Yémen : extension du domaine de la guerre

n° 154 - Hiver 2016

Entre la tragédie qui ensanglante la Syrie, la crise de l'Union européenne et l'élection surprise de Donald Trump aux États-Unis, le conflit qui se déroule sur le territoire du Yémen a bien du mal à retenir l'attention des médias et des opinions publiques. Pourtant, les enjeux de cette guerre à huis clos (ou presque) ne sont pas négligeables. Ils dépassent largement le cadre des frontières de cet État, l'un des plus pauvres de la planète, dont l'essentiel des quelque 25 millions d'habitants travaillent dans le secteur agricole (café, khat), malgré le développement d'une petite industrie pétrolière.
Ce qui en 2011, dans le contexte des « printemps arabes », apparaissait d'abord comme un affrontement purement local, une lutte classique pour le pouvoir entre diverses factions yéménites, s'est en effet rapidement internationalisé. Craignant pour sa sécurité - et même, plus largement, pour sa survie en tant qu'État -, le grand voisin du Nord, l'Arabie saoudite, a décidé de s'impliquer, avec le soutien actif de son allié américain.
Installée de l'autre côté de la mer Rouge, à Djibouti (sa seule base permanente sur le continent africain), l'armée américaine veut par ailleurs éviter que le chaos au Yémen ne permette à Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), voire à l'État islamique (qui s'y est installé plus récemment), de se constituer un nouveau sanctuaire. À l'aide de ses drones, l'Amérique frappe donc régulièrement les groupes terroristes, tout en livrant massivement des armes à Riyad. Une façon, aussi, pour Washington, de se faire « pardonner » son rapprochement avec l'ennemi juré des Saoudiens, l'Iran...
Mais, au-delà de ces enjeux sécuritaires et politiques immédiats, la guerre du Yémen a acquis, plus récemment, une nouvelle dimension régionale. Comme le souligne ici Gérard Prunier, sans doute le meilleur spécialiste français de la Corne de l'Afrique, le conflit qui secoue aujourd'hui le Yémen a franchi la mer Rouge depuis que certains de ses protagonistes - à commencer par Riyad - ont fait appel à l'aide de plusieurs pays de cette zone (Érythrée, Soudan...), ce qui a déclenché une réaction en chaîne mal anticipée (notamment de la part de l'Éthiopie).
Pour Gérard Prunier, l'actuelle guerre de « basse intensité » au Yémen évoque les soubresauts à répétition que les Balkans connurent au début du XXe siècle - des soubresauts qui finirent, comme chacun sait, par mettre le feu aux poudres en Europe un certain été 1914. Il est donc grand temps de s'intéresser de près à ce qui se passe dans le sud de la péninsule arabique...
T. H.


Thomas Hofnung - Quelles sont les racines de la crise actuelle au Yémen ?
Gérard Prunier - Le Yémen, qui a été dirigé par douze dynasties différentes en autant de siècles, est sans doute le plus problématique des États arabes. D'ailleurs, son indestructible président Ali Abdallah Saleh (arrivé au pouvoir en 1978) avait coutume de dire : « Gouverner le Yémen consiste à savoir danser sur la tête des serpents. » Il est parvenu à « danser » ainsi pendant trente-trois ans, jusqu'à ce que la grande vague du printemps arabe ne finisse, en 2011, par le bousculer lui aussi. Le bousculer seulement, pas l'emporter totalement...
T. H. - Que s'est-il passé exactement en 2011 ?
G. P. - Comme en Tunisie ou en Égypte, la cible des insurgés yéménites de 2011, c'est le dictateur laïque au pouvoir, en l'occurrence Ali Abdallah Saleh. On l'accuse d'être corrompu (principalement par le biais des contrats pétroliers qu'il a signés au nom de son pays avec les États-Unis) et de servir les intérêts des Occidentaux (en luttant, comme ceux-ci le lui demandent, contre les « islamistes »). C'est ce qui motive la révolte des jeunes modernistes du pays mais, aussi, des sympathisants d'une version plus radicale de l'islam.
Reste que, au Yémen, l'équation est plus compliquée qu'ailleurs. Au sein du mouvement contestataire, les islamistes se sont rapidement répartis entre deux tendances : d'une part, Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), fidèle au groupe créé par Oussama ben Laden à la fin des années 1980 (1) ; de l'autre, une branche plus récente qui a fait allégeance à l'État islamique (EI). Les modernisateurs, eux, se sont finalement révélés peu nombreux et faiblement équipés.
Ce n'est pas tout : dans ce pays, il faut aussi compter avec deux autres forces d'opposition que l'on ne retrouve pas dans les mouvements insurrectionnels des autres pays arabes. La première d'entre elles, ce sont les indépendantistes qui rêvent de ressusciter l'ancienne République démocratique populaire du Yémen, ou Yémen du Sud, qui exista de 1967 à 1990. N'oublions pas que le Sud a été un protectorat britannique durant 150 ans, et que la fusion entre les deux Yémens a eu lieu sous la contrainte en 1990 puis, après quatre années de crise, une seconde fois en 1994. Les sécessionnistes d'Aden (la « capitale du Sud ») restent importants mais pas assez puissants, notamment sur le plan militaire, pour l'emporter face aux radicaux d'AQPA, présents sur place.
L'autre acteur local, ce sont les adeptes de la branche zaydite de l'islam. Les zaydites sont des chiites (2). Jusqu'en 1962, c'est une dynastie de sultans zaydites qui a régné sur le Yémen avant d'être renversée par une révolution laïque (dirigée par des éléments marxistes), soutenue alors par l'Égypte nassérienne.
T. H. - Les zaydites n'étaient-ils pas déjà entrés en rébellion contre Saleh avant même la vague des printemps arabes ?
G. P. - Les zaydites ont effectivement repris le chemin de la révolte dès 2004, sous la direction d'un prédicateur traditionaliste, Abdul Malik …