L'ennemi numéro un du Kremlin

n° 153 - Automne 2016

À 40 ans, Alexeï Navalny est probablement, malgré les campagnes de dénigrement incessantes déchaînées contre lui par les médias officiels, l'opposant politique le plus influent de Russie - reconnu comme tel, en particulier, par le magazine Time (1). Diplômé en droit et en finances, avocat, il se rend célèbre dès le milieu des années 2000 en exposant, sur son blog dont l'audience explose rapidement, d'innombrables mécanismes de corruption au sein des entreprises, banques et institutions russes. Ses méthodes sont relativement simples : il devient actionnaire de diverses sociétés en y investissant de petites sommes, ce qui lui permet d'avoir accès à leurs bilans comptables et de repérer les irrégularités ; il relève, dans les informations ouvertes au public (nominations, fusions et acquisitions de sociétés, transactions commerciales), les manifestations de népotisme ou les appels d'offres sous-évalués ; il examine les déclarations de patrimoine de nombreuses personnalités proches du pouvoir...
En 2011, il lance le Fonds de lutte contre la corruption (FBK), un organisme indépendant qui multiplie les enquêtes tonitruantes. De très nombreux hauts fonctionnaires, chefs des puissantes entreprises publiques et dirigeants du pays, y compris le tandem Poutine-Medvedev, voient leur train de vie dispendieux révélé sur le site du FBK - autant d'informations corrosives immédiatement partagées sur les réseaux sociaux par les millions de followers du Fonds et de son directeur (2).
Fin 2011-début 2012, on le retrouve au premier rang des manifestations dénonçant le succès obtenu aux élections législatives par Russie unie, le parti pro-Poutine - une formation que Navalny qualifie de «parti des voleurs et des escrocs », formule qui fera florès. Sa participation à plusieurs rassemblements non autorisés lui vaut deux séjours de quinze jours derrière les barreaux. Il n'en sort que plus populaire et plus déterminé. Même une condamnation à cinq ans de prison ferme pour « détournement d'argent public » dans le cadre d'une sombre affaire apparemment montée de toutes pièces - surnommée l'« affaire Kirovles » du nom de l'entreprise forestière au coeur du scandale (3) - ne le freine pas : le verdict provoque une vague d'indignation tant en Occident qu'en Russie même, et la prison ferme sera commuée en sursis - sans doute parce que le Kremlin « ne veut pas faire de Navalny un martyr » (4). Entre-temps, il s'est présenté aux municipales à Moscou et y a obtenu un score très honorable : 27,24 % des suffrages, contre 51,37 % au maire par intérim, Sergueï Sobianine, de Russie unie.
Libre, renforcé par son score aux municipales moscovites, Navalny se consacre à son nouveau projet politique : le Parti du Progrès, dont il devient le président en novembre 2013. Mais diriger une formation d'opposition dans la Russie de Vladimir Poutine n'est pas de tout repos. Un an et demi durant, le PP s'alliera et rompra avec les autres partis démocrates, bataillera pour ouvrir des sections dans tout le pays et s'efforcera de convaincre le ministère de la Justice de ne pas lui retirer son enregistrement officiel, sésame impératif pour se livrer à des activités politiques. Dans le même temps, Navalny continue de fréquenter les tribunaux : le 30 décembre 2014, à l'issue d'un nouveau procès ubuesque, dans le cadre de l'affaire dite « Yves Rocher » (5), il est condamné à trois ans et demi de prison avec sursis. Mais son frère cadet et associé (Oleg) ne s'en tire pas aussi aisément : il écope également de trois ans et demi d'emprisonnement... ferme. Pour Alexeï, le doute n'est pas permis : sa notoriété l'a protégé, mais son frère a été tout simplement pris en otage (6).
En avril 2015, le couperet tombe sur le Parti du Progrès : celui-ci perd son enregistrement et doit donc cesser toute activité. Il ne peut pas prendre part aux législatives de septembre 2016, remportées de façon écrasante par Russie unie, qui s'empare de 343 sièges sur 450 à la Douma (7). Pourtant, M. Navalny demeure optimiste : son FBK est plus actif que jamais, et lui-même rêve de se présenter à la présidentielle de 2018. Il lui faudra d'abord obtenir la levée de son inéligibilité, prononcée à la suite de l'affaire Kirovles, qui s'étend pour le moment jusqu'en... 2033 (8). En février 2016, un arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme lui a donné raison et même condamné la Russie à lui verser une compensation financière pour cette affaire (9). Mais la justice russe ignore régulièrement les avis de la CEDH. Le Kremlin laissera-t-il son adversaire le plus acharné participer à la course présidentielle et défier ouvertement Vladimir Poutine, qui se représentera sans doute ? Rien n'est moins sûr...
Au lendemain des élections législatives, Alexeï Navalny reçoit Politique Internationale dans les bureaux du FBK à Moscou, pour un entretien exclusif. Malgré les résultats du scrutin, il a de quoi se réjouir. Il vient en effet de réussir un très beau coup : une vidéo réalisée par le FBK, consacrée au somptueux domaine du premier ministre Dmitri Medvedev, mise en ligne la veille, compte déjà un million de vues sur YouTube (10). Deux semaines plus tard, la barre des 3,5 millions de visionnages sera franchie. On l'aura compris : Alexeï Navalny ne remportera peut-être pas le combat à armes inégales qu'il livre au Kremlin mais il aura, en tout état de cause, exposé aux yeux de ses compatriotes le vrai visage de l'élite au pouvoir...
N. R.

