Géorgie : le rêve européen

n° 154 - Hiver 2016

La Géorgie poursuit sa politique de rapprochement avec l'UE et l'Otan malgré un environnement international des plus délicats, surtout après la guerre qui l'a opposée à la Russie à l'été 2008 (1). Ces dernières années, elle a demandé à plusieurs reprises à bénéficier du Plan d'action pour l'adhésion de l'Alliance atlantique ; a réussi à obtenir, pour ses citoyens, un régime libre de visas avec l'espace Schengen ; et a envoyé un important contingent participer à la mission militaire européenne en République centrafricaine. Mais l'immense Russie, qui soutient politiquement et militairement les régimes séparatistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud (2), soit 20 % du territoire géorgien, demeure un danger existentiel pour Tbilissi. Et cela, aujourd'hui plus que jamais : comme chacun a pu le constater au cours de ces dernières années, la Russie est en pleine affirmation de son retour sur le devant de la scène internationale. Depuis 2012, le gouvernement géorgien a opté, vis-à-vis de Moscou, pour une approche qualifiée de « patience stratégique » qui consiste à éviter toute confrontation et à maintenir le dialogue (3).
La Géorgie semble dans une impasse stratégique puisque ni l'UE ni l'Otan ne sont prêtes à l'accueillir, malgré les remarquables progrès démocratiques et institutionnels que le pays a accomplis depuis sa « Révolution des roses » en 2003. Mais elle ne perd pas l'espoir de s'arrimer, un jour, à l'Europe - même si elle a conscience que ce n'est pas pour demain. « Nous pensons davantage en termes de siècles qu'à un horizon de cinq ans », reconnaît dans cet entretien le président Guiorgui Margvelachvili.
Élu en 2013 à la tête d'un État qui, depuis 2012, vit sous régime parlementaire, ce docteur en philosophie aujourd'hui âgé de 47 ans a fait de son mandat un contre-pouvoir face à une équipe dirigeante avec laquelle il s'est fâché le jour même de son investiture (4). La politique géorgienne est dominée par le milliardaire Bidzina Ivanichvili, qui a soutenu la candidature de Guiorgui Margvelachvili à la présidentielle... et s'attendait à ce que celui-ci se contente d'inaugurer les chrysanthèmes. Erreur de calcul. Obstinément, depuis son entrée en fonctions, le président a utilisé les rares instruments à sa disposition pour rappeler régulièrement les députés au respect de la Constitution et des principes qu'ils s'étaient engagés à observer avant d'être élus (comme au sujet de la controversée loi sur la surveillance et les écoutes des citoyens ou encore sur la question de l'indépendance de la Cour constitutionnelle). Mais les dernières élections législatives (tenues les 8 et 30 octobre 2016) ont donné une « majorité constitutionnelle » au parti au pouvoir, le « Rêve géorgien - Géorgie démocratique », créé par M. Ivanichvili en 2011, qui a donc désormais la possibilité de changer la loi suprême et de supprimer l'élection du chef de l'État au suffrage universel. Il est vrai que ce dernier ne possède que peu de pouvoirs ; mais s'il n'était plus désigné par l'ensemble de la population, il ne bénéficierait plus de la moindre autorité morale et ne serait plus qu'une émanation de la majorité parlementaire, laquelle est aujourd'hui fermement entre les mains de M. Ivanichvili, dont la fortune pourrait lui assurer pour très longtemps la maîtrise du jeu politique géorgien. Le milliardaire contrôle déjà le gouvernement, dont le chef n'est autre qu'un de ses anciens employés ; les services de sécurité, dont le patron est l'ancien responsable de sa sécurité personnelle ; le parquet général et bien d'autres institutions encore...
R. G.

Régis Genté - Le Parlement européen vient de décider, le 7 décembre, que les citoyens géorgiens, ainsi que les Ukrainiens, pourraient désormais se rendre dans les pays de l'UE sans visa. Quel est le sens politique de cette décision, selon vous ?
Guiorgui Margvelachvili - Permettez-moi de commencer par les aspects pratiques de ce dossier. Comme vous le savez, nous avons quantité de projets communs avec les Européens (5). La fin du régime des visas va faciliter l'avancement de ces projets dans la mesure où notre liberté de déplacement sera désormais facilitée. Nous avons, en effet, un agenda politique très chargé avec l'UE, que ce soit avec l'Union en tant que telle dans le cadre de l'Accord d'association ou de l'Accord de libre-échange approfondi et complet (6), tous deux signés en juillet dernier, ou en bilatéral avec les États membres. À présent que nos citoyens peuvent librement se rendre dans ces pays, tous ces échanges seront encore dynamisés.
La satisfaction est d'autant plus grande que nous avons fourni d'importants efforts pour obtenir la levée de ce régime des visas. Chaque ministre, chaque haut dignitaire de la Géorgie, a tout fait pour que nous répondions aux conditions posées par les Européens.
Enfin, je ne vous apprends rien en vous disant qu'il existe, chez nous, une certaine concurrence entre eurosceptiques et pro-européens. Nous, les pro-européens, avions besoin de cette décision pour montrer que le choix que nous défendons apporte quelque chose de positif à chaque Géorgien.
R. G. - L'opinion publique géorgienne vous suit-elle encore dans votre rêve d'adhérer un jour à l'UE ? Les crises que traverse l'Union n'ont-elles pas refroidi l'enthousiasme des Géorgiens ?
G. M. - Oui, l'opinion nous suit. Et, surtout, nous suivons l'opinion ! Regardez les élections législatives du mois d'octobre dernier. Les Géorgiens ont voté massivement pour les partis pro-européens. Même les problèmes actuels de l'Europe et les difficultés que la Géorgie connaît pour avancer dans divers dossiers avec Bruxelles ne nous font pas changer de direction. Ces soucis peuvent un peu décourager les uns ou les autres, mais ils ne nous détournent pas de notre choix essentiel, qui est un choix pro-européen. Ce choix n'a pas été déterminé par telle ou telle péripétie ; il est très ancien, profondément enraciné dans notre histoire. Je le fais remonter à l'époque où nous avons adopté le christianisme, au IVe siècle. Et même lorsque la Géorgie a fait appel à la Russie pour la protéger, en 1783 - je parle du traité de Guéorguievsk (7) -, elle l'a fait pour échapper à un pouvoir oriental, celui de la Perse. C'était aussi un choix en faveur de l'Occident !
R. G. - Malgré tout, le rapprochement de votre pays avec l'Otan et l'UE semble aujourd'hui dans une impasse. Aucune de ces deux institutions n'est prête à accueillir de nouveaux membres, de peur de susciter l'ire du Kremlin...
G. M. - Je le répète : quelles que soient les difficultés actuelles, le cap occidental est le seul choix stratégique que …