Turquie : la fuite en avant

n° 152 - Été 2016

Jamais depuis l'ouverture des négociations d'adhésion à l'Union européenne à l'automne 2005, la Turquie de l'AKP - le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002 - ne s'est à ce point éloignée des valeurs démocratiques prônées par les Vingt-Huit. Jamais pourtant depuis cette date, les capitales européennes, à commencer par Berlin, ne se sont montrées aussi complaisantes à l'égard d'un pays dont la candidature fut longtemps considérée avec la plus extrême suspicion. Il est vrai qu'entre-temps la situation a tourné à son avantage : la Turquie est désormais devenue la gardienne des marches de l'Union.
Tétanisés par la crise migratoire, les Vingt-Huit ont fait de nombreuses concessions financières et politiques - la reconnaissance du statut de « pays sûr » et la libéralisation du régime des visas (1) - en échange de l'engagement pris par Ankara de fixer sur son territoire quelque 2,7 millions de réfugiés syriens. Certes, les dirigeants européens, François Hollande en tête, rappellent que « la coopération avec la Turquie ne signifie pas qu'on accepte tout de ce pays ». Mais ce ne sont que des mots. Défiant ouvertement l'UE, le président turc a encore accentué la répression contre la presse dans les jours qui ont précédé les deux sommets UE-Turquie avec, notamment, une mise sous tutelle par la justice du principal quotidien turc Zaman jugé séditieux en raison de ses prétendus liens avec la confrérie islamiste de l'iman Fetullah Gülen (2).
Peut-être serait-il temps de s'apercevoir que, si l'Europe a plus que jamais besoin de la Turquie, pilier du flanc sud-est de l'Otan, y compris pour toute solution politique en Syrie, la Turquie a encore plus besoin de l'Europe. C'est vrai pour la société civile et l'opposition qui attendent de Bruxelles un soutien plus tangible. C'est vrai aussi pour l'AKP au pouvoir alors que le pays, gagné par les métastases de la guerre syrienne, est de plus en plus isolé sur le plan diplomatique. La tension reste au plus haut entre MM. Erdogan et Poutine, le premier, engagé à fond dans le soutien à la rébellion et le second, principal protecteur avec Téhéran du « boucher de Damas ». Quant aux relations avec Washington, elles ne cessent de se dégrader, Ankara n'hésitant pas à critiquer l'administration Obama pour son appui aux Kurdes syriens du PYD qui viennent de proclamer l'autonomie de leur région et ne cachent pas leurs liens organiques avec les rebelles kurdes turcs du PKK.
Journaliste de renom et longtemps éditorialiste de politique étrangère au quotidien Milliyet avant d'en être licencié en juillet 2015 sur pression du gouvernement, Kadri Gürsel, désormais éditorialiste au quotidien de gauche Cumhuriyet, un des derniers bastions d'une certaine idée de la république et de la laïcité, dresse ici un bilan implacable des quatorze années de pouvoir de Recep Tayyip Erdogan et de sa dérive autoritaire.
M. S.

Marc Semo - Des dizaines de journalistes turcs jugés trop critiques ont été privés de leur travail ou jetés en prison (3). C'est un tweet qui a précipité votre licenciement d'éditorialiste de politique étrangère au grand quotidien libéral Milliyet. Que s'est-il passé ?
Kadri Gürsel - C'était quelques heures après l'attentat de Suruç, une localité du sud-est de la Turquie où trente-trois jeunes militants pour la paix ont été tués le 20 juillet 2015 par un kamikaze alors qu'ils s'apprêtaient à entamer une marche silencieuse vers Kobané, la ville symbole de la résistance des Kurdes syriens aux djihadistes de l'État islamique. Le pays était sous le choc. Les agences avaient rapporté que, parmi d'autres chefs d'État et de gouvernement étrangers, François Hollande avait téléphoné à son homologue Recep Tayyip Erdogan pour lui témoigner sa sympathie. Il était pourtant évident, pour moi comme pour nombre de mes concitoyens, que ce massacre était la conséquence directe de la politique du président turc. J'ai ressenti comme une terrible ironie le fait que des dirigeants étrangers présentent leurs condoléances à celui qui avait entraîné notre pays dans l'aventure syrienne. D'où ce tweet. Mais comment un message de 140 signes pouvait-il menacer le chef de l'État et le pays ? J'ai le sentiment de n'avoir fait que mon devoir de citoyen et mon métier de journaliste. Depuis le début du soulèvement syrien, le président et leader de l'AKP a mené une politique irresponsable qui a offert un véritable boulevard aux djihadistes, leur permettant non seulement d'entrer et de sortir de Syrie mais aussi d'installer des bases arrière en territoire turc. Mon tweet disait simplement : « Il est honteux que les chefs d'État étrangers appellent la personne qui est la principale cause du terrorisme de l'État islamique en Turquie pour lui présenter leurs condoléances après l'attentat de Suruç. »
