Asie centrale: le grand jeu démocratique

n° 154 - Hiver 2016

Enclavé entre le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Chine, le Kirghizistan est l'État le moins peuplé d'Asie centrale, avec à peine six millions d'habitants. Devenu indépendant, comme ses voisins, après la chute de l'URSS en 1991 ce petit pays a cependant connu un sort bien différent. Alors que les autres « stans » s'engageaient sur la voie de l'autoritarisme, voire de la dictature, le Kirghizistan semble être parvenu, au prix de deux révolutions, à instaurer une démocratie.
En 2005, la « Révolution des Tulipes » marque un coup d'arrêt à la dérive autocratique du président Askar Akaev, au pouvoir depuis l'indépendance, et provoque son départ en exil en Russie sans qu'un coup de feu ne soit tiré (1). La révolution porte au pouvoir Kurmanbek Bakiev, leader du Mouvement populaire du Kirghizistan, qui promet de limiter les pouvoirs du président et de combattre la corruption. Cinq ans plus tard, en avril 2010, les espoirs déçus de la Révolution des Tulipes (2) aboutissent à une nouvelle insurrection menée par le Parti social-démocrate d'Almazbek Atambaev et ses alliés. Les affrontements avec la police provoquent la mort de 88 manifestants avant que le président Kurmanbek Bakiev ne quitte le pays pour la Biélorussie. Les violences interethniques qui s'ensuivent dans le sud du pays et font des centaines de victimes parmi la communauté ouzbèque des villes d'Och et de Jalal-Abad révèlent la situation explosive avec laquelle le nouveau pouvoir doit composer (3). Une Constitution parlementaire est adoptée, et l'élection présidentielle de 2011 porte au pouvoir Almazbek Atambaev, homme d'affaires ayant fait fortune dans l'industrie des machines agricoles et chef du Parti social-démocrate du Kirghizistan (SDPK) (4). Un temps premier ministre sous Bakiev, il a été poussé à la démission en 2007 du fait de ses dissensions avec le président.
Depuis, le Kirghizistan tente tant bien que mal de préserver son indépendance ainsi que son système démocratique. En interne, ce pays pauvre (5) demeure miné par la corruption, par l'absence de renouvellement des élites, par d'importantes divisions entre le Nord et le Sud et par la faiblesse de ses institutions politiques et partisanes. Des mesures antifraude lui ont valu les satisfecit des observateurs internationaux (6) mais les élections législatives de 2015, qui ont vu une nette progression du SDPK, ont démontré combien les pratiques népotiques demeurent enracinées dans la tradition politique kirghize. En dépit d'une Constitution parlementaire, le président demeure la clé de voûte du système et concentre d'importants pouvoirs, ce dont s'inquiètent les opposants. Ces deux dernières années ont ainsi vu une diminution inquiétante de l'indépendance de la presse, et le Comité d'État de la sécurité nationale (GKNB, les services secrets) a accru sa pression sur les journalistes et sur les autorités religieuses de ce pays à majorité musulmane (7). Au printemps 2016, le Parlement kirghize a rejeté en troisième lecture une loi qualifiant d'« agents de l'étranger » les ONG recevant des fonds internationaux, en dépit du soutien du président à ce texte. Si ce vote a été perçu comme un signe d'indépendance du pouvoir législatif, le débat n'en a pas moins laissé de profondes cicatrices dans la société civile et souligné les affinités pro-russes d'Almazbek Atambaev (8).
Au niveau international, le Kirghizistan doit naviguer entre ses puissants voisins, la Russie et la Chine, dont il dépend pour ses investissements et son commerce (9). Si, pour le moment, ces deux grands États agissent en partenaires en Asie centrale, la montée en puissance de la Chine dans cette zone que Moscou continue de considérer comme sa zone d'influence est lourde de menaces pour l'avenir. Pékin est désormais le premier investisseur et créancier de la région et se mêle de plus en plus des problématiques sécuritaires (10) afin de protéger ses investissements des « trois maux » : le terrorisme, le séparatisme et l'extrémisme religieux.
Sous Atambaev, les relations entre les États-Unis et le Kirghizistan se sont passablement détériorées (fermeture, en 2014, de la base de transit aérienne de Manas (11) - près de la capitale Bichkek - et rupture, en juillet 2015, d'un important accord de coopération remontant à 1993). Ce dernier incident trouve son origine dans la remise, par le Département d'État américain, d'un prix des droits de l'homme à Azimjon Askarov, journaliste et activiste condamné à la prison à vie pour sa participation supposée aux violences ethniques du printemps 2010. En avril 2016, le Comité des droits de l'homme de l'ONU a estimé que le Kirghizistan avait grossièrement enfreint le Pacte international relatif aux droits civils et politiques dans son traitement de l'affaire Askarov - un avis qui a provoqué une révision du procès en appel (dont l'issue n'est toujours pas tranchée) et la fureur d'Almazbek Atambaev.
Beaucoup voient dans l'affaire Askarov l'une des raisons qui ont poussé le président à orchestrer une révision constitutionnelle aussi ambitieuse que controversée en 2016. Validée par référendum le 11 décembre 2016, elle a apporté des changements importants à pas moins de 26 articles de la Constitution, inversant notamment la hiérarchie des normes juridiques : les tribunaux kirghizes ne sont plus subordonnés aux tribunaux internationaux. Si Almazbek Atambaev y voit un gage d'indépendance, nombre d'opposants dénoncent une menace pour les droits de l'homme dans un pays où, selon Amnesty International, « la torture, les mauvais traitements et l'impunité pour ces violations des droits demeurent des lieux communs ». Pour l'heure, la persistance d'un débat parlementaire et d'une société civile forte permet de continuer de qualifier le système politique kirghize de « démocratique ». Mais l'adoption récente des amendements constitutionnels est venue remettre en question cet équilibre précaire. Une fois de plus, l'unique démocratie d'Asie centrale vacille sur ses fondations.
P. S.

Pierre Sautreuil - Monsieur le Président, les relations entre les États-Unis et le Kirghizistan sont au plus bas. L'élection de Donald Trump pourrait-elle aboutir à un rapprochement Bichkek-Washington ?
Almazbek Atambaev - Le Kirghizistan ne doit compter que sur lui-même et sur la volonté de Dieu. Mais, évidemment, rien ne nous interdit d'espérer que la nouvelle administration de Washington se montrera mieux disposée à notre égard que l'équipe sortante. En tout cas, nous souhaitons bonne chance à Donald Trump et la prospérité à son peuple.
Ma conviction, c'est que si le président parvient à faire coïncider les paroles et les actes du gouvernement américain, alors nos relations s'amélioreront. Ces dernières années, nous avons observé un indéniable décalage entre le discours de Washington et ses décisions concrètes. Nous avons souvent entendu les États-Unis vanter la démocratie, mais nous les avons aussi vus envoyer 300 véhicules de transport blindés chez l'un de nos voisins autoritaires (12) ! N'est-ce pas là une contradiction flagrante ? On peut ne pas aimer Vladimir Poutine, ou les dirigeants chinois, ou ceux de n'importe quel autre pays autoritaire... mais force est de constater que ces gens-là font ce qu'ils disent. Or il est fréquent que les Américains accordent leur aide non pas aux démocraties mais aux pays autoritaires. Une pratique qui rappelle le principe énoncé en son temps par Franklin D. Roosevelt à propos du dictateur nicaraguayen Somoza : « C'est peut-être un fils de pute, mais c'est notre fils de pute. »
J'ai vu la manière dont ils ont fait s'écrouler des pays parfaitement stables. J'ai vu ce qu'ils ont fait en Irak, j'ai vu comment ils ont anéanti la Libye...
P. S. - Qui sont ces « ils » ? Les États-Unis ?
A. A. - Vous savez bien de qui je veux parler, vous répondez à la question vous-même ! En Irak, ils pensaient qu'après Saddam Hussein il y aurait la démocratie. Aujourd'hui, l'Irak ne connaît que la guerre et le désarroi. En Libye, ils pensaient qu'après Mouammar Kadhafi il y aurait la démocratie. Aujourd'hui, la Libye n'existe plus. Et qui en subit les conséquences ? L'Europe, parce que tous les migrants de Libye, d'Irak, d'Afghanistan et d'Afrique se ruent vers le Vieux Continent. Vraiment, est-ce une bonne chose ? Mon credo est simple : il faut toujours chercher à négocier. Nous sommes un pays démocratique, nous négocions avec tous nos voisins et nous vivons correctement. Mais il existe des pays qui se sont habitués à tout imposer aux autres, et c'est extrêmement néfaste. Aucun pays, aucun peuple n'a le droit de se considérer comme supérieur aux autres. Nous avons déjà eu Adolf Hitler, mon père a fait la guerre contre lui (13). Le monde doit s'habituer à la négociation, au consensus. Il faut respecter tous les pays, tous les peuples de la planète, leurs cultures et leurs mentalités.
P. S. - En octobre 2014, vous avez dit que l'adhésion du Kirghizistan à l'Union économique eurasiatique (UEE) - une organisation régionale parrainée par Moscou …