Thaïlande : une transition si compliquée...

n° 153 - Automne 2016

Depuis dix ans, la Thaïlande est enlisée dans une crise profonde qu'elle peine terriblement à surmonter. Cette crise est, certes, née de circonstances précises (le renversement par l'armée d'un gouvernement démocratiquement élu) ; mais celles-ci n'ont fait que mettre en relief l'inadéquation d'un système fossilisé, incapable de procéder aux indispensables réformes de l'appareil bureaucratique et judiciaire, de moderniser l'institution monarchique (1) et d'assurer la soumission des militaires au gouvernement civil (2).
La période d'instabilité actuelle a, en fait, démarré en 2006. Après cinq ans de gouvernement du flamboyant milliardaire Thaksin Shinawatra, qui avait acquis une popularité considérable en adoptant une série de mesures en faveur des démunis et, spécialement, des habitants des zones rurales, ses opposants conservateurs et ultra-royalistes - surnommés les « Chemises jaunes » - organisent d'immenses manifestations pour dénoncer l'arrogance et les conflits d'intérêts du richissime premier ministre. Ils lui reprochent, en particulier, de manipuler les politiques gouvernementales afin d'avantager ses propres entreprises, ses amis et son clan familial, mais aussi d'afficher une attitude insuffisamment respectueuse vis-à-vis du monarque. Grief supplémentaire : la volonté de Thaksin de s'attaquer aux bastions conservateurs que sont l'armée et la haute fonction publique. En septembre 2006, l'armée intervient et évince Thaksin du pouvoir grâce à un coup d'État perpétré sans violence et généralement bien accueilli par les milieux urbains qu'excède le développement de la corruption. Loin de résoudre la crise, ce putsch entraîne le pays dans un cycle de manifestations, d'élections et d'immixtions des militaires dans les affaires politiques.
En décembre 2008, après deux ans d'instabilité, les députés de l'Assemblée nationale portent à la tête du gouvernement Abhisit Vejjajiva, le chef du Parti démocrate (centre droit). Économiste formé à l'Université d'Oxford, Abhisit a alors déjà près d'un quart de siècle d'expérience politique derrière lui. Élu député à l'âge de 27 ans, en 1991, il avait pris la tête du Parti démocrate en 2005. En à peine trois ans, son gouvernement parvient à limiter la corruption endémique au sein du service public et des milieux politiques et à redresser l'économie. Cette période est cependant marquée par de nouvelles violences. Les partisans de Thaksin - les « Chemises rouges » - descendent dans la rue à de multiples reprises. Leur mouvement est brutalement réprimé en avril et mai 2010 par l'armée (3), avec l'assentiment du gouvernement d'Abhisit. Un peu plus d'un an plus tard, en juillet 2011, les législatives sont remportées par le parti pro-Thaksin Puea Thai (« Pour les Thaïlandais ») (4), qui obtient 265 sièges à l'Assemblée nationale contre 159 pour le Parti démocrate. La propre soeur de Thaksin, Yingluck Shinawatra, devient alors premier ministre.
Mêmes causes, mêmes effets : en mai 2014, après six mois de manifestations des « Chemises jaunes », un nouveau putsch renverse ce gouvernement - là encore accusé de corruption et d'abus de pouvoir (on lui reprochait notamment d'avoir voulu faire voter une loi d'amnistie qui aurait permis à Thaksin Shinawatra, exilé depuis sa condamnation pour abus de pouvoir en 2008, de revenir en Thaïlande). Une junte, officiellement baptisée Conseil national de la paix et de l'ordre (NCPO) et dirigée par le général Prayuth Chan-ocha, se trouve toujours à la tête du pays à l'heure actuelle. Prayuth Chan-ocha s'est également proclamé premier ministre dans l'attente de nouvelles élections, qui doivent avoir lieu fin 2017.
On le voit : la Thaïlande, pays carrefour de l'Asie du Sud-Est et pilier de l'Association des nations d'Asie du Sud (ASEAN), semble prisonnière d'un cercle vicieux. Le royaume possède pourtant des atouts réels, à commencer par sa nombreuse population - 67 millions d'habitants à 95 % bouddhistes (mais avec une forte minorité musulmane concentrée dans l'extrême Sud) - et d'importantes ressources naturelles (gaz, pétrole, charbon, fer, manganèse, zinc et tungstène)... L'approbation lors d'un référendum, le 7 août dernier, d'une nouvelle Constitution (oeuvre d'un comité d'experts nommé par la junte) ne résout rien. L'adoption de ce texte constitue, en réalité, un retour au régime paternaliste de démocratie guidée qui a prévalu dans les années 1980.
La Thaïlande a connu 20 Constitutions en 84 ans de monarchie constitutionnelle, soit une moyenne d'une Loi fondamentale tous les quatre ans ! Les profondes fractures politiques, économiques et sociales qui l'affaiblissent ne peuvent être réparées par une charte, si détaillée soit-elle. Il faut, ni plus ni moins, inventer un nouveau modèle qui permette au pays d'aller de l'avant. Entendez : abandonner un système hyper-centralisé dominé par une oligarchie conservatrice réunissant les militaires, les bureaucrates et l'élite royaliste, et instaurer une société plus équilibrée et plus ouverte à la participation de tous.
Après le renversement de Yingluck Shinawatra en mai 2014, Abhisit a gardé un silence relatif durant près de deux ans, à cause des restrictions imposées par la junte à la liberté d'expression. Ce n'est que ces tout derniers mois, à l'approche du référendum constitutionnel d'août, que celui qui a été le plus jeune premier ministre de l'histoire de la Thaïlande, déçu par le caractère rétrograde du projet de Loi fondamentale, a commencé à se montrer plus critique envers le régime militaire. L'homme, qui espère retrouver la tête du gouvernement à l'issue des législatives de l'année prochaine, incarne une voie modérée, à mi-chemin entre l'ultra-conservatisme des militaires et le populisme des pro-Thaksin, et semble à même de conduire le pays vers un avenir plus stable. Un espoir qui pourrait toutefois être contrarié par le système électoral adopté - une combinaison de scrutin uninominal et de scrutin proportionnel - qui favorisera l'émergence des petites formations au détriment des grands partis...
A. D.

Arnaud Dubus - Depuis l'abolition de la monarchie absolue en 1932, et plus encore depuis 2006, la Thaïlande semble plongée dans un interminable cercle vicieux constitué d'élections et de coups d'État. Le pays détient probablement le record mondial pour ce qui concerne le nombre de putschs ! Qu'est-ce qui ne fonctionne pas dans le système thaïlandais ?
Abhisit Vejjajiva - Je veux d'abord dire que, depuis des décennies, le pays a globalement progressé sur la voie du développement démocratique. Les racines de la démocratie se sont désormais implantées chez nous. Les Thaïlandais d'aujourd'hui sont beaucoup plus conscients de leurs droits que les générations précédentes. Ils veulent participer aux affaires publiques et décider de leur avenir.
Il n'empêche que le cycle dont vous parlez est une réalité. Pourtant, à la fin des années 1990 et au début des années 2000, nous avons vraiment cru que cette époque était révolue. En 1997, la Thaïlande a adopté une Constitution très progressiste, même selon les standards internationaux. Cette Constitution a notamment permis l'instauration d'une Commission anti-corruption et d'une Commission nationale des droits de l'homme, et renforcé les prérogatives du Parlement et du pouvoir judiciaire par rapport à l'exécutif.
Hélas, entre 2001 et 2006, le gouvernement élu de Thaksin Shinawatra s'est rendu coupable de nombreuses violations des droits de l'homme et s'est distingué en sombrant dans une corruption colossale. Ces exactions ont débouché sur des manifestations de rue, sur la polarisation du monde politique, sur de nombreux actes de violence... et sur le retour de ce fameux « cycle » élections-coups d'État. Je souligne toutefois que lors du dernier putsch, en mai 2014, les militaires ont expliqué qu'ils ne s'emparaient du pouvoir que dans le but de préserver la stabilité, l'ordre et la sécurité. Ils n'ont pas l'intention de demeurer aux affaires indéfiniment : ils se sont engagés à suivre leur « feuille de route », qui prévoit la tenue d'élections l'an prochain. Je sais bien qu'ils chercheront à conserver un certain contrôle tout simplement parce qu'ils redoutent de nouveaux désordres ; mais je veux croire que, au fond, ils reconnaissent la nécessité de rétablir un système démocratique.
A. D. - Samuel Huntington a écrit que les dictatures stables ouvrent la voie à des démocraties stables, mais que les régimes autocratiques instables débouchent sur des semi-démocraties instables (5). Dans la région, nous avons l'exemple de l'Indonésie, qui a bien progressé sur la voie démocratique depuis la chute de Suharto en 1998 et, espérons-le, celui de la Birmanie. Mais la Thaïlande, elle, semble bloquée dans ce cycle incessant...
A. V. - Dans toute la région, on assiste à un phénomène général de démocratisation, mais le rythme et les conditions de l'évolution diffèrent selon les pays. Des systèmes de facto à parti unique - Singapour, Malaisie, Cambodge, Birmanie - progressent sur la voie de la démocratie. Mais les avancées les plus impressionnantes se sont produites en Indonésie et aux Philippines. Dans les deux cas, c'est le renversement de régimes corrompus qui a ouvert la voie à la …

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