Un nouveau leader pour la Palestine?

n° 152 - Été 2016

Politique Internationale - Douze ans après sa mort en France, en novembre 2004, que reste-t-il de l'héritage de Yasser Arafat ?
Mohammed Dahlan - Rien et tout à la fois. Si nous parlons de la vision et de l'esprit militant du leader disparu, il ne reste que ses portraits accrochés aux murs des bureaux officiels. Tout le reste a été occulté : l'unité palestinienne, l'esprit du mouvement Fatah, sa fierté et sa détermination à lutter contre l'occupation. En tant que peuple et en tant que cause, nous avons été sacrifiés sur l'autel d'un objectif unique : celui des négociations pour les négociations. L'individuel prime désormais sur le collectif. Les camps de réfugiés ont été abandonnés ; les instances de décision ont été amputées de leur souveraineté ; la bande de Gaza a été volontairement délaissée ; et, à l'opposé de la modestie qu'affichait Arafat dans sa vie publique et privée, nous assistons à un étalage de luxe qui nous ferait presque oublier que notre peuple vit grâce aux dons du monde arabe. Le plus étonnant face à ce déni de démocratie, c'est le mutisme de la communauté internationale. Cette même communauté internationale qui ne perdait pas une occasion de relever la moindre incartade d'Arafat. On ne peut manquer de s'interroger sur les ressorts de cette indignation sélective...
Si, en revanche, vous voulez parler de la place d'Arafat dans le coeur des Palestiniens, sachez qu'il y est plus présent que jamais. Plusieurs années après sa mort, il jouit d'un consensus national total, y compris au sein des organisations Hamas et Djihad islamique. Le secret de cette popularité éternelle, c'est que durant toute sa vie Arafat a fait prévaloir les intérêts collectifs sur les égoïsmes individuels. Sa conduite, son humilité, sa bonté envers les plus démunis ont fait de lui un saint auprès de son peuple. Les circonstances objectivement mystérieuses de son décès n'ont fait qu'ajouter à sa dimension de grand martyr de la cause palestinienne.
P. I. - Vous avez été très proche de Yasser Arafat avant de vous éloigner du Fatah. Pourquoi avez-vous démissionné de l'Autorité palestinienne ?
M. D. - À l'époque du leader disparu, je n'ai jamais manqué à mes devoirs, ne serait-ce qu'une journée. J'étais le négociateur préféré d'Arafat sur toutes les questions relatives à la sécurité nationale. Nous formions une équipe soudée. Il nous arrivait parfois d'être en désaccord avec lui, mais jamais en accord contre lui ! La Palestine, Arafat, l'OLP, le Fatah : c'était notre vie et c'étaient les différentes facettes d'une même identité. Arafat était totalement absorbé, de la tête aux pieds, par la question nationale, jusque sur son lit d'hôpital à Paris.
Après la disparition du leader, je n'ai pas failli une seconde et j'ai pesé de toutes mes forces pour faire élire Mahmoud Abbas, bien que je fusse persuadé que personne ne pourrait remplacer Arafat et qu'il fallait mettre en place des institutions démocratiques solides. C'est d'ailleurs l'engagement qu'Abbas avait pris lorsqu'il présidait le gouvernement par intérim du vivant d'Arafat. Mais, rapidement, les choses ont évolué dans un sens différent.
J'ai démissionné de l'Autorité pour ouvrir la voie à une enquête globale et transparente au sujet des événements de Gaza en 2007 qui étaient un coup d'État. Cela n'a pas été fait. Je suis revenu par la suite à la charge lors du congrès général du Fatah à l'issue duquel j'ai été élu au Comité central. Et, là non plus, rien ne s'est produit.
P. I. - Du vivant de Yasser Arafat, vous aviez de bonnes relations avec Mahmoud Abbas. Pour quelles raisons se sont-elles détériorées ?
M. D. - Je ne critique pas l'Autorité palestinienne en tant que telle, mais la personnalisation du pouvoir et la prise de contrôle exclusif de l'administration, de ses ressources et de sa gouvernance. L'Autorité palestinienne a été totalement confisquée, à croire qu'elle a été privatisée par Abbas ! Appelez cela comme vous voudrez, mais je tiens ici à interroger l'Europe : comment permettez-vous à une seule personne d'entraver les décisions du Parlement palestinien ? Comment acceptez-vous, depuis des années, que tous les leviers du pouvoir et tout l'argent soient concentrés dans les mains d'un seul individu ? Comment réagirait le peuple français si son président agissait de la sorte, ne serait-ce qu'une seule semaine ?
P. I. - Vous affirmez publiquement que Mahmoud Abbas n'a pas réussi à préserver l'unité palestinienne... Pouvez-vous nous expliquer les raisons de cet échec ?
M. D. - N'ayant jamais cultivé la langue de bois, je m'empresse de vous dire que les raisons de mon conflit avec Abbas sont de notoriété publique et qu'elles sont claires pour tout le monde. En tant qu'ancien ministre d'Arafat, en tant que député élu par le peuple palestinien et en tant que membre élu du Comité central du Fatah, je m'opposais à tout ce qui me semblait contraire à la ligne nationale, qu'elle soit politique, financière ou administrative. J'ai même tenté de faire établir une séparation bien nette entre sa famille et les deniers publics, et il l'a mal pris. Sans oublier la crise qui a éclaté lorsque Abbas a voulu enterrer le rapport Goldstone (1) sans consulter la direction du Fatah ni l'OLP.
