Changement de décor à Washington

n° 154 - Hiver 2016

Stratège militaire, historien, économiste, ancien conseiller politique du Département d'État, du Pentagone et du Conseil de sécurité nationale des États-Unis, Edward Luttwak, 74 ans, est un touche-à-tout de génie dont l'expertise en matière d'affaires internationales est reconnue depuis des décennies et dont les innombrables ouvrages font autorité. Pourtant, quand au début du mois de mars 2016 il publie dans le Wall Street Journal une tribune libre intitulée « Vous souffrez de Trumpophobie ? Il faut vous en remettre », il suscite ironie et incrédulité. En envisageant une présidence Trump et en prédisant que celle-ci n'entraînerait pas l'apocalypse, M. Luttwak était, à l'époque, huit mois avant le scrutin, une voix solitaire. Aujourd'hui, une part de sa vision est devenue réalité : Donald Trump a remporté les primaires républicaines et l'élection générale. Reste à voir ce qu'il adviendra de la seconde partie de la prédiction... Dans cet entretien exceptionnel, Edward Luttwak explique en détail ce qui l'incite à penser que le magnat de l'immobilier sera un président pragmatique, dont la politique étrangère n'aura d'autre ligne directrice que les intérêts économiques de son pays. L'expert dresse également une passionnante galerie de portraits des membres les plus éminents de la nouvelle administration. Un document essentiel au moment où la Maison-Blanche accueille son quarante-cinquième locataire, probablement l'un des plus controversés...
A. T


Anne Toulouse - Avec la nomination de Rex Tillerson, l'ancien patron d'Exxon, au poste le plus prestigieux du gouvernement, celui de secrétaire d'État, peut-on considérer que Donald Trump a résolument placé son équipe sous le signe de ce que l'on appelle « economics statecraft », à savoir l'art de gouverner au service de l'économie ?
Edward Luttwak - Absolument, Rex Tillerson mettra la diplomatie au service des intérêts de l'économie américaine. Son grand atout est que, depuis près de vingt ans, il a l'habitude de négocier des contrats difficiles avec les Russes. Tillerson a été choisi à la place du précédent candidat républicain à la présidentielle, Mitt Romney, parce que Romney n'aime pas Poutine et n'aurait pas aimé, non plus, la nouvelle politique que Trump entend mettre en oeuvre à l'égard de la Chine. Trump veut une bonne entente avec Moscou pour avoir les mains libres avec Pékin : à ses yeux, la Russie, contrairement à la Chine, ne constitue pas une menace économique. Il juge également que les sanctions édictées à l'encontre de la Russie (1) pénalisent l'économie américaine.
Mais, de toute façon, Trump ne fera pas ce que dit Tillerson ; c'est Tillerson qui fera ce que dit Trump. D'ailleurs, Tillerson n'aura pas le contrôle du Département d'État. Trump ne commettra pas la même erreur qu'Obama : ce dernier avait totalement « sous-traité » le ministère des Affaires étrangères à Hillary Clinton ou à John Kerry. C'est la Maison-Blanche qui choisira l'entourage du secrétaire d'État et certains secteurs, comme le Moyen-Orient, lui échapperont. Pour une raison simple : Tillerson n'est pas un professionnel de la diplomatie. Certes, il connaît bien cette région pour y avoir négocié des contrats pétroliers, mais il n'a pas suffisamment de liens avec Israël, qui est un allié très important aux yeux de Donald Trump. La priorité du nouveau président, ce n'est pas la diplomatie, c'est sa promesse de ramener des emplois aux États-Unis - une promesse que, contrairement à ce que vous lisez dans le New York Times, il a l'intention de tenir. Il est comme Colbert qui pensait que la puissance de la France passait par sa capacité à produire, ou comme Hamilton (2), le premier ministre des Finances des États-Unis, qui avait rédigé un rapport sur les manufactures. Trump veut une politique étrangère fortement géoéconomique. Il est tout à fait prêt à sacrifier les considérations géopolitiques au nom des intérêts économiques des États-Unis.
A. T. - Entendez-vous par là que, sous Donald Trump, Washington fermera les yeux sur toutes les aventures extérieures de la Russie, au premier rang desquelles l'intervention de Moscou en Ukraine ?
E. L. - Sa position est très claire : les Européens, qui ont tant de jeunes au chômage, n'ont qu'à les mettre en uniforme et les envoyer en Ukraine ! À ce moment-là, les États-Unis seront avec eux ; ils seront présents pour participer, soutenir, garantir...
A. T. - La dernière phrase que vous avez prononcée est-elle une citation directe de Donald Trump ?
E. L. …