M. S. - Qu'est-il arrivé par la suite ?
K. G. - Après mon tweet, les réactions se sont enchaînées très vite. Sur une chaîne proche du gouvernement, Kanal 24, un certain Cem Kücük, qui n'hésite jamais à traîner publiquement dans la boue les journalistes et les intellectuels considérés comme « ennemis » du régime, s'est lancé dans une diatribe haineuse. Il a prétendu qu'en envoyant ce message je m'étais exclu du jeu démocratique et que j'avais insulté la dignité nationale. Que j'étais un traître et un agent d'Israël parce que j'aurais accusé le président d'avoir organisé l'attentat... Peu après, une déferlante s'est abattue sur les réseaux sociaux à coups d'injures et d'insultes personnelles. Un véritable lynchage en ligne... Les coups de téléphone de ceux que l'on surnomme les « AK trolls » (4) ont afflué au journal pour demander mon licenciement immédiat. J'ai néanmoins continué à écrire mon édito que j'ai intitulé « Suruç, un massacre utile ». Mais j'ai appris en fin d'après-midi de la bouche du chef d'édition qu'il avait été retiré. Dans la foulée, le chef du personnel m'a annoncé que j'étais licencié pour avoir dérogé à la ligne éditoriale du groupe ainsi qu'à « la déontologie et à l'éthique journalistique ». Ce journal de centre gauche avait été pendant des années l'un des titres les plus prestigieux du pays, jusqu'à ce que, en 2011, comme nombre d'autres journaux et chaînes de télévision, il soit racheté par un homme d'affaires proche de Recep Tayyip Erdogan.
M. S. - Est-il encore possible d'être journaliste en Turquie ?
K. G. - Il est de plus en plus difficile et dangereux d'exercer ce métier. En témoignent, pour le seul mois de mars 2016, la mise sous tutelle par le pouvoir du quotidien Zaman ainsi que les menaces proférées à l'encontre de la télévision pro-kurde IMC. Le cas le plus révélateur est l'inculpation du directeur de la rédaction et du chef du bureau d'Ankara de Cumhuriyet, le plus ancien quotidien du pays laïc et progressiste : Can Dündar et Erdem Gül. Tous deux viennent d'être condamnés à cinq ans de prison pour « divulgation de secrets d'État ». Il ne s'agissait pourtant que de journalisme dans sa forme la plus pure et du devoir d'informer : ils avaient publié le 29 mai 2015 un reportage et des photos montrant des transferts d'armes effectués par les services secrets turcs vers la Syrie au bénéfice de groupes salafistes, voire djihadistes. Juste après la publication, Erdogan avait lancé à propos de Can Dündar : « Il va le payer et je vais le traquer jusqu'au bout. » Le 6 mai, le jour même de sa condamnation, Can Dündar a été attaqué devant le « palais de justice » - désormais les guillemets s'imposent - d'Istanbul par un agresseur fanatisé qui a tiré deux balles sur lui. Ils les a évitées de justesse, mais un autre journaliste a été blessé par ricochet.
Peu après la victoire de l'AKP aux élections du 1er novembre, qui avaient été convoquées à la suite de l'échec relatif du parti au scrutin de juin, les deux journalistes furent incarcérés dans la prison de haute sécurité de Silivri. Mais la Cour constitutionnelle ordonna leur libération, estimant que leur maintien en détention pendant 92 jours était « illégal » et que cette incarcération n'était pas indispensable avant le procès, qui devait s'ouvrir le 5 février 2016. Depuis, ulcéré par cette décision qu'il considère comme un affront, le chef de l'État tire à boulets rouges contre cette institution, allant jusqu'à menacer de la supprimer si elle récidivait. Légalement, il n'a pas le pouvoir de la supprimer mais, fidèle à lui-même, il joue l'intimidation. Cette Cour est, en effet, l'un des rares rouages de l'État qui échappent à la mainmise du parti au pouvoir.
M. S. - Vous avez intitulé votre dernier livre Turquie, année zéro. Pourquoi ce titre ?
K. G. - Nous sommes à un point zéro car le chef de l'État a désormais toutes les cartes en main pour bâtir un régime à sa convenance et faire taire les voix discordantes. Il n'y a plus d'opposition crédible à même de contester son leadership. Il n'y a plus d'institutions indépendantes à même de garantir un équilibre des pouvoirs. Il n'y a plus de presse libre. Plus rien ne l'empêche de mettre en oeuvre son programme. Cette dérive vers un régime autoritaire se faisait sentir depuis six ou sept ans et elle n'a fait que s'aggraver. Le grand tournant a eu lieu à l'été 2015 entre les élections législatives perdues par l'AKP en juin et les nouvelles élections de novembre où celui-ci a triomphé avec un score équivalent à celui de 2011 - score qui avait marqué l'apogée de ce parti au pouvoir depuis novembre 2002. Pour parvenir à changer la donne en cinq mois, le chef de l'État n'a pas hésité à rallumer le conflit avec les rebelles du PKK et à persuader son électorat qu'il était seul capable de résoudre la crise qu'il avait lui-même contribué à déclencher. Il s'est servi de la reprise des violences dans le Sud-Est à majorité kurde, qui ont dévasté plusieurs villes y compris la capitale régionale Diyarbakir, fait des centaines de morts et déplacé des populations entières pour retourner la situation politique à son avantage. Il a, de la même manière, instrumentalisé le choc créé par les attentats attribués aux djihadistes - dont celui d'Ankara, le 10 octobre, qui a fait plus de cent victimes. Bref, il est en train, en s'inspirant du modèle jacobin, de porter un coup fatal à la Turquie républicaine et laïque, cette nation réinventée par Mustafa Kemal sur les décombres de l'Empire ottoman...
M. S. - Les gouvernements précédents ont mis en oeuvre des politiques encore plus dures envers les Kurdes. En quoi la politique de l'AKP est-elle différente ?
K. G. - C'est vrai, les kémalistes niaient jusqu'à l'existence des Kurdes. Ils voulaient les turquiser afin de les intégrer à leur projet historique visant à créer une nation turque laïque en Anatolie. Dans les années 1990, l'État turc a mené une guerre sale contre la rébellion du PKK. Des centaines de combattants ont été tués par des escadrons de la mort et des milliers de villages kurdes ont été dévastés. Mais, aujourd'hui, la violence a franchi un pas supplémentaire : c'est la première fois que l'on voit des villes et des quartiers kurdes entièrement détruits par des tirs de chars et de canons de l'armée turque. La politique d'Erdogan a polarisé le pays comme jamais, transformant les identités ethniques, confessionnelles ou politiques en autant de blocs antagonistes : Kurdes, Alevis, républicains laïcs, etc. En dressant les uns contre les autres, le régime permet d'assurer la prééminence des islamistes sur la vie politique. De fait, la Turquie conservatrice, sunnite et nationaliste qui se reconnaît dans l'AKP est majoritaire. Elle pèse peu ou prou 60 % du corps électoral.
M. S. - Comment définiriez-vous ce régime, issu d'élections démocratiques mais qui glisse de plus en plus vers un régime autoritaire, à l'instar de la Russie de Vladimir Poutine ?
K. G. - Les élections du 1er novembre se sont déroulées dans un climat de guerre civile, ce qui a permis au pouvoir d'empêcher l'opposition de mener une campagne normale. Le premier visé était le parti pro-kurde HDP (Parti démocratique des peuples) qui avait pour la première fois fait son entrée en tant que tel au Parlement en juin avec 13 % des suffrages. Cinq mois plus tard, ce même HDP a franchi de justesse le seuil minimum des 10 %.
Nous sommes déjà dans un régime présidentiel et autoritaire. Mais Recep Tayyip Erdogan veut aller plus loin : il veut se tailler une Constitution sur mesure qui abolisse la séparation des pouvoirs et légalise une hyper-présidence, au-delà même du modèle français ou américain. Ce président sera, de facto, un dictateur à la tête d'un pouvoir islamiste. Toute alternance démocratique sera impossible, du moins à court et moyen terme. Le seul problème, c'est qu'une révision constitutionnelle implique de réunir une majorité qualifiée. L'AKP dispose, depuis les élections de novembre, de 316 sièges sur 550. Or il lui en faudrait 367 pour changer la loi fondamentale ou au moins 330 pour lancer un référendum sur le sujet (5).
