Le prix de la paix

n° 154 - Hiver 2016

En 2010, quand Nicolas Sarkozy, qui l'avait choisi comme chef d'état-major particulier, lui a finalement préféré un autre candidat au dernier moment, Pierre de Villiers, homme d'honneur et de parole, a avalé la couleuvre sans mot dire. Il attendait son heure. Elle arrive en janvier 2014, lorsqu'il est nommé chef d'état-major des armées françaises.
Certains redoutaient que ce général consensuel, calme et posé n'ait pas la force de caractère nécessaire pour résister à la pression de l'exécutif. C'était mal le connaître. Ce cavalier issu de l'arme blindée, connu pour sa discrétion et sa modestie, n'a ni l'habitude de se laisser marcher sur les pieds ni celle de dissimuler la vérité, y compris et surtout lorsqu'elle fâche. Il n'est pas seulement un homme de terrain passé par le Kosovo et l'Afghanistan : il s'est aussi frotté aux réalités du pouvoir à Matignon, où il fut chef du cabinet militaire de François Fillon de 2008 à 2010. En 2010, il est promu major général des armées, un poste qui lui permet de mesurer le poids des contraintes économiques en général et celles du ministère des Finances en particulier.
Investi d'une forte autorité naturelle, doté d'une grande intelligence humaine et de l'esprit d'équipe propre aux joueurs de football - sport passion qu'il pratique régulièrement -, Pierre de Villiers a réussi à se faire apprécier de tous, civils comme militaires. Depuis qu'il dirige les armées françaises, il se bat sans relâche pour obtenir une hausse du budget de la défense et sauver un modèle militaire français usé par la multiplication des menaces et des engagements extérieurs : l'opération Barkhane au Sahel, Sangaris en République centrafricaine, Chamal en Syrie et en Irak, sans oublier Sentinelle en France. Il n'a pas hésité à mettre sa démission dans la balance pour obtenir que la baisse du budget de la défense soit enfin enrayée. Comme toujours, sa fermeté a payé. Pierre de Villiers est récemment reparti au combat pour exiger que l'effort de défense soit rapidement porté à 2 % du PIB. Faute de quoi la France ne pourra pas répondre efficacement au terrorisme islamiste et au retour des États-puissances, les deux grands périls auxquels le pays doit faire face. « Le prix de la paix, prévient-il, c'est l'effort de guerre. »
I. L.

Isabelle Lasserre - Quelles sont, à vos yeux, les principales menaces qui pèsent sur la France et sur l'Europe ? Ont-elles évolué depuis que vous êtes en poste ?
Pierre de Villiers - Nous sommes confrontés à deux types de conflictualité. D'abord - et je pense que nous n'en parlons pas assez -, le retour des États-puissances, qui s'affrontent directement ou indirectement et qui multiplient, de manière inhabituelle, les actions agressives, par exemple les dénis d'accès. Ensuite, le terrorisme islamiste radical. Il sévit sur les cinq continents et a frappé la France au coeur à plusieurs reprises. Les djihadistes veulent imposer leur idéologie et leur mode de vie à nos sociétés ; tous leurs efforts tendent vers ce double objectif. Ces deux menaces sont distinctes mais non disjointes. On le voit bien en Syrie et en Ukraine. En outre, les manifestations violentes de l'opposition entre sunnites et chiites ont resurgi de manière très vive. Elle se superpose aux deux conflictualités que je viens de décrire. Par leur acuité, ces menaces sont nouvelles. Nous les avions mentionnées dans les deux Livres blancs de 2008 et 2012, mais elles se sont cristallisées au cours des deux dernières années. Pour relever ces défis, nous devons consolider un modèle d'armée efficace, pour qu'il reste à la hauteur des ambitions du pays.
I. L. - Cette perception des menaces est-elle partagée par tous les pays européens, notamment ceux de l'est de l'Europe ?
P. de V. - Vous touchez là l'un des points les plus sensibles. Les pays de l'Est sont avant tout concernés par la puissance russe, tandis que ceux du Sud subissent surtout les conséquences de la menace terroriste. Ces écarts d'approche dans l'évaluation de la menace peuvent conduire, en effet, à des différences d'appréciation pour tout ce qui concerne la défense du continent européen. Il faut être vigilant, car cette situation pourrait devenir dangereuse. Il ne s'agit surtout pas de diviser la sécurité européenne. La France, chacun le constate, est un grand pays, qui a vocation à parler à tout le monde et qui a un rôle important à jouer au niveau militaire. Nous pouvons, nous, comprendre à la fois les pays de l'Est et ceux du Sud.
I. L. - Craignez-vous un désengagement américain de l'Otan ? Pendant sa campagne, Donald Trump a appelé les alliés à consentir un effort supplémentaire pour leur défense. En ont-ils les moyens ? Faudra-t-il revoir les priorités ? Quels sont les pays qui pourraient être conduits à accroître leur contribution ?
P. de V. - Je suis évidemment d'accord avec l'appel à la responsabilité des pays européens, tel que je comprends ce message. Les alliés se sont engagés lors du sommet de Newport en 2014 à porter leur budget de la défense à hauteur de 2 % du PIB. Cet engagement a été renouvelé lors du sommet de Varsovie en 2016. Pour concrétiser ces efforts et donc renforcer l'Otan, il s'agit de répondre aux priorités de l'ensemble, c'est-à-dire aux besoins de protection spécifiques à chaque …