Au coeur de la DGSE

n° 153 - Automne 2016

C'est un bureau spacieux où trône un portrait du président de la République, François Hollande, mais aussi celui du général de Gaulle, l'homme qui a doté la France, après guerre, d'un service de renseignement extérieur considéré aujourd'hui comme l'un des meilleurs au monde. Ce bureau, situé au premier étage du bâtiment central de la « Piscine », boulevard Mortier, à Paris, c'est celui de Bernard Bajolet, l'homme qui dirige la DGSE (Direction générale de la Sécurité extérieure).
Dans quelques mois, ce grand commis de l'État à la riche carrière diplomatique passera le témoin à son successeur. Discret, très proche du chef de l'État qu'il tutoie, M. Bajolet n'avait jamais accordé d'interview de fond depuis sa nomination, en 2013, à la tête des services secrets extérieurs. Il a choisi Politique Internationale pour son premier - et peut-être unique - grand entretien à un média. Bernard Bajolet dresse ici un bilan circonstancié de son action à la tête de la DGSE. Si son statut lui interdit formellement d'entrer dans le détail des opérations, il n'esquive aucune des questions que nous lui posons. Et permet ainsi aux lecteurs de Politique Internationale de pénétrer, en quelque sorte, au coeur même des services secrets extérieurs de la France...
T. H.

Thomas Hofnung- Monsieur Bajolet, après avoir longtemps servi la France en tant qu'ambassadeur (1), vous êtes devenu, en 2008, coordonnateur national du Renseignement et vous dirigez, depuis avril 2013, la DGSE, le principal service de renseignement français. La diplomatie et le renseignement représentent-ils les deux faces d'une même médaille ?
Bernard Bajolet - Disons qu'il s'agit de deux métiers complémentaires. Fondamentalement, le renseignement commence là où s'arrête la diplomatie. Le diplomate a des contacts officiels, il rencontre des interlocuteurs dans son pays de résidence... mais il ne fait pas de renseignement. Il écoute, rapporte et analyse ce qu'on lui dit, et c'est déjà beaucoup ! Mais notre service, lui, voit ce que le diplomate ne peut pas voir. Il aide l'État à lire le dessous des cartes.
J'ajoute que, même si nous échangeons beaucoup avec le Quai d'Orsay et avec les ambassades, nous disposons de notre propre point de vue. La DGSE est totalement libre de sa parole lorsqu'elle s'adresse aux gouvernants. Et c'est quelque chose d'essentiel. Pour le président de la République, pour le premier ministre, pour les ministres des Affaires étrangères et de la Défense, il est très important d'entendre différents sons de cloche. Il n'y a pas de vérité absolue : sur un même dossier, nos analyses peuvent différer de celles des diplomates, tout simplement parce qu'elles ne procèdent ni des mêmes méthodes ni des mêmes sources.
T. H. - Les attentats qui ont visé le territoire français en 2015 ont-ils conféré au renseignement une place accrue ?
B. B. - Les hauts responsables du pays n'ont pas attendu les attentats pour faire du renseignement une priorité. À cet égard, je tiens à souligner qu'il existe, depuis une dizaine d'années, une remarquable continuité dans l'action de l'État en matière de renseignement - et cela, quelles que soient les sensibilités politiques des dirigeants. Au cours de cette période, plusieurs nouvelles structures sont apparues et les entités existantes ont été renforcées : la Délégation parlementaire au renseignement est née en 2007 et ses prérogatives ont été accrues en 2013 ; le Conseil national du renseignement a été fondé en 2008 ; sans oublier la création, également en 2008, de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), transformée en 2014 en Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) (2). Enfin, deux lois extrêmement importantes sur le renseignement ont été adoptées et promulguées (3). Bref, les attentats de 2015 n'ont fait que confirmer une tendance - la consolidation de nos structures de renseignement - qui était déjà en cours depuis un bon moment.
T. H. - Dans les faits, la DGSE bénéficie-t-elle d'une véritable autonomie ?
B. B. - Oui. C'est particulièrement vrai pour le statut de nos fonctionnaires, notre gestion administrative et la conduite des opérations, et c'est indispensable pour la préservation du secret et la réactivité que l'on attend de nous. Mais nous agissons, cela va de soi, selon les directives de nos autorités politiques ; et nos activités sont soumises, de façon tout à fait normale, à de …

Sommaire

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