La mobilisation de son électorat conservateur, sunnite et nationaliste est donc essentielle pour Erdogan. La guerre dans le Sud-Est sert d'abord à cela, à galvaniser ses propres troupes. En réalité, l'issue de la confrontation avec la rébellion kurde lui importe peu car, de toute façon, il n'y a pas de solution militaire - et il le sait. Il n'a jamais cherché non plus de solution politique, y compris du temps où il faisait mine de négocier avec le PKK et son leader charismatique Abdullah Ocalan à partir de l'automne 2012. La guerre dans le Sud-Est vise à laminer électoralement le HDP, accusé d'être la vitrine politique des rebelles, mais aussi les nationalistes turcs du MHP, et à faire apparaître l'AKP comme le seul vrai défenseur de la patrie en danger. Recep Tayyip Erdogan espère ainsi, à la faveur de nouvelles élections anticipées, les empêcher d'atteindre la barre fatidique des 10 % et permettre à son parti de remporter une majorité écrasante. Son seul objectif est le pouvoir, le pouvoir le plus large possible... Le départ en mai du premier ministre Ahmet Davutoglu, de fait contraint à la démission, confirme cette évolution. Fidèle parmi les fidèles il voulait néanmoins être un vrai premier ministre et non un simple exécutant des désirs du président. Son successeur à la tête du gouvernement et du parti, Binali Yildirim, n'a pas de telles ambitions.
M. S. - Recep Tayyip Erdogan est-il l'homme le plus puissant de la Turquie depuis Mustafa Kemal ?
K. G. - Incontestablement, il est le leader politique le plus fort qu'ait connu le pays depuis la mort du fondateur de la République en 1938. Il est en outre très jaloux de la figure d'Atatürk. Comme lui, c'est un homme pris par l'hybris, ivre de son propre pouvoir, coupé des réalités, imperméable à la contradiction et atteint de la folie des grandeurs. Il est convaincu d'être investi d'une mission divine : celle qui consiste à refermer la parenthèse de la république laïque. Dans ses discours, il ne cesse de se référer à Dieu. Il se voit comme un nouveau sultan et veut laisser une trace indélébile dans l'Histoire, y compris à travers l'architecture. Il s'est fait construire un palais pharaonique en lisière d'Ankara à l'ancien emplacement de la ferme d'Atatürk et a érigé une gigantesque mosquée sur la plus haute colline d'Istanbul, sur la rive asiatique du Bosphore. L'homme a aussi des faiblesses : son impulsivité et ses dérapages verbaux ; les affaires de corruption qui l'éclaboussent, lui et ses proches ; son isolement diplomatique croissant - même si du fait de la crise des migrants l'Union européenne, qui lui battait froid depuis l'écrasement des manifestations du printemps 2013, relance ses relations avec Ankara. Mais le plus grave, c'est que Recep Tayyip Erdogan n'est pas capable de résoudre les problèmes du pays : non seulement la question kurde mais aussi le ralentissement de l'économie, la mauvaise gouvernance, les fractures ethniques et confessionnelles. D'où ses surenchères et ses références constantes à un passé ottoman magnifié qui lui servent à se forger une légitimité vis-à-vis de son électorat et dictent ses orientations de politique étrangère.
M. S. - Qu'est-ce qui peut le menacer ?
K. G. - Pas grand-chose. La rue est terrorisée, y compris les jeunes qui au printemps 2013 (6) avaient défié son pouvoir au coeur même d'Istanbul en se mobilisant pour la défense du parc Gezi. Le mouvement a été violemment réprimé et les arrestations se sont poursuivies pendant des mois. D'où la peur. L'opposition de gauche républicaine est à la fois inapte et inepte. Elle n'est porteuse d'aucun espoir pour l'avenir. Les institutions qui pourraient être des contre-pouvoirs ne fonctionnent plus ou ont été reprises en main. La bourgeoisie stambouliote libérale et tournée vers l'Europe veut avant tout sauvegarder ses intérêts économiques et les protéger de l'arbitraire d'Erdogan. La seule force d'opposition concrète sont les Kurdes, mais ils sont dans une logique centrifuge dominée par des velléités séparatistes. Le HDP tend de plus en plus à s'aligner sur les franges les plus radicales de la société kurde, s'aliénant ainsi le soutien d'une partie des classes moyennes et de la gauche libérale qui voyaient en lui une alternative à une gauche kémaliste ossifiée. L'armée a réussi à conserver une certaine autonomie. Après les purges sévères dirigées contre les hauts gradés républicains et laïcs, elle est revenue sur le devant de la scène à la faveur de la guerre dans le Sud-Est et des insurrections urbaines lancées par le PKK. Mais elle ne représente plus un recours légitime aux yeux d'une bonne partie de la population.
