Turquie : la fuite en avant

n° 152 - Été 2016

Jamais depuis l'ouverture des négociations d'adhésion à l'Union européenne à l'automne 2005, la Turquie de l'AKP - le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002 - ne s'est à ce point éloignée des valeurs démocratiques prônées par les Vingt-Huit. Jamais pourtant depuis cette date, les capitales européennes, à commencer par Berlin, ne se sont montrées aussi complaisantes à l'égard d'un pays dont la candidature fut longtemps considérée avec la plus extrême suspicion. Il est vrai qu'entre-temps la situation a tourné à son avantage : la Turquie est désormais devenue la gardienne des marches de l'Union.
Tétanisés par la crise migratoire, les Vingt-Huit ont fait de nombreuses concessions financières et politiques - la reconnaissance du statut de « pays sûr » et la libéralisation du régime des visas (1) - en échange de l'engagement pris par Ankara de fixer sur son territoire quelque 2,7 millions de réfugiés syriens. Certes, les dirigeants européens, François Hollande en tête, rappellent que « la coopération avec la Turquie ne signifie pas qu'on accepte tout de ce pays ». Mais ce ne sont que des mots. Défiant ouvertement l'UE, le président turc a encore accentué la répression contre la presse dans les jours qui ont précédé les deux sommets UE-Turquie avec, notamment, une mise sous tutelle par la justice du principal quotidien turc Zaman jugé séditieux en raison de ses prétendus liens avec la confrérie islamiste de l'iman Fetullah Gülen (2).
Peut-être serait-il temps de s'apercevoir que, si l'Europe a plus que jamais besoin de la Turquie, pilier du flanc sud-est de l'Otan, y compris pour toute solution politique en Syrie, la Turquie a encore plus besoin de l'Europe. C'est vrai pour la société civile et l'opposition qui attendent de Bruxelles un soutien plus tangible. C'est vrai aussi pour l'AKP au pouvoir alors que le pays, gagné par les métastases de la guerre syrienne, est de plus en plus isolé sur le plan diplomatique. La tension reste au plus haut entre MM. Erdogan et Poutine, le premier, engagé à fond dans le soutien à la rébellion et le second, principal protecteur avec Téhéran du « boucher de Damas ». Quant aux relations avec Washington, elles ne cessent de se dégrader, Ankara n'hésitant pas à critiquer l'administration Obama pour son appui aux Kurdes syriens du PYD qui viennent de proclamer l'autonomie de leur région et ne cachent pas leurs liens organiques avec les rebelles kurdes turcs du PKK.
Journaliste de renom et longtemps éditorialiste de politique étrangère au quotidien Milliyet avant d'en être licencié en juillet 2015 sur pression du gouvernement, Kadri Gürsel, désormais éditorialiste au quotidien de gauche Cumhuriyet, un des derniers bastions d'une certaine idée de la république et de la laïcité, dresse ici un bilan implacable des quatorze années de pouvoir de Recep Tayyip Erdogan et de sa dérive autoritaire.
M. S.

Marc Semo - Des dizaines de journalistes turcs jugés trop critiques ont été privés de leur travail ou jetés en prison (3). C'est un tweet qui a précipité votre licenciement d'éditorialiste de politique étrangère au grand quotidien libéral Milliyet. Que s'est-il passé ?
Kadri Gürsel - C'était quelques heures après l'attentat de Suruç, une localité du sud-est de la Turquie où trente-trois jeunes militants pour la paix ont été tués le 20 juillet 2015 par un kamikaze alors qu'ils s'apprêtaient à entamer une marche silencieuse vers Kobané, la ville symbole de la résistance des Kurdes syriens aux djihadistes de l'État islamique. Le pays était sous le choc. Les agences avaient rapporté que, parmi d'autres chefs d'État et de gouvernement étrangers, François Hollande avait téléphoné à son homologue Recep Tayyip Erdogan pour lui témoigner sa sympathie. Il était pourtant évident, pour moi comme pour nombre de mes concitoyens, que ce massacre était la conséquence directe de la politique du président turc. J'ai ressenti comme une terrible ironie le fait que des dirigeants étrangers présentent leurs condoléances à celui qui avait entraîné notre pays dans l'aventure syrienne. D'où ce tweet. Mais comment un message de 140 signes pouvait-il menacer le chef de l'État et le pays ? J'ai le sentiment de n'avoir fait que mon devoir de citoyen et mon métier de journaliste. Depuis le début du soulèvement syrien, le président et leader de l'AKP a mené une politique irresponsable qui a offert un véritable boulevard aux djihadistes, leur permettant non seulement d'entrer et de sortir de Syrie mais aussi d'installer des bases arrière en territoire turc. Mon tweet disait simplement : « Il est honteux que les chefs d'État étrangers appellent la personne qui est la principale cause du terrorisme de l'État islamique en Turquie pour lui présenter leurs condoléances après l'attentat de Suruç. »
M. S. - Qu'est-il arrivé par la suite ?
K. G. - Après mon tweet, les réactions se sont enchaînées très vite. Sur une chaîne proche du gouvernement, Kanal 24, un certain Cem Kücük, qui n'hésite jamais à traîner publiquement dans la boue les journalistes et les intellectuels considérés comme « ennemis » du régime, s'est lancé dans une diatribe haineuse. Il a prétendu qu'en envoyant ce message je m'étais exclu du jeu démocratique et que j'avais insulté la dignité nationale. Que j'étais un traître et un agent d'Israël parce que j'aurais accusé le président d'avoir organisé l'attentat... Peu après, une déferlante s'est abattue sur les réseaux sociaux à coups d'injures et d'insultes personnelles. Un véritable lynchage en ligne... Les coups de téléphone de ceux que l'on surnomme les « AK trolls » (4) ont afflué au journal pour demander mon licenciement immédiat. J'ai néanmoins continué à écrire mon édito que j'ai intitulé « Suruç, un massacre utile ». Mais j'ai appris en fin d'après-midi de la bouche du chef d'édition qu'il avait été retiré. Dans la foulée, le chef du personnel m'a annoncé que j'étais licencié pour avoir dérogé à la ligne éditoriale du groupe …