Je n'ai aucune rancoeur vis-à-vis de Mahmoud Abbas et je n'ai pas d'énergie à consacrer à mon ego et encore moins à celui des autres. C'est lui qui a donné un tour personnel à notre différend. Lorsqu'on observe aujourd'hui son équipe dirigeante en la comparant avec ce qu'elle était durant les premières années de son règne, on s'aperçoit qu'il n'a été fidèle à personne et qu'il s'est débarrassé de tous ceux qui défendaient des points de vue indépendants. Je pourrais vous donner les noms de tous les individus contre lesquels Mahmoud Abbas s'est retourné pour des raisons souvent personnelles. Ils sont nombreux !
P. I. - À partir des pays du Golfe, vous avez créé un vaste et puissant réseau humanitaire qui apporte une aide matérielle à de nombreux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, via notamment la Fondation Cheikh Khalifa et d'autres ONG. Cette activité, qui vous rend si populaire en territoire palestinien, n'est-elle pas un tremplin pour votre carrière politique ?
M. D. - Vous savez, il y a des exagérations et des préjugés politiques qu'il vaudrait mieux éviter. Lorsque j'ai été élu au Parlement palestinien à une écrasante majorité, j'étais à Khan Younès et pas dans les pays du Golfe. De même que, lorsque j'ai été élu membre du Comité central du Fatah, je vivais à Ramallah et pas ailleurs. Il est clair que la relation qui m'unit à mon peuple ne dépend pas de considérations géographiques ou matérielles. Elle résulte de mon parcours militant auprès des miens et auprès de ma patrie.
Cela dit, les pays du Golfe et tout particulièrement l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït n'ont jamais renoncé à aider le peuple palestinien. Ils nous ont toujours soutenus financièrement et ont accueilli des dizaines de milliers de familles palestiniennes depuis des décennies. Réciproquement, les enfants palestiniens ont activement contribué au progrès et au développement des pays du Golfe, à telle enseigne qu'il est rare de trouver un citoyen du Golfe qui n'ait pas reçu une partie de ses connaissances ou de son expérience d'une source palestinienne.
Bien que j'en parle très peu, je suis fier de l'action que je mène aux côtés de mes compatriotes les plus démunis. De même que je suis très fier de l'amitié et de la fraternité de ceux qui nous fournissent des subsides pour leur venir en aide. Je ne sais comment exprimer ma profonde gratitude à l'égard des Émirats, État, gouvernants et gouvernés, et en tout premier lieu à son Excellence cheikh Khalifa Bin Zayed, le président, et son Excellence cheikh Mohammed Bin Zayed, l'héritier du trône. Que Dieu les garde.
P. I. - La paix avec Israël passe-t-elle par la paix entre vous-même et le Hamas - un mouvement dont le gouvernement israélien ne veut pas entendre parler ?
M. D. - Il ne vous a pas échappé que je ne suis pas membre du Hamas ! Seule la direction du Hamas est en mesure d'exprimer ses positions et ses intentions. Ni moi ni d'autres ne pourrions le faire à leur place. Je voudrais néanmoins clarifier trois points essentiels.
Primo, il existe une coordination indirecte entre le Hamas et Israël, qui passe tantôt par des canaux arabes et régionaux, tantôt par des réseaux locaux. Cette coordination concerne la sécurité, le commerce et d'autres secteurs annexes. Ces contacts permettent de faire baisser la tension et d'empêcher qu'un événement quelconque ne dégénère en conflit généralisé. Je ne suis pas en train de faire des reproches à qui que ce soit, mais seulement d'essayer d'établir un état de fait que nous avons constaté à maintes reprises, le dernier épisode étant la destruction par l'armée israélienne des tunnels du Hamas.
Secundo, le Hamas entretient des relations avec de nombreux États européens et plusieurs réunions sont organisées chaque année. Ce qui signifie, à mon sens, que certains pays européens considèrent que le Hamas est « prédisposé à l'habilitation » ! En d'autres termes, qu'il est possible que le Hamas devienne un partenaire dans le cadre d'un futur règlement de la question palestinienne.
Tertio, et c'est à mon avis le point le plus important : l'organisation du Hamas ne voit plus le conflit israélo-palestinien comme une question existentielle. Plusieurs déclarations officielles du Hamas vont dans le sens d'un compromis en échange d'une longue trêve, ou plutôt d'une trêve perpétuelle, ce qui constitue un pas sans précédent en direction du principe des « deux États ».
P. I. - Mais dans sa charte, le Hamas considère toujours qu'Israël doit être rayé de la carte...
M. D. - C'est tout le dilemme du Hamas ! Écoutez mon conseil qui est fondé sur l'expérience et le pragmatisme : le Hamas est favorable à la solution des deux États, mais il n'est pas prêt - en tout cas pas dans l'immédiat - à la reconnaissance réciproque. De plus, pour être objectif, ne faut-il pas se demander également si le Likoud, lui, reconnaît l'existence de l'État palestinien et s'il reconnaît les droits légitimes des Palestiniens ? Grâce au génie d'Arafat et au pragmatisme de François Mitterrand, nous avons, nous autres, à l'OLP, modifié notre charte et considéré l'ancienne comme « caduque ». Mais le Likoud a-t-il déclaré que son hymne est « caduc » ? Un hymne raciste et extrémiste qui dit : « Le fleuve du Jourdain a deux rives, celle-ci est à nous et l'autre aussi » !
P. I. - Les crises qui secouent le monde arabe (Syrie, Irak, Libye, Yémen) ont relégué le conflit israélo-palestinien et, en particulier, la situation à Gaza au second plan. Si vous êtes élu à la tête de l'Autorité palestinienne, comment comptez-vous vous y prendre pour remédier à cette situation ?
M. D. - Décidément, vous tenez absolument à m'élire à la tête de l'Autorité palestinienne ! Il est vrai que les conflits que vous évoquez ont bouleversé les agendas nationaux et imposé de nouvelles priorités géopolitiques. Mais nul ne peut ignorer la « bombe permanente » qu'est la question palestinienne ; et nul ne peut contester la centralité de ce dossier. Il faut vraiment que les Israéliens aient la vue courte pour croire que cette situation les autorise à faire ce qu'ils veulent. Ils détruisent le principe des « deux États pour deux peuples » en prenant prétexte de futurs drames hypothétiques.