M. S. - À quand remonte le début de la dérive autoritaire d'Erdogan ?
K. G. - Pendant les premières années, depuis la victoire électorale de novembre 2002 jusqu'en 2007, il y avait eu une espèce de trêve entre la tutelle militaire et le pouvoir de l'AKP. Cette trêve a volé en éclats lorsque le mandat présidentiel d'Ahmet Necdet Sezer est arrivé à échéance. L'AKP a voulu faire élire à ce poste Abdullah Gül, qui était alors ministre des Affaires étrangères et numéro 2 du parti. Pour l'ancienne élite kémaliste qui, au sein de l'appareil d'État, ne détenait plus que cette dernière instance, la perspective était inacceptable. Le camp laïc est descendu dans la rue pour protester tandis que l'état-major adressait aux autorités civiles une mise en garde et publiait un mémorandum sur son site Internet (7). L'effet de cette mobilisation fut contre-productif puisque l'AKP remporta haut la main les élections législatives et réussit à imposer son président. Le conflit s'est alors durci. Moins d'un an plus tard, l'AKP était menacé d'interdiction par la Cour constitutionnelle pour atteinte à la laïcité et aux principes fondateurs de la République. Un bras de fer implacable s'est engagé entre, d'un côté, l'armée et la bureaucratie kémaliste et, de l'autre, l'AKP. Erdogan s'est jeté à fond dans cette bataille. Mais au lieu de miser sur la démocratisation des institutions - à l'époque, il était soutenu par les franges les plus libérales de la société turque qui regardaient vers l'Europe -, le leader de l'AKP a mis en place ses propres réseaux afin d'en finir avec ce que les Turcs appelaient le « régime de tutelle militaire » et lui substituer un « régime de tutelle islamiste ».
La démilitarisation n'a pas débouché sur la démocratisation, bien au contraire. Quant à la politique extérieure, elle est devenue l'otage de la politique intérieure et son prolongement direct. Il n'y a plus de ligne de démarcation entre les deux, même au niveau du style et de la rhétorique. Elles visent l'une et l'autre à transformer le pays et la région selon une même vision du monde islamiste. D'où un usage excessif de la politique étrangère à des fins de politique intérieure, notamment électorales. On le voit aussi bien dans les relations avec Israël que lors des réactions véhémentes d'Ankara après le coup d'État du général Al-Sissi au Caire contre les Frères musulmans ou dans la stratégie menée en Syrie pour renverser le régime. Chaque fois, ces prises de position recoupent des enjeux de politique intérieure. La dérive avait commencé en 2009 avec l'arrivée au ministère des Affaires étrangères d'Ahmet Davutoglu. Elle s'est accentuée en 2011 lorsque l'AKP a remporté sa troisième victoire électorale consécutive, frôlant la barre des 50 %. C'est à ce moment qu'éclatent les printemps arabes. À Tunis comme au Caire, les partis islamistes liés aux Frères musulmans ont le vent en poupe. Erdogan se voit au centre du jeu. Il se lance alors dans une politique de soutien à la rébellion syrienne dont nous payons aujourd'hui le prix. Mais, à l'époque, l'image d'Erdogan, aussi bien auprès des Européens que de l'administration américaine, reste très positive. Les Occidentaux n'y voient que du feu, pensant même avoir trouvé dans le modèle turc une formule exportable censée combiner harmonieusement islam, démocratie et dynamisme économique. Pendant ce temps, l'AKP cherche, sous couvert de rhétorique démocratique, à diffuser sa méthode de prise de pouvoir islamique auprès des mouvements fondamentalistes. Il faudra les événements du printemps 2013 pour que les perceptions commencent à changer et que la réalité de ce régime apparaisse au grand jour.
M. S. - Erdogan et l'AKP avaient-ils, dès le début, l'intention d'établir un régime islamiste autoritaire ou est-ce la tiédeur, pour ne pas dire l'hostilité, des Européens à l'égard de l'intégration de la Turquie dans l'UE qui les y a poussés ?
