Monténégro : cap sur l'Otan

n° 153 - Automne 2016

Peuplé d'à peine 650 000 habitants, le Monténégro est l'un des plus petits États d'Europe. Dix ans seulement après l'indépendance, dix-sept ans après l'intervention de l'Otan contre la Yougoslavie, à laquelle le Monténégro appartenait encore, ce confetti balkanique a été officiellement invité par les 28 pays membres de l'Otan à rejoindre l'Organisation transatlantique. Pilier de l'Alliance, les États-Unis ont vigoureusement soutenu l'intégration du Monténégro, dont ils espèrent qu'elle poussera le pays à se réformer davantage et qu'elle contribuera à stabiliser une région où les braises des années 1990 sont toujours incandescentes. L'ancienne république yougoslave, qui a présenté sa demande d'adhésion à l'Union européenne en décembre 2008, s'est vu accorder en décembre 2010 le statut officiel de pays candidat.
Ce rapprochement rapide et spectaculaire avec ces deux grandes institutions est l'oeuvre du premier ministre Milo Djukanovic, 53 ans, l'homme fort du pays, au pouvoir depuis vingt-cinq ans. Réformateur, pro-occidental, pro-européen, cet ancien communiste qui fut en d'autres temps l'allié du président serbe Slobodan Milosevic, le boucher des Balkans, peut être crédité de ce qu'on a souvent appelé le « miracle monténégrin ». Après avoir été, à 29 ans, le plus jeune chef de gouvernement d'Europe, il est devenu celui qui détient le record de longévité au pouvoir. C'est aussi le dernier leader issu de la période des guerres yougoslaves.
Depuis qu'il a pris ses distances vis-à-vis de Slobodan Milosevic au milieu des années 1990, Milo Djukanovic a su s'attirer le soutien des investisseurs étrangers et des Occidentaux. Non seulement le Monténégro est le seul pays des Balkans à avoir échappé à la guerre, mais il a réussi à maintenir jusqu'à aujourd'hui un taux de croissance économique de 3 % en moyenne. Maîtrisant à la perfection l'art du compromis, que ce soit avec la Serbie ou avec l'Union européenne, se faufilant entre les intérêts hégémoniques des puissances régionales, Milo Djukanovic a su faire basculer le Monténégro, État vulnérable au coeur de la zone tampon qui sépare l'Est de l'Ouest européen, dans le camp de la démocratie et de la liberté.
Mais il affronte aujourd'hui de nouveaux défis. La perspective de voir le Monténégro devenir le 29e État membre de l'Otan est très mal accueillie par la Russie, qui considère ce geste comme une « provocation ». Certes, pour les Russes, le Monténégro est un État moins stratégique que la Serbie, leur allié historique et naturel. Mais le Kremlin, qui s'oppose depuis des années à l'élargissement à l'Est de l'Alliance, en fait une question de principe. Elle y voit un nouvel empiètement sur sa sphère d'influence. Juste avant le sommet de Varsovie en juillet 2016, le premier auquel participait Podgorica, des manifestations anti-Otan ont secoué le pays, qui reste très divisé sur la question. Le pouvoir monténégrin y a vu la main de Moscou, qui finance et manipule l'opposition pro-serbe, anti-européenne et anti-américaine. Pour ne pas énerver l'« ours russe » et subir le même sort que la Géorgie et l'Ukraine (qui ont payé chèrement leur volonté de s'émanciper de la tutelle de Moscou et de rejoindre l'Otan), mais aussi pour éviter de faire fuir les investisseurs russes, nombreux et puissants, Milo Djukanovic ménage Vladimir Poutine, y compris verbalement. Une prudence qui lui permettra sans doute de mener à bien son projet sans encombre...
I. L.

Isabelle Lasserre - Le Monténégro s'apprête à devenir le 29e membre de l'Organisation du traité de l'Atlantique-Nord. En quoi est-ce si important pour votre pays ?
Milo Djukanovic - C'est important pour deux raisons. La première, c'est que le Monténégro a choisi dès la fin de la guerre en ex-Yougoslavie de faire partie des familles transatlantique et européenne. Nous n'avons eu de cesse de développer les standards, les principes et les exigences de ces deux organisations : asseoir la démocratie, renforcer les droits de l'homme, promouvoir l'économie de marché. En quelques années, nous qui étions le pays le moins développé des Balkans sommes devenus celui dont l'économie est la plus dynamique, avec 3,5 % de croissance par an en moyenne. Ce sont nos efforts pour appartenir à ce système de valeurs qui nous ont permis d'être officiellement invités par les membres de l'Otan à rejoindre l'Organisation.
Les autres pays des Balkans sont en retard par rapport à nous. C'est la deuxième raison pour laquelle l'intégration du Monténégro à l'Otan est cruciale : il s'agit pour nous de défendre la réputation des Balkans. L'Histoire nous a appris que cette région est traditionnellement instable. Les fantômes du passé y sont toujours présents. Or il ne peut y avoir ni démocratie ni développement économique sans stabilité. L'adhésion à l'Otan est le meilleur moyen d'obliger les pays balkaniques à emprunter un chemin différent de celui vers lequel ils se tournent naturellement. Nous souhaitons servir d'exemple à nos voisins et leur montrer la voie à suivre.
I. L. - Que se passerait-il si le processus d'intégration n'aboutissait pas ?
M. D. - Le Monténégro est la seule ex-république yougoslave qui ait échappé à la guerre dans les années 1990. La seule à s'être tournée vers le développement économique, la seule, parmi celles qui n'ont pas encore intégré l'Union européenne, à regarder fixement vers l'Europe. Vers l'avenir et non vers le passé. Mais la stabilité interne d'un pays dans une région instable ne veut pas dire grand-chose. Bien que nous n'ayons pas pris part au conflit, nous en avons subi les conséquences : arrêt des investissements, effondrement du tourisme, chute du commerce. C'est au Monténégro que se précipitaient les réfugiés. À certaines périodes, nous en avons accueilli plus de 120 000, ce qui représente un cinquième de notre population. J'en suis intimement convaincu et je le redis : la clé du développement régional réside dans la stabilité. Nous devons prouver à nos voisins que l'appartenance à l'Otan apporte des bénéfices et permet d'accroître le niveau de vie grâce, précisément, à cette stabilité. Je suis persuadé que la stagnation historique des Balkans occidentaux, en matière de PIB, est due au fait qu'ils n'ont pas choisi assez tôt le modèle de développement européen. Il est impératif et urgent qu'ils changent de direction et de système. Le Monténégro peut les y aider en montrant l'exemple et en les tirant vers cet objectif. Mais il n'est ni assez grand ni assez fort pour y arriver seul, sans l'aide de l'Otan. …

Sommaire

L'ennemi numéro un du Kremlin

Entretien avec Alexeï Navalny par Natalia Rutkevich

Quels scénarios pour la Russie ?

par Arnaud Dubien

Monténégro : cap sur l'Otan

Entretien avec Milo Djukanovic par Isabelle Lasserre

Vers un Brexit « dur »

par Eric Albert

Le désarroi européen

Entretien avec Luuk van Middelaar par Baudouin Bollaert

Albion et la « Belle au bois dormant »

Entretien avec Jean-Louis Bourlanges par Baudouin Bollaert

L'Espagne dans la tourmente

Entretien avec Felipe Gonzalez par Mathieu de Taillac

Allemagne : pour une démocratie pugnace

Entretien avec Thomas de Maizière par Jean-Paul Picaper

L'ombre de la Stasi

Entretien avec Roland Jahn par Jean-Paul Picaper

Au coeur de la DGSE

Entretien avec Bernard Bajolet par Thomas Hofnung

Renseignement : la touche britannique

Entretien avec Richard Dearlove par Brigitte Adès

La fin du secret international ?

par Sébastien-Yves Laurent

Diabolique NSA ?

par Claude Delesse

États-Unis : le pays des paradoxes

par Anne Toulouse

Turquie : un coup d'État providentiel

par Marc Semo

Le testament d'un géant

Entretien avec Shimon Peres par Aude Marcovitch

Thaïlande : une transition si compliquée...

Entretien avec Abhisit Vejjajiva par Arnaud Dubus

La nouvelle route de la soie

par Christian Dargnat

Quand la chine se réformera...

Entretien avec Jean-Luc Domenach par Mathieu Bouquet

Kim Jong-un ou la stratégie d'Érostrate

par Pascal Dayez-Burgeon

Les grands et l'espace

Entretien avec Isabelle Sourbès-Verger par Philippe Grangereau

La présidence Trump commence

par Guy Millière