportez la présidentielle au premier tour avec 52 % des suffrages face à cinq autres candidats. Le soutien que les partis de droite (PSD et CDS) vous ont accordé a-t-il été décisif dans cette victoire?
Marcelo Rebelo de Sousa - Je n'étais pas le candidat d'un parti. D'après la Constitution, le président de la République ne doit pas être le représentant d'un parti ou d'une coalition. Il est élu sur un projet pour un mandat de cinq ans. Mon projet est transpartisan et il est le fruit d'un engagement personnel. Il a su fédérer des électeurs de toutes tendances, des jeunes, des femmes, des gens qui habituellement ne votent pas... Plusieurs candidats indépendants se sont présentés. M. Sampaio da Nóvoa, arrivé deuxième, était soutenu par des petits partis d'extrême gauche et de la gauche radicale, par certains socialistes, par des éléments du Bloc de gauche, mais n'était pas, non plus, le candidat d'un parti. Deux membres du Parti socialiste ont concouru, mais aucun n'était le candidat officiel du PS. Quant au PSD et au CDS, ils ont hésité très longtemps avant de m'apporter leur soutien.
En fait, j'ai abordé cette élection - et c'est peut-être la raison pour laquelle je l'ai gagnée - avec un certain détachement. Je me suis lancé parce que j'ai considéré que c'était mon devoir de citoyen, sans savoir où cette aventure allait me mener. Ce n'était pas le but de ma vie. Cela pouvait arriver ou ne pas arriver. Et c'est arrivé.
M. T. et P. W. - Quels étaient les points forts de votre candidature ?
M. R. S. - C'était, bien évidemment, une candidature centrée sur le Portugal, comme toutes les autres d'ailleurs, mais aussi très pro-européenne et très atlantiste. Sur ce dernier point, je me suis clairement démarqué de mes adversaires qui ne partageaient pas mon intérêt pour les relations avec les États-Unis, le Canada et l'Otan. Ma proposition phare portait sur les consensus d'État. J'ai l'intention de les promouvoir en matière de défense nationale, de politique extérieure et de santé publique. Je m'attaquerai ensuite à la sécurité sociale et à l'éducation nationale, qui sont deux gros morceaux. Dans tous ces domaines, il faut s'efforcer de rassembler des consensus durables qui vont au-delà des législatures.
Le débat principal tournait autour de la politique d'austérité. Le centre droit, par prudence, jugeait qu'il était prématuré de relâcher l'effort. La gauche voulait, au contraire, prendre des mesures sociales en faveur de ceux qui avaient consenti les sacrifices les plus durs pendant les années de crise, quitte à prendre des libertés avec la réduction des dépenses publiques. J'ai essayé de trouver un équilibre. Je pensais qu'il fallait, certes, préserver les équilibres financiers, contrôler le déficit, la dette publique et la balance des paiements, mais aussi faire un geste en direction des plus vulnérables, notamment des personnes âgées, qui ont vu leurs retraites plafonnées voire réduites, et des fonctionnaires. C'est ce message d'équilibre qui a été …