K. G. - Les deux interprétations sont justes. Sur le dossier européen, Recep Tayyip Erdogan n'a, je crois, jamais été sincère. Il avait besoin de l'Europe pour se fabriquer une légitimité internationale et prendre prétexte des réformes demandées par Bruxelles pour mettre au pas l'armée et la bureaucratie kémalistes. La marche vers l'UE était également indispensable pour rassurer les investisseurs. Mais quand les négociations d'adhésion ont finalement débuté à l'automne 2005, il a stoppé net le processus de réformes. Et c'est alors qu'il a commencé à étendre sa mainmise sur l'État.
Il est vrai, aussi, que le turco-scepticisme européen affiché notamment à Paris et à Berlin par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel a eu de très lourdes conséquences. Si l'Europe avait présenté d'entrée de jeu à Ankara une perspective d'adhésion fiable, assortie d'engagements fermes et d'un calendrier, comme elle l'avait fait pour les autres pays candidats, elle aurait pu accompagner les transformations de la Turquie, jouer en quelque sorte un rôle de prothèse politique. Elle aurait pu soutenir cette large alliance qui s'était nouée au lendemain de l'arrivée au pouvoir de l'AKP en novembre 2002 au nom de la défense d'un rêve européen qui fédérait plus des trois quarts de la population. Cette alliance réunissait pêle-mêle une grande partie de la classe moyenne laïque, les bourgeoisies stanbouliote et anatolienne, les intellectuels libéraux, les Kurdes, les classes défavorisées conservatrices, sans oublier les médias. Mais l'Europe, à cause de sa frilosité, est rapidement devenue inaudible dans l'opinion.
M. S. - Aujourd'hui, en pleine crise des migrants, l'Europe est prête à fermer les yeux sur les atteintes aux libertés pour autant que la Turquie accepte de garder les réfugiés sur son territoire. Les Vingt-Huit ont-ils renoncé à leurs valeurs ?
K. G. - Il faut bien admettre que l'Europe, en particulier la France et la Grande-Bretagne, porte une responsabilité historique dans la crise des réfugiés. Cette crise est, en effet, l'une des retombées de la stratégie turque visant à faire tomber Assad. La politique d'accueil très généreuse d'Ankara devait servir d'argument pour mettre en place, avec le soutien de la communauté internationale, une zone tampon - assortie d'une zone d'exclusion aérienne - le long de la frontière afin d'y installer des camps. Mais le véritable but était de précipiter l'effondrement du régime. Ce fut un échec. À présent, l'Europe doit accueillir les réfugiés sur son sol et ne pas céder au chantage du régime d'Erdogan qui voudrait pouvoir museler la presse et l'opposition en toute tranquillité, sans qu'on vienne lui demander des comptes. Elle devrait aussi cesser d'assister sans réagir à la destruction des villes kurdes par l'armée turque. Le problème, au fond, c'est la politique syrienne du régime d'Erdogan. L'Union croit aider financièrement la Turquie pour que celle-ci contrôle l'afflux des réfugiés. En réalité, elle finance une politique aventuriste qui contribue à attiser le conflit et éloigne la perspective d'une solution négociée.
M. S. - Les Vingt-Huit devront donc être plus exigeants vis-à-vis d'Ankara...
K. G. - Recep Tayyip Erdogan cherche à maintenir les apparences afin de retrouver un certain prestige international et rassurer les milieux d'affaires. Le dossier européen ne l'intéresse plus. Il craint surtout que la mise en oeuvre concrète des mesures qu'impliquerait l'intégration à la législation turque de l'acquis communautaire ne fragilise son pouvoir. La transparence des appels d'offres pour les grands travaux, la réforme de la justice, l'instauration d'un véritable État de droit, la liberté de la presse, la garantie des droits des salariés : tout cela menace les fondements d'un régime qui se nourrit de l'opacité pour prospérer. Une opacité qui permet de distribuer l'argent public aux financiers amis et d'alimenter les caisses du parti.
M. S. - La politique syrienne est-elle l'un des grands fiascos d'Erdogan ?
K. G. - C'est incontestable. La guerre syrienne est entrée en Turquie et elle y est entrée très brutalement à travers ses réfugiés, ses djihadistes, ses fractures ethniques et confessionnelles. Les métastases de la guerre syrienne aggravent tous les problèmes du pays et les régionalisent, rendant par là même toute solution encore plus difficile. C'est particulièrement vrai pour la question kurde qui revêt désormais une double dimension, à la fois interne et externe. Cela dit, même si le PKK turc et le PYD syrien partagent bien des points communs, à commencer par un même leader historique, Abdullah Ocalan, ces deux partis n'en représentent pas moins des réalités différentes. Les Kurdes syriens du PYD ne combattent pas la Turquie, en tout cas pas ouvertement, car ils ont besoin du soutien des Américains. Le PKK, lui, a repris ses opérations contre Ankara depuis l'été dernier.
Depuis le printemps 2011, Recep Tayyip Erdogan a tout fait pour renverser le régime de Bachar al-Assad. Il s'est engagé dans un soutien actif à la rébellion en lui livrant des armes et a fait de la région frontalière une base arrière pour l'état-major de l'Armée syrienne libre. Puis, face au durcissement du conflit et à la montée en puissance des islamistes radicaux, la Turquie s'est transformée en l'espace de quelques mois en une véritable « autoroute à djihadistes » - un pays certes ouvert aux réfugiés mais plus encore aux combattants novices ou aguerris de toutes origines venus d'Europe, du Maghreb ou du Caucase. Un « Mad Max djihadiste », comme je l'ai écrit dans un édito. Pendant quatre ans, Ankara a laissé faire. Erdogan a joué avec le feu en voulant instrumentaliser les djihadistes. Tout lui semblait bon pour accélérer la chute du baasisme à Damas, sauf envoyer des troupes au-delà de la frontière. Si Erdogan réfléchit aujourd'hui à une opération limitée, c'est avant tout pour ne pas être écarté de l'équation syrienne telle qu'elle a été mise en place par les Russes depuis leur intervention directe dans le conflit en septembre 2015.
M. S. - Cet échec en Syrie est-il révélateur de celui de l'ensemble de la politique étrangère turque de ces dernières années ?
K. G. - Sans aucun doute, et je crois qu'il y a peu d'exemples d'un tel fiasco en un temps aussi court. Le tournant diplomatique commence, comme je l'ai déjà dit, en 2009 quand Ahmet Davutoglu devient ministre des Affaires étrangères. Jusque-là, cet universitaire aux convictions islamistes bien ancrées était conseiller diplomatique d'Erdogan. Impressionné par ses connaissances et sa culture, Erdogan l'appelait volontiers « hodja », maître. En prenant les commandes du ministère, Davutoglu lance une diplomatie souvent qualifiée de « néo-ottomane », truffée de références culturelles et religieuses à l'ancien empire. Il clamait le principe de « zéro problème avec les voisins » ; mais cette stratégie - qui visait à instaurer une série de régimes islamistes dominés par les Frères musulmans et dont il aurait été le parrain - a échoué. En Égypte, le coup d'État du général Sissi en 2013, qui mit fin brutalement à la présidence de Mohamed Morsi, fut déterminant. Aujourd'hui, la Turquie a des problèmes avec tous ses voisins. Malgré les efforts des Saoudiens, ses relations avec l'Égypte sont exécrables et elles restent très mauvaises avec Bagdad. Quant à l'ancien partenariat avec Israël, il ne s'est toujours pas remis des invectives lancées par Erdogan après l'assaut donné par l'armée israélienne contre le Mavi Marmara, ce navire affrété par une ONG turque pour tenter de forcer le blocus de Gaza (8). La Turquie, malgré sa position géostratégique et son appartenance à l'Otan, est désormais hors jeu sur la plupart des grands dossiers régionaux. Recep Tayyip Erdogan a perdu toute crédibilité à l'extérieur.
M. S. - La Turquie laïque et républicaine est-elle morte ?
K. G. - Ce qui est sûr, c'est que le chapitre ouvert par Mustafa Kemal s'est refermé. Le processus de sécularisation a été jadis imposé dans la douleur à une société réticente voire hostile, ce dont le mouvement islamiste s'est ensuite servi pour se poser en victime et alimenter le revanchisme contre le kémalisme. La Turquie que nous avons connue ne reviendra pas. La République, déjà, n'existe plus sur le plan moral. Les grands principes sur lesquels elle reposait depuis 1923 - le progrès, la science, la raison, l'égalité des sexes, la laïcité - sont aujourd'hui balayés au quotidien par le régime et la rhétorique du président. Un changement démocratique est improbable à court terme, comme l'a montré la victoire de l'AKP aux élections du 1er novembre. Mais le régime d'Erdogan n'a ni les capacités nécessaires pour résoudre les problèmes endémiques dont souffre le pays, ni les ressources naturelles qui lui permettraient d'acheter le consentement du peuple. Or un régime autoritaire ne peut se maintenir durablement que s'il offre à sa population la stabilité, la sécurité et la prospérité. Un jour ou l'autre, il finira par s'effondrer. En attendant, tout peut arriver : la Turquie peut devenir une dictature islamiste, plonger dans la guerre civile ou même, à la limite, être reprise en main par l'armée... Les Européens doivent être conscients que, bientôt, ce ne seront plus uniquement des Syriens qui viendront frapper à leur porte, mais des citoyens turcs fuyant leur pays.

(1) L'Union européenne et la Turquie ont conclu un accord le 18 mars 2016 sur la réadmission des migrants prévoyant que toutes les personnes arrivées illégalement en Grèce depuis le territoire turc y seraient renvoyées. Cet accord de « un pour un » précise que pour chaque Syrien ou autre possible demandeur d'asile réadmis, l'Europe s'engage à accueillir un réfugié venant de Turquie ayant fait une demande légale. Le but est de casser les filières illégales. La Turquie, reconnue ainsi comme « pays sûr » au grand dam des organisations de défense des droits de l'homme, obtient également 6 milliards d'euros d'aides et la levée des visas pour ses ressortissants qui se rendent dans l'espace Schengen.
(2) Créée dans les années 1970 par Fetullah Gülen, un imam conservateur, cette confrérie soufie décidée à remettre la Turquie dans la voie de l'islam a misé à la fois sur l'infiltration dans les rouages de l'État, notamment la justice et la police, mais aussi sur l'éducation et les réseaux d'influence. Réfugié aux États-Unis après 1998, Fetullah Gülen continue à diriger cette organisation sur laquelle s'était appuyé Recep Tayyip Erdogan après sa victoire électorale de 2002 pour islamiser l'État et mettre au pas l'armée. Inquiet de leur trop grand pouvoir, le leader de l'AKP est entré en conflit avec les « gulénistes » dès l'automne 2013. En représailles, des procureurs réputés proches de la confrérie ont lancé des opérations anticorruption éclaboussant des proches d'Erdogan et rendu publiques des écoutes téléphoniques accablantes, notamment pour son fils cadet Bilal.
(3) Au moins 31 journalistes étaient incarcérés en Turquie fin avril 2016 selon un décompte de la Fédération européenne des journalistes - un chiffre qui n'inclut pas les interpellations ou les gardes à vue de journalistes turcs ou étrangers. Par ailleurs, quelque 1 900 procédures judiciaires pour insulte au chef de l'État ont été ouvertes depuis août 2014 et l'élection à la présidence d'Erdogan contre des journalistes, des artistes ou de simples citoyens.
(4) Les « AK trolls » sont les partisans de l'AKP voire les hackers qui inondent les réseaux sociaux de messages à la gloire du régime ou de dénonciations à l'encontre des « traîtres ».
(5) Un changement constitutionnel implique une majorité des trois cinquièmes, soit 367 sièges sur 550. Mais 330 suffisent pour un référendum. L'élection du président au suffrage universel ainsi que la réduction du mandat de sept à cinq ans renouvelable une fois - ce qui n'était pas possible auparavant - ont été approuvées en octobre 2007 par 69,1 % contre 30,8 %. La réforme, qui instaure en outre la réduction de la durée de la législature de cinq à quatre ans, était soutenue par l'AKP et vilipendée par l'opposition de gauche (CHP) et la droite nationaliste (MHP).
(6) La restructuration de la place Taksim au coeur d'Istanbul et la destruction du petit parc Gezi avaient entraîné un vaste mouvement de protestation en mai 2013. Au moins six personnes ont été tuées dans la répression des manifestations qui, outre Istanbul, avaient gagné toutes les grandes villes du pays, notamment Ankara et Izmir.
(7) En avril 2007, l'état-major de l'armée alors encore toute-puissante avait, dans un e-mémorandum publié sur Internet, mis en garde le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan qui tentait au Parlement de faire élire à la présidence de la République Abdullah Gül. Des centaines de milliers de partisans de la Turquie laïque avaient défilé dans les rues. Mais cette intervention fut électoralement contre-productive car l'AKP triompha dans les urnes. Erdogan fut reconduit au poste de premier ministre et réussit à faire élire Abdullah Gül à la présidence.
(8) Une flottille humanitaire visant à forcer le blocus de Gaza affrétée par des organisations caritatives turques proches de l'AKP, fut arraisonnée en mai 2010 par l'armée israélienne. Au cours de l'assaut sur l'ancien ferry Mavi Marmara, neuf personnes furent tuées par les commandos israéliens, ce qui entraîna une profonde crise dans les relations entre les deux pays.