Mes solutions pour Israël

n° 154 - Hiver 2016


« Un stratège de génie ! » C'est l'expression la plus couramment entendue lorsqu'on évoque Ehud Barak en Israël. Un enthousiasme que l'homme, le soldat le plus décoré de l'histoire du pays, doit à ses faits d'armes inventifs et courageux. Lors de la guerre du Kippour en 1973, il dirige une unité de chars qui ira récupérer des parachutistes tombés en territoire ennemi. Il est l'un des organisateurs de l'opération Entebbe, en 1976 en Ouganda, qui permettra la libération des otages d'un vol Air France détourné par le Front de libération de la Palestine (FPLP) (durant laquelle le frère de Benyamin Nétanyahou perdra la vie). Et c'est déguisé en femme qu'il s'infiltrera au Liban pour éliminer des fedayins de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). D'autres glorieuses opérations suivront avant qu'il ne prenne la tête des renseignements militaires (Aman) entre 1983 et 1985, puis celle de l'armée en tant que chef d'état-major entre 1991 et 1995. Après la signature des accords d'Oslo en 1993, il sera chargé de leur mise en oeuvre sur le terrain et, notamment, du redéploiement des troupes.
Ehud Barak entre en politique comme ministre de l'Intérieur d'Yitzhak Rabin en 1995 avant de passer aux Affaires étrangères sous Shimon Peres. En 1999, alors leader du Parti travailliste, il est élu premier ministre face à son opposant du Likoud, Benyamin Nétanyahou. Son premier geste politique d'importance consiste à désengager les troupes israéliennes du Sud-Liban où elles étaient présentes depuis vingt-deux ans.
Alors que la deuxième Intifada démarre à l'automne 2000, Ehud Barak rencontre le dirigeant palestinien Yasser Arafat à Camp David pour un sommet de la dernière chance, sous les auspices du président américain Bill Clinton. C'est un échec. Quelques mois plus tard, il démissionne pour permettre des élections où le premier ministre sera choisi directement par le peuple. Elles sont remportées par Ariel Sharon, alors à la tête du Likoud.
Barak revient au gouvernement en tant que ministre de la Défense du gouvernement conduit par Ehud Olmert (Kadima) en 2007. À ce poste, il dirigera l'opération Plomb durci sur Gaza (décembre 2008-janvier 2009). Lorsque Benyamin Nétanyahou sort vainqueur du scrutin de 2009, Ehud Barak choisit de faire entrer les travaillistes dans la coalition gouvernementale, ce qui lui permet de conserver son portefeuille de ministre de la Défense, contre l'avis de plusieurs membres de son parti. Fâché avec sa formation politique, il créera la sienne (Indépendance) en 2011. Un an plus tard, il quitte la vie politique.
Barak a toujours bataillé dur avec l'opinion publique israélienne. Jugé trop distant et froid dans un pays qui privilégie les effusions et les émotions, il a perdu des points dans les négociations ratées de Camp David. Pour les uns, il y a « vendu le pays pour un plat de lentilles » ; pour d'autres, il a saboté les discussions futures en affirmant qu'il « n'y avait pas de partenaire ». Pourtant aujourd'hui, alors que le pays se cherche avidement de nouveaux dirigeants dotés d'un savoir militaire et d'un pragmatisme politique qui permettent d'ouvrir le dialogue, certains prononcent à nouveau le nom d'Ehud Barak. Reste à savoir si lui a envie de revenir...
A. M.



Aude Marcovitch - Depuis votre départ du gouvernement, en 2013, comment analysez-vous l'évolution de la situation politique israélienne ?
Ehud Barak - Les dernières élections, il y a un an et demi, ont précédé de peu la vague de droitisation qui balaie actuellement l'Occident. Pour la première fois dans l'histoire d'Israël, la coalition gouvernementale est uniquement constituée de partis de droite. Pour la première fois, Benyamin Nétanyahou ne pourra pas affirmer face à ses électeurs qu'il lui est impossible de tenir ses promesses de campagne parce qu'il doit composer avec le centre ou la gauche.
Au début, le gouvernement a multiplié les déclarations lénifiantes pour faire croire qu'il se situait dans le prolongement des politiques précédentes : la solution dite « à deux États », l'unité du peuple qui est plus importante que l'unité de la terre, etc. Mais, depuis quelques années, le Likoud a été pris en otage par les éléments de l'extrême droite israélienne. Une véritable OPA hostile ! Des politiciens liés au mouvement des colons ont rejoint en masse le Likoud et ont pris possession du parti. Du coup, les personnalités pragmatiques se retrouvent en minorité. Des gens comme Dan Meridor (1) ne se reconnaissent plus dans ce parti. Même Benny Begin (2), qui est d'extrême droite mais qui est aussi quelqu'un d'honnête et attaché aux valeurs de la démocratie libérale, est désormais isolé au sein de sa propre formation.
A. M. - Comment cette prise de pouvoir de la droite dure au sein du Likoud se traduit-elle dans les faits ?
E. B. - Peu à peu, les contradictions internes ont commencé à faire surface et à révéler l'agenda caché des représentants de la droite israélienne. Pour la forme, ils continuent à employer les éléments de langage de la solution à deux États parce qu'ils savent que rien d'autre ne sera accepté par la communauté internationale. Mais leur programme est en réalité très différent. Ils veulent garder le contrôle de tout le territoire compris entre la Méditerranée et le Jourdain. Ils ne laisseront jamais les Palestiniens avoir leur État. Tout au plus leur accorderont-ils une sorte d'autonomie assortie de droits partiels, sans la possibilité de voter à la Knesset. Ils pensent que le monde s'habituera à cette situation parce que Israël est suffisamment fort pour éviter qu'on intervienne dans ses affaires intérieures.
Mais ce programme contrevient à quatre éléments fondamentaux de la démocratie israélienne : la Cour suprême, les médias, la société civile et les valeurs de l'armée.
Entre la Méditerranée à l'ouest et le Jourdain à l'est vivent actuellement 13 millions d'êtres humains : 8 millions d'Israéliens et 5 millions de Palestiniens. Si une entité nommée Israël contrôle ce territoire, elle deviendra inévitablement soit non juive soit non démocratique. C'est douloureux, mais c'est la réalité. Si les Palestiniens étaient autorisés à élire leurs députés à la Knesset, alors on créerait un État binational et, en l'espace d'une génération, cet État binational serait composé d'une majorité musulmane et d'une minorité juive. On serait alors loin du …