Laissez-moi vous dire en toute franchise que nous autres Palestiniens, vous-mêmes les Français, ainsi que les Israéliens, pourrions tous avoir à subir les conséquences de ce qui se passe en Palestine, en Syrie, en Irak et en Libye. Nous avons déjà commencé à payer ce tribut à Paris et à Bruxelles. Ce qui m'attriste, c'est de voir l'Europe ressortir les mêmes vieilles méthodes et les mêmes stéréotypes éculés. Le stéréotype de la fermeté à l'égard d'une partie et pas de l'autre. Le stéréotype de l'« islam politique modéré » pour ne pas avoir à affronter l'« islam politique barbare ». Le stéréotype des négociations pour les négociations, et des négociations qui succèdent aux négociations...
Je n'ai pas besoin d'être président pour affirmer que l'époque de la « solution négociée » entre les Israéliens et nous est révolue, ce qui ne signifie pas que la paix n'est plus possible. Bien au contraire : il est plus que jamais nécessaire de concevoir une nouvelle volonté internationale pour imposer aux deux parties les conditions d'une solution juste dont les fondements sont : 1) les résolutions onusiennes ; et 2) l'initiative de paix arabe initiée par le défunt souverain saoudien, le roi Abdallah Bin Abdelaziz (2). Le cadre de cette nouvelle volonté internationale pourrait être le Conseil de sécurité ou une initiative américano-russo-européenne. Faute de parvenir à ce stade de maturité politique et de responsabilité morale, la situation profitera à un seul État : celui de l'apartheid. Une telle injustice ne peut que s'achever par un conflit meurtrier.
P. I. - Peut-on parler d'un échec des accords d'Oslo, dont vous avez été l'un des artisans occultes ? La paix est-elle encore possible avec Israël et, dans l'affirmative, à quelles conditions ?
M. D. - Les accord d'Oslo n'ont pas seulement échoué : ils sont morts et enterrés depuis l'assassinat d'Itzhak Rabin. De ces accords il ne reste plus que les intérêts sécuritaires d'Israël. Et avant de répondre au deuxième volet de votre question, il est important de préciser que je n'ai pas participé aux négociations secrètes d'Oslo. J'ai accepté à contrecoeur une certaine mission sur la base de promesses fermes au sujet des prisonniers et des colonies (3).
Quant à une paix israélo-palestinienne qui reposerait sur la solution des deux États et sur les frontières de 1967, elle est actuellement en salle de réanimation ! Tous les protagonistes s'ingénient à faire croire que cette option est toujours sur la table des négociations bilatérales. Moi, je vous dis que cela est quasiment impossible. Sans l'émergence d'une volonté internationale, il est inenvisageable que les deux parties parviennent à un accord contraignant, équitable, juste et conforme aux résolutions onusiennes. L'immense majorité des deux peuples aspire à la paix, mais il manque à la fois l'outil pour y parvenir et la volonté de faire.
P. I. - Vous dites que les accords d'Oslo sont morts et qu'après vingt ans de négociations il n'y a aucun résultat. Le constat est plutôt pessimiste...
M. D. - Je ne suis ni pessimiste ni optimiste ; je suis « optissimiste » ! Que peut-on espérer d'un texte qui a été signé il y a près d'un quart de siècle, pour une période transitoire de quatre ans, et qui n'a toujours pas été appliqué ? Certes, les accords d'Oslo sont morts, mais le désir de paix avec Israël et l'aspiration à un État palestinien indépendant restent intacts. De mon point de vue, le plus efficace serait une déclaration du Conseil de sécurité qui reprendrait les principaux éléments de l'initiative de paix arabe et qui serait contraignante pour les deux parties, selon un agenda clair et précis. Si la communauté internationale ne parvient pas à un tel niveau de conscience, d'ambition, de clairvoyance et surtout de réalisme, les braises du conflit resteront rougeoyantes, prêtes à faire exploser toutes les poudrières qui se trouvent à proximité.
P. I. - Vous préconisez une solution de paix qui passerait par une initiative régionale arabe. Cette initiative n'a-t-elle pas déjà capoté dans le passé ? Comment comptez-vous faire pour que la cause palestinienne ne soit pas une fois de plus prise en otage par les États arabes et par des idéologies radicales comme celle des Frères musulmans ?
M. D. - L'absence de volonté internationale et la déliquescence de la direction palestinienne créent un vide dans lequel s'engouffrent des États marginaux qui en profitent pour semer la zizanie entre les Palestiniens. Dans les années 1970 et 1980, certains États arabes ont tenté de faire main basse sur le leadership palestinien, mais Yasser Arafat et le Fatah étaient alors suffisamment puissants et solidaires pour résister. Ce n'est un secret pour personne qu'en 1983 le Fatah s'est battu contre le régime d'Hafez el-Assad à Tripoli dans le Sud-Liban (4), puis dans les camps de Beyrouth de 1984 à 1985. Il s'agissait de repousser l'hégémonie qu'on voulait nous imposer et de préserver l'autonomie de décision de la nation palestinienne. Aujourd'hui, nous ne sommes plus en position de force. Cela dit, le retour de l'Égypte sur la scène arabe, régionale et internationale pourrait bien changer la donne et profiter à mon peuple. Vous n'avez qu'à analyser les réactions palestiniennes unanimes au discours du président Al-Sissi, le 17 mai dernier, pour vous en rendre compte.
P. I. - Vous semblez accorder une grande confiance au président égyptien Abdel Fattah al-Sissi...
M. D. - C'est vrai que je tiens le président Abdel Fattah al-Sissi en haute estime. Je suis convaincu que, sous sa direction, l'Égypte est appelée à redevenir une puissance régionale qui compte. Je vais vous faire une confidence. Lors de ma toute première rencontre avec le président Abdel Fattah al-Sissi, juste après son élection, je lui ai demandé quelle était sa vision de la question palestinienne. Son visage s'est alors empreint d'émotion et de tristesse. Il m'a répondu : « Le soldat que je suis a grandi et a été formé dans le respect de la cause palestinienne - une cause sacrée. Elle fait partie de la vie de tous les Égyptiens, et elle le restera jusqu'à la fin des temps. » Il a enchaîné : « Nous devons oeuvrer dans trois directions : il faut que l'Égypte retrouve sa vitalité ; que la direction palestinienne mette fin à ses divisions internes ; et que la paix s'installe, non seulement entre Israël et l'Autorité palestinienne, mais dans le coeur de chaque citoyen israélien et palestinien. » Ce sont précisément les trois points qu'il a développés dans son discours d'Assiout, le 17 mai dernier.
C'est aussi le cas des Émirats arabes unis qui, par la voix du cheikh Mohammed Bin Zayed et de ses frères, répètent à tous leurs visiteurs arabes ou occidentaux ces deux phrases d'une infinie sagesse : « Les Émirats acceptent et appuient ce que les Palestiniens acceptent pour eux-mêmes. Les Émirats soutiennent l'unité nationale palestinienne et appellent toujours au rejet de la discorde. »
P. I. - L'Égypte, qui a déclaré la guerre aux Frères musulmans, est-elle la mieux placée pour jouer les faiseurs de paix alors que le Hamas est issu de ces mêmes Frères musulmans ?
M. D. - La plupart des capitales arabes - Le Caire, Riyad, Amman, Alger, Rabat et les Émirats - font très bien la différence entre les Frères musulmans et le Hamas. Pour une raison évidente : le Hamas, lui, se bat contre l'occupant. Ce que je vous dis là ne va pas forcément plaire à certains dirigeants du Hamas et certainement pas aux Frères musulmans, mais c'est ainsi que les dirigeants arabes voient le rôle du Hamas.
P. I. - Vous ne cachez pas, non plus, votre admiration pour le président israélien Shimon Peres. Misez-vous sur le retour des travaillistes au pouvoir pour trouver une solution de paix ? Le dialogue est-il vraiment impossible avec Benyamin Netanyahou ?
M. D. - Celui qui ne respecte pas ses ennemis ne peut pas espérer faire un jour la paix avec eux. Ce n'est pas une question de tempérament, mais de sens politique. Si les vainqueurs de la guerre de 1914-1918 n'avaient pas humilié les Allemands, peut-être aurait-on pu éviter à l'humanité la naissance d'une créature aussi monstrueuse qu'Adolf Hitler.
Je respecte M. Peres parce qu'il est favorable à la paix, ce qui ne change rien au fait que j'ai ma position et lui la sienne. Il n'a pas d'équivalent dans le paysage politique israélien actuel. N'oublions pas qu'il a partagé avec les défunts Yasser Arafat et Yitzhak Rabin le prix Nobel de la paix. Même si les efforts titanesques de ces trois dirigeants n'ont finalement abouti à rien.
P. I. - Selon une rumeur qui court dans les pays arabes, et en particulier dans les milieux islamistes, vous seriez « l'homme des Américains » et du Mossad. Savez-vous qui est derrière cette tentative de déstabilisation ? On parle de la chaîne qatarie Al-Jazeera...
M. D. - C'est une méthode classique pour disqualifier ou diaboliser un adversaire politique. Je la désapprouve, mais disons que c'est de bonne guerre. Je peux vous affirmer, preuves à l'appui, que les services de sécurité israéliens, à la demande des autorités politiques, surveillent à la loupe tous mes faits et gestes. Plus surprenant encore : ils présentent à Mahmoud Abbas des rapports détaillés sur mes activités - ces échanges d'informations résultent des accords de coopération sécuritaire conclus entre les deux parties. Mes frères et mes compagnons sont soumis au même traitement. C'est pourquoi nous préférons travailler en pleine lumière plutôt que dans l'ombre.
Quant à mes relations avec les Américains ou les Israéliens, elles se bornent depuis des années à des rencontres furtives ici ou là, dans tel ou tel congrès au hasard de mes déplacements. En tout cas, ne comptez pas sur moi pour commenter les allégations d'un outil de propagande aux mains de qui vous savez.
P. I. - Quel est, selon vous, le bilan des révoltes arabes cinq ans après leur déclenchement ?
M. D. - Personnellement, je ne vois rien de positif dans ces événements qui ont commencé en Tunisie, et qui ont par la suite affecté l'Égypte, la Libye et le Yémen. Le plus catastrophique, c'est évidemment le cas syrien avec toutes ces tragédies et ces horreurs. Il faut faire la distinction entre, d'une part, l'aspiration des peuples à la démocratie, à la dignité et à la justice qui s'est exprimée lors de ces révolutions et, d'autre part, le résultat auquel elles ont abouti. Il est désormais établi que ces revendications populaires ont été manipulées au profit d'une tendance politique bien précise. On ignore encore certaines choses, notamment le degré de collusion entre l'Occident et les Frères musulmans avant, pendant et après ces événements (5). Mais les faits montrent clairement que le but était d'abattre les États-nations et d'établir des régimes transfrontaliers sous couvert de la résurrection du califat islamique.
Certains ont vendu à l'Occident des idées pernicieuses, qui n'ont pas manqué de trouver preneurs. Que cette ingérence dans les affaires arabes soit le fruit de la cécité occidentale ou d'une vengeance personnelle, peu importe. Le résultat est le même. Peut-être qu'en l'occurrence l'idiot utile est plus dangereux que le conspirateur cynique.
Il est normal de se demander, par exemple, si le peuple égyptien méritait un nouveau président. La réponse, bien sûr, est oui. Le problème, ce n'est pas la chute d'Hosni Moubarak ; c'est ce qui s'est produit par la suite, ce que nous appelons dans notre région la « frère-islamisation » de l'État égyptien. Les institutions sécuritaires, militaires et économiques ont été démolies ; les structures sociales, démantelées ; les esprits, pénétrés d'idées subversives. L'Égypte a été livrée à des hordes terroristes ; ses traditions, son histoire, sa dignité ont été foulées aux pieds. Et cette oeuvre de destruction s'est accomplie avec la bénédiction ou du moins l'approbation tacite de l'Europe et des États-Unis.
Il ne restait plus au peuple égyptien qu'à se soulever avec force le 30 juin 2013 pour reprendre en main son destin et sauver son pays de l'anéantissement. Après quelques atermoiements, l'armée a fini par répondre à l'appel de la nation, comme la Constitution lui en faisait l'obligation. Depuis, l'Égypte a tourné une nouvelle page de son histoire et a repris son rang naturel dans la région et parmi les nations.
P. I. - Avec le recul, diriez-vous qu'il fallait intervenir en Libye ou qu'il aurait été plus sage de laisser Kadhafi massacrer son peuple ?
M. D. - Ce qui est arrivé en Égypte n'a rien à voir avec ce qui s'est passé en Libye où certains dirigeants occidentaux sont intervenus militairement, non par amour du peuple libyen comme ils l'ont prétendu, mais pour se débarrasser de Mouammar Kadhafi et régler leurs comptes avec le régime. Une fois cette mission accomplie, la Libye a été livrée à elle-même et a dû affronter seule des années de conflits sanglants, devenant ainsi une plaque tournante du terrorisme, de l'émigration clandestine et des trafics en tout genre. C'est le peuple libyen qui paie aujourd'hui le prix de ces errements.
Je vous le dis franchement : la position des Occidentaux aujourd'hui est la même qu'il y a cinq ans. Ils cherchent toujours à imposer aux Libyens un fait accompli, sans tenir compte ni de leur opinion, ni de leur histoire, ni de leur culture, ni de leur dignité ; et, surtout, sans se préoccuper le moins du monde de leur avenir. Je crains que ce qui se passe actuellement ne creuse encore les divisions et n'aggrave les blessures du peuple libyen. Et on ose parler de printemps arabe !
P. I. - Pourquoi l'exemple tunisien n'a-t-il pas été suivi par les autres pays arabes ?
M. D. - Je sais qu'en Occident vous avez toujours considéré la Tunisie comme un modèle et une source d'inspiration pour les autres pays du monde arabe. Or vous vous trompez. Ce qui est valable pour la Tunisie n'est pas nécessairement bon pour l'Égypte, la Libye ou la Syrie. Parce que le niveau d'éducation du peuple tunisien ainsi que sa proximité avec l'héritage politique et culturel français font de ce pays un cas à part. Parce que la société tunisienne n'est pas multiconfessionnelle. Et parce que la Tunisie n'a jamais connu, que ce soit sous Bourguiba ou sous Ben Ali, d'institutions militaires puissantes. La majorité des Tunisiens sont contre la violence.
Dernier point et non des moindres : Rached Ghannouchi n'a pas le même profil que les leaders des Frères musulmans en Égypte, en Syrie, au Yémen ou en Libye. Au-delà de la forme, il s'agit d'une différence profonde qui tient à l'homme, à ses capacités et à son engagement envers sa patrie et son peuple. Certains voient en lui un tacticien habile. Il n'en reste pas moins vrai qu'il a su nouer un dialogue positif avec un certain nombre de partis laïques tunisiens.
Pour résumer, je dirais que les dirigeants des pays arabes qui ont été balayés par les révolutions de ces dernières années l'ont bien cherché. Mais qu'il aurait été plus judicieux de préserver les institutions et d'éviter des déplacements de populations massifs aux conséquences parfois tragiques. Le changement était possible sans effusion de sang et sans destructions. Certains ont préféré emprunter la voie de la violence pour maintenir leur hégémonie, avec des procédés que les peuples n'ont pas admis.
P. I. - Certains, en France, considèrent que ce qui s'est passé en Égypte n'est rien d'autre qu'un « coup d'État militaire » qui aurait mis fin à la légitimité démocratique. Les Frères musulmans avaient, en effet, été portés au pouvoir à l'issue d'un processus électoral régulier et transparent. Qu'en dites-vous ? Votre opinion est d'autant plus intéressante qu'on vous attribue un rôle important dans ces événements...
M. D. - Coup d'État, révolution : tout cela est une polémique stérile qui appartient au passé. Le plus important, c'est que ceux qui ont conduit ces changements aient agi au nom d'idéaux sincères et que le peuple ait a posteriori approuvé leur conduite. Je fais allusion ici aux officiers et aux soldats de la glorieuse armée égyptienne, ainsi qu'au président Abdel Fattah al-Sissi dont le pouvoir émane d'élections parlementaires et présidentielles parfaitement démocratiques.
Il faut maintenant se tourner vers l'avenir. L'Égypte est en première ligne dans le combat contre le terrorisme. C'est un partenaire international actif dans la lutte contre l'immigration clandestine. Elle cherche à instaurer la paix et la stabilité dans le Moyen-Orient. L'Égypte est aujourd'hui du bon côté de l'Histoire. Le monde, et l'Europe en particulier, pourraient-ils supporter l'effondrement d'un grand pays comme l'Égypte, avec ses quatre-vingt-dix millions d'habitants ? Prenez la crise libyenne, multipliez-la par vingt-cinq, et vous aurez la réponse.
P. I. - Lequel de ces deux pays a-t-il le mieux réussi son printemps : l'Égypte, qui a déclaré les Frères musulmans organisation terroriste, ou la Tunisie dont Ennahda - section locale des Frères musulmans - est « au coeur du pouvoir », pour reprendre la formule de Rached Ghannouchi ?
M. D. - J'ai déjà partiellement exprimé mon point de vue sur la question. Il me semble qu'on ne peut pas juger les évolutions en Égypte et en Tunisie à la même aune. On ne peut pas comparer une pomme à une orange, ni même une pomme à une pomme. La comparaison ne peut se faire qu'entre une pomme rouge ayant une certaine taille et une autre qui soit rouge elle aussi et de la même taille. Ce qui, encore une fois, n'est pas le cas de la Tunisie et de l'Égypte.
Vous connaissez la phrase célèbre de Rached Ghannouchi, selon laquelle Ennahda a quitté le gouvernement mais pas le pouvoir. Cela me rappelle l'art qu'avait Shimon Peres de manier les concepts et de jouer avec les mots ! La différence fondamentale entre les deux pays, c'est qu'en Égypte les Frères musulmans ont glissé vers le terrorisme alors qu'en Tunisie ils sont restés prudents et attachés à leur pays.
P. I. - En Syrie, vos amis émiratis et égyptiens se sont clairement prononcés pour le maintien au pouvoir de Bachar al-Assad. Faut-il nécessairement choisir entre le régime dictatorial de Bachar et le totalitarisme islamiste ? N'y a-t-il pas une voie médiane ?
M. D. - Ce que je comprends des positions égyptiennes et émiraties, c'est que ces deux pays tentent de sauver la Syrie en la plaçant sur une trajectoire politique acceptable et consensuelle. Ils soutiennent le peuple syrien et sont à son côté sans sa lutte pour la préservation de l'unité territoriale et nationale. D'ailleurs, la position de la coalition internationale n'est pas très éloignée. Rappelez-vous, il y a deux ans : alertés par leurs services de renseignement, les Occidentaux se sont mobilisés pour empêcher Damas de tomber aux mains de Daech et du Front Al-Nosra.
P. I. - Il y a quelques mois, Barack Obama a déclaré que « la pire de ses erreurs a probablement été le manque de suivi après l'intervention en Libye ». Partagez-vous cette opinion ? Est-il vrai que vous soutenez personnellement le général Haftar contre l'ancien membre d'Al-Qaïda, Abdelhakim Belhadj ?
M. D. - Le président américain a oublié de préciser qu'il avait transféré le dossier libyen aux Européens et que ceux-ci se sont laissé submerger par leur désir de vengeance, au point que leur capacité de jugement et de décision s'en est trouvée obscurcie. Ce fut là la première faute. Quant à la théorie du manque de suivi, elle est fallacieuse. Si l'Amérique, qui avait mis des mois à préparer son intervention en Irak et avait déployé sur le terrain une armée d'occupation d'un demi-million d'hommes, a échoué lamentablement dans l'instauration de l'ère post-Saddam Hussein, comment pouvait-elle espérer parvenir à un meilleur résultat en Libye où sa contribution à l'effort de guerre s'était limitée à l'envoi de quelques drones ?
P. I. - Aux yeux de certains intellectuels arabes comme le Syrien Adonis ou l'Algérien Kamel Daoud, le salafisme djihadiste issu d'une « idéologie obscurantiste venue du Golfe et d'une lecture totalitaire de l'islam » est un danger bien pire pour cette religion que l'islamophobie. Êtes-vous de cet avis ?
M. D. - Avec tout le respect que je dois à ces deux intellectuels, permettez-moi de vous dire que je ne partage pas leur opinion. Il existe une erreur morale qui consiste à répondre à un problème par une catastrophe. Nous sommes, je crois, dans ce cas de figure. Le terrorisme pose à nos sociétés un immense défi qui nécessite la mobilisation de toutes les compétences et de toutes les énergies. Au lieu de cela, certains glosent sur le « salafisme djihadiste » et s'ingénient à accabler les communautés musulmanes vivant en Europe. La suspicion et la culpabilisation ne peuvent que les pousser à la radicalisation. Il est clair que la lutte contre le terrorisme doit être implacable et qu'elle ne souffre aucune faiblesse. Mais il est tout aussi clair que l'islamophobie fait le lit du racisme, voire de l'épuration ethnique. Au risque de vous choquer, je dirais même que c'est le symptôme d'un nazisme de type nouveau.
P. I. - Vous semblez ignorer qu'en Europe, et singulièrement en France, la notion d'islamophobie a été forgée par les Frères musulmans, que vous combattez, et qu'elle a été propagée par la République islamique d'Iran, que vous critiquez. Pensez-vous que la France soit réellement un pays islamophobe ?
M. D. - Je ne suis pas d'accord avec votre question, car l'islamophobie est un fait objectif. Que le concept ait été créé à des fins idéologiques par tel ou un tel mouvement ou pays, soit. Il n'empêche que le phénomène sociologique est une réalité. C'est un sentiment évident de discrimination qui est ressenti par une grande partie de la population musulmane en Europe et en Occident en général. Pour vous en convaincre, relisez les déclarations de Donald Trump ! Le rôle des intellectuels dans la lutte contre l'idéologie terroriste est essentiel. Mais ils doivent, avec la même fermeté, lutter contre cette forme nouvelle de racisme qu'est l'islamophobie. Tout comme le terrorisme menace la cohésion des sociétés, l'islamophobie creuse les lignes de fracture entre les communautés.
P. I. - Vous avez déclaré récemment, au sujet de la lutte antiterroriste, que « 80 % des structures sécuritaires européennes sont inadaptées et inefficaces ». Sur quoi vous fondez-vous pour porter un tel jugement ?
M. D. - Mes déclarations sont celles d'un homme dont le destin a voulu qu'il affronte très tôt le terrorisme. La lutte contre ce fléau mortel exige des mesures de prévention adaptées, dont la plupart ne sont pas inscrites dans les lois et les constitutions occidentales. Il suffit de jeter un coup d'oeil à la liste des auteurs d'actes terroristes pour découvrir qu'ils étaient, pour la plupart, connus des services de sécurité.
Parce que vous êtes une démocratie ancienne, vos structures sécuritaires sont régies par des lois pénales et des principes constitutionnels qui datent d'un temps où le terrorisme n'existait pas, ou du moins pas sous cette forme-là. Aujourd'hui, les terroristes vivent parmi vous et ils profitent du laxisme de la législation pour prospérer. Il faut imaginer de nouvelles dispositions juridiques et judiciaires qui permettent de les combattre tout en préservant le fragile équilibre entre les libertés individuelles et la sécurité publique. Les droits de l'homme sont un acquis précieux et universel, mais le droit à la sécurité est également inscrit dans la Charte universelle des droits de l'homme !
P. I. - Comment la France peut-elle y faire face ?
M. D. - Votre pays n'a pas besoin de mes conseils. Mais, puisque vous me posez la question, je vais vous donner l'avis d'un Arabe qui vient d'une région rongée par le terrorisme depuis plus de trente ans. La lutte contre cet ennemi invisible nécessite un mixage bien dosé entre un arsenal législatif adapté et la guerre préventive. Une guerre qui rassemble toutes les forces politiques ainsi que toutes les composantes de la société, du plus haut niveau de l'État jusqu'au simple citoyen. Mais outre ces mesures strictement sécuritaires et militaires, il faudrait aussi s'attaquer aux causes du terrorisme.
P. I. - C'est-à-dire ? Pouvez-vous développer votre pensée ?
M. D. - Volontiers. Il faudrait, à mon sens :
1) Remédier aux conséquences des politiques aberrantes menées par les États-Unis et l'Europe au Proche-Orient en associant toutes les sensibilités politiques aux processus de sortie de crise (Irak, Libye, Syrie).
2) Encourager le rapprochement entre l'Europe et les pays arabes qui luttent contre le terrorisme (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Égypte, Jordanie).
3) Cesser d'accorder la protection et l'asile aux citoyens arabes impliqués dans le terrorisme et fuyant leur pays, tout en faisant la distinction entre ceux qui militent pour leurs idées sur le terrain politique et ceux qui pratiquent la violence.
4) Ne pas confondre l'islam religieux avec l'islam politique. L'Europe doit convaincre la communauté musulmane que sa guerre est dirigée contre le terrorisme et pas contre l'islam. Les organisations qui se réclament de l'islam politique ne doivent pas être autorisées à mener leurs activités.
5) Trouver une issue équitable au conflit israélo-palestinien, et réduire ainsi l'influence de l'islam politique et des mouvements terroristes qui instrumentalisent la cause palestinienne.
P. I. - Comme vous le savez, la France et la Belgique ont été ces derniers temps particulièrement visées. Selon vous, le danger vient-il de l'extérieur ou de l'intérieur de ces pays ?
M. D. - Les plantes parasites ont besoin d'un environnement favorable pour croître et proliférer. Jamais Daech n'aurait pu frapper au coeur de Paris et de Bruxelles sans un tel environnement. Nous sommes en présence d'un nouveau type de terrorisme qui s'appuie sur le principe du pardon et de la purification individuelle. L'injonction est simple, voire simpliste : tuez et vous serez lavés de vos péchés. C'est un credo hypnotisant qu'il est impossible d'infirmer à l'aide de la rationalité cartésienne, des dispositifs actuels et des lois en vigueur.
Les politiques menées à l'intérieur et à l'extérieur de vos frontières sont d'une certaine façon coresponsables du terrorisme. À l'intérieur, parce que l'intégration des minorités et des immigrés a échoué. À l'extérieur, en raison des erreurs catastrophiques commises par les États-Unis dans lesquelles l'Europe s'est laissé entraîner, qu'il s'agisse des interventions en Irak, en Syrie et en Libye, ou du traitement injuste infligé au peuple palestinien.
P. I. - Comment se fait-il que plusieurs centaines de jeunes Français soient partis faire le djihad en Syrie ? L'explication tient-elle au « credo hypnotisant » dont vous parlez ?
M. D. - Je suis en mesure de vous fournir une liste d'individus porteurs de passeports britanniques ou français qui, sans qu'ils soient inquiétés le moins du monde, recrutent des jeunes, leur achètent des armes et des munitions, et les expédient en Syrie, en Irak et en Libye. Si je suis personnellement au courant de tels agissements, comment les services de renseignement occidentaux pourraient-ils l'ignorer ? Parmi ceux dont je parle, il y en a même quelques-uns qui possèdent une carte de presse de médias bien connus !
P. I. - Dans sa politique moyen-orientale, l'Occident compte un allié de poids : la Turquie. On dit que vos relations avec ce pays sont très tendues. Pour quelles raisons ?
M. D. - Si vous le permettez, je ne souhaite faire aucun commentaire à ce sujet. Je n'aurai qu'une question à poser : que feriez-vous si l'Égypte, la Tunisie ou la bande de Gaza favorisaient une immigration clandestine massive vers l'Europe ? Seraient-ils invités à rejoindre le club des privilégiés de l'Union européenne et généreusement payés pour service humanitaire rendu ? Ne voyez-vous pas dans tout cela de la faiblesse ou de l'hypocrisie ?
P. I. - Quelle est votre position dans le conflit qui oppose l'Iran chiite à l'Arabie saoudite sunnite ?
M. D. - Je vous répondrai que je suis, comme tout Arabe sensé, du côté de l'Arabie saoudite. Sans aucune réserve ni arrière-pensée. Les guerres confessionnelles m'ont toujours semblé absurdes, dans la région ou ailleurs. Je n'ai jamais repris à mon compte cette opposition entre sunnites et chiites qui remonte à la nuit des temps et que le monde musulman avait oubliée avant qu'elle ne resurgisse depuis quelques années en Irak. Mais je sais aussi que le régime iranien a des visées expansionnistes, qu'il exacerbe le sectarisme afin de faire imploser les États arabes et d'imposer sa mainmise sur ce qu'il en restera. Tant que le pouvoir iranien ne changera pas de doctrine, la tension restera vive. C'est un conflit regrettable mais, malheureusement, inévitable... pour le moment.
P. I. - Dernière question : sommes-nous en train de vivre ce que certains penseurs comme Samuel Huntington ont appelé il y a quelques années le « choc des civilisations » ?
M. D. - Un choc des civilisations ? Comme une collision ferroviaire entre deux trains, c'est cela ? Écoutez-moi, mes amis, les civilisations s'attirent mutuellement, s'interpénètrent et véhiculent les connaissances d'un peuple à l'autre et d'une génération à l'autre. Samuel Huntington ne dit d'ailleurs pas le contraire. Les civilisations sont le produit du génie humain et de l'effort collectif, dans tous les domaines : intellectuel, artistique, littéraire, spirituel, scientifique, expérimental, pratique... Ces acquis sont complémentaires et se nourrissent d'apports réciproques.
Ce sont les intérêts et les ambitions des hommes qui s'affrontent. Les civilisations ne sont pour rien dans la folie des hommes. Adolf Hitler était-il en conflit avec la civilisation européenne lorsqu'il a déclaré ses guerres d'extermination ? En livrant Rome aux flammes, Néron assouvissait-il une vengeance personnelle contre une civilisation concurrente ? Et les atrocités du pouvoir ottoman étaient-elles un châtiment contre des musulmans issus d'une autre civilisation ? Je ne vois de nos jours aucun conflit de civilisations. Juste des conflits classiques autour d'intérêts vitaux, mais sous des formes différentes et avec de nouveaux moyens. Le terrorisme est l'un de ces nouveaux moyens.


(1) Enquête menée par le juge sud-africain Richard Goldstone, mandaté par le Conseil des droits de l'homme des Nations unies pour rendre compte de l'opération israélienne « Plomb durci » pendant l'hiver 2008-2009. Ce rapport a accusé l'armée israélienne de « crimes de guerre », ce qui a été fortement contesté par l'État d'Israël. Dans le Washington Post du 1er avril 2011, le juge Goldstone a révisé sa position en qualifiant le rapport de la mission onusienne de « version viciée qui dénonçait injustement la conduite de Tsahal pendant le conflit ». Il a affirmé qu'au moment de la rédaction du rapport les enquêteurs manquaient des informations nécessaires pour tirer des conclusions définitives.
(2) Intitulé « Initiative de paix arabe », ce projet présenté par le roi Abdallah d'Arabie saoudite au sommet de la Ligue arabe à Beyrouth, en mars 2002, et approuvé par l'ensemble des États membres, a été rejeté par le premier ministre israélien Ariel Sharon. Cette initiative prévoyait une normalisation des relations des pays arabes avec Israël en échange d'un retrait des territoires occupés par l'État hébreu depuis 1967, de la création d'un État palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale et d'un règlement « juste et négocié » de la question des réfugiés palestiniens conformément à la résolution 194 de l'ONU.
(3) Homme de confiance de Yasser Arafat, parlant parfaitement bien l'hébreu qu'il avait appris en prison, Mohammed Dahlan a été l'un des principaux acteurs des négociations secrètes entre les Palestiniens et les Israéliens qui ont conduit aux accords d'Oslo en 1993 et à la création de l'Autorité palestinienne la même année.
(4) Dès la guerre civile libanaise, déclenchée le 13 avril 1975 à la suite d'un incident entre les Phalanges chrétiennes et les Palestiniens réfugiés au Liban depuis la guerre des Six Jours (1967) et Septembre noir (1970), Hafez al-Assad, qui y est intervenu militairement en 1976, affichait son ambition de constituer une Grande Syrie intégrant le Liban, la Jordanie et l'OLP. Avec l'intervention israélienne au Liban en 1982, l'OLP abandonna le Sud-Liban pour se replier sur Beyrouth, alors que le Nord passait sous influence syrienne. Hafez al-Assad voulait contrôler la résistance palestinienne afin d'étendre sa mainmise sur le Liban, mais Arafat a résisté en provoquant un conflit armé entre l'armée syrienne et le Fatah qui a fait des centaines de morts en 1983 et qui a repris en 1984-1985.
(5) Le président égyptien Nasser a toujours accusé les Frères musulmans d'être les mercenaires des services secrets britanniques, et cela depuis leur naissance en 1928. Les Frères musulmans s'en défendent mais plusieurs historiens arabes et occidentaux, notamment Olivier Carré et Gérard Michaud (Les Frères musulmans, 1928-1982, Gallimard, 1983), confirment cette thèse. Aussi bien dans la guerre en Afghanistan que dans le conflit entre le régime algérien et le FIS, certaines capitales occidentales ont fait preuve de complaisance envers les islamistes dont plusieurs ont été accueillis en tant que réfugiés politiques. Cette relation entre les Frères musulmans, devenus « islamistes modérés », et certains pays occidentaux est devenue manifeste avec le « printemps arabe ».