Natalia Rutkevich - Monsieur Navalny, vous êtes l'une des personnalités les plus controversées de Russie. Pour les uns, vous êtes un héros, un lanceur d'alerte, un espoir de changement. Pour les autres, vous êtes le représentant le plus éminent d'une hypothétique « cinquième colonne » manipulée par l'Occident afin d'affaiblir la Russie. Comment vous présenteriez-vous vous-même ?
Alexeï Navalny - Je suis le directeur du Fonds de lutte contre la corruption (FBK), l'une des principales ONG de Russie, qui vit uniquement des dons des citoyens et parvient à fonctionner sans le moindre soutien de l'État et sans recevoir un centime de l'étranger. Je suis également le président du Parti du Progrès, qui est selon moi devenu, en deux ans d'existence, le principal parti d'opposition en Russie, ce qui lui a valu d'être interdit. La raison d'être de ces deux organisations est la même : la lutte contre le régime actuel. Ce régime est injuste, néfaste, nocif. Il conduit le pays dans l'impasse. Pour en venir à bout, nous faisons beaucoup de choses différentes, mais le premier axe de notre travail, c'est la dénonciation de la corruption. La corruption, on le voit à d'innombrables exemples, est le principe moteur du régime. Pour les membres du clan au pouvoir, c'est à la fois une fin (elle leur permet de s'enrichir démesurément) et un moyen (c'est de cette façon que Poutine dirige la Russie).
N. R. - Êtes-vous entendu par vos compatriotes ? Les législatives du 18 septembre 2016 se sont soldées par une victoire écrasante de Russie unie, le parti du pouvoir, et l'on ne compte pas le moindre candidat d'obédience démocrate au sein de la nouvelle Douma...
A. N. - Il ne faut pas s'arrêter à la composition de la Douma. Selon moi, ces « élections » - quand vous transcrirez cet entretien, n'oubliez pas de placer ce mot entre guillemets, car cette farce n'a d'élections que le nom - ont montré que les citoyens, dans leur majorité, n'étaient plus dupes. Le chiffre le plus important, ce n'est pas celui du nombre de sièges obtenu par Russie unie ou par les trois autres partis-croupions autorisés à siéger au Parlement : c'est celui de la participation. Officiellement, celle-ci a été de 47,8 %. Mais, en réalité, elle n'a été que de 36,5 %. D'après des études dignes de foi, quelque 11 millions de bulletins ont été ajoutés pour gonfler les chiffres (11). Il s'agit tout simplement du taux de participation le plus bas jamais enregistré lors d'élections générales en Russie. Dans les grandes villes, ce chiffre a été encore plus misérable : à Saint-Pétersbourg, seuls 20 % des inscrits se sont déplacés ; à Moscou, à peine davantage. Si l'abstention a été aussi énorme, c'est parce que les gens ont bien compris que leur vote ne changerait strictement rien. Nous avions écrit dès avant le scrutin que le seul but de cette parodie de consultation était d'entériner le statu quo - à savoir une Douma écrasée par Russie unie, accompagnée de trois …

Sommaire

L'ennemi numéro un du Kremlin

Entretien avec Alexeï Navalny par Natalia Rutkevich

Quels scénarios pour la Russie ?

par Arnaud Dubien

Monténégro : cap sur l'Otan

Entretien avec Milo Djukanovic par Isabelle Lasserre

Vers un Brexit « dur »

par Eric Albert

Le désarroi européen

Entretien avec Luuk van Middelaar par Baudouin Bollaert

Albion et la « Belle au bois dormant »

Entretien avec Jean-Louis Bourlanges par Baudouin Bollaert

L'Espagne dans la tourmente

Entretien avec Felipe Gonzalez par Mathieu de Taillac

Allemagne : pour une démocratie pugnace

Entretien avec Thomas de Maizière par Jean-Paul Picaper

L'ombre de la Stasi

Entretien avec Roland Jahn par Jean-Paul Picaper

Au coeur de la DGSE

Entretien avec Bernard Bajolet par Thomas Hofnung

Renseignement : la touche britannique

Entretien avec Richard Dearlove par Brigitte Adès

La fin du secret international ?

par Sébastien-Yves Laurent

Diabolique NSA ?

par Claude Delesse

États-Unis : le pays des paradoxes

par Anne Toulouse

Turquie : un coup d'État providentiel

par Marc Semo

Le testament d'un géant

Entretien avec Shimon Peres par Aude Marcovitch

Thaïlande : une transition si compliquée...

Entretien avec Abhisit Vejjajiva par Arnaud Dubus

La nouvelle route de la soie

par Christian Dargnat

Quand la chine se réformera...

Entretien avec Jean-Luc Domenach par Mathieu Bouquet

Kim Jong-un ou la stratégie d'Érostrate

par Pascal Dayez-Burgeon

Les grands et l'espace

Entretien avec Isabelle Sourbès-Verger par Philippe Grangereau

La présidence Trump commence

par Guy Millière