Islande : les pirates à l'abordage

n° 155 - Printemps 2017

Neuf ans après son élection au Parlement islandais, Birgitta Jónsdóttir rechigne toujours à se considérer comme une femme politique. Elle préfère le terme de « poéticienne », mi-poétesse, mi-politicienne. Et se conçoit davantage comme une activiste que comme un membre du petit establishment islandais qu'elle a vertement critiqué pendant la crise financière de 2008. Ses recueils de poésie, son engagement précoce en faveur d'un Internet libre et de la cause tibétaine, son penchant affiché pour le bouddhisme font d'elle une personnalité à part qui ne passe pas inaperçue au sein d'une population d'un peu plus de 300 000 habitants. Avec la crise, sa notoriété prend une coloration plus politique : elle cofonde le Mouvement des citoyens et se présente aux législatives d'avril 2009 - des élections convoquées de manière anticipée pour tenter de calmer la colère des dizaines de milliers de manifestants. Lors de la campagne, elle dénonce notamment le rôle de certains banquiers, hommes d'affaires et politiciens de l'île dans la formation d'une bulle financière dont l'explosion, favorisée par la faillite de Lehman Brothers, a provoqué celle des trois plus grosses banques du pays (1). Le Mouvement des citoyens recueille 7,2 % des suffrages. Quatre de ses candidats entrent au Parlement, dont Birgitta - tout le monde s'appelle le plus souvent par son prénom.
En 2010, cette femme née le 17 avril 1967 à Reykjavik se rapproche de WikiLeaks, le site Internet cofondé par Julian Assange. L'Australien se rend en Islande pour y préparer une série de nouvelles révélations et côtoie Birgitta. Celle-ci se lance dans une initiative (l'Icelandic Modern Media Initiative, IMMI) qui vise, avec le soutien du parlement islandais, à faire de l'île une terre d'accueil pour lanceurs d'alertes et journalistes menacés. Avant la fin de la législature, la députée quitte le Mouvement et fonde le Parti pirate islandais. Celui-ci est l'une des nombreuses émanations d'une formation politique homonyme créée en 2006 en Suède. Toutes partagent un socle de principes tournant autour de la protection des droits et des libertés, sur Internet avant tout, mais aussi hors du monde numérique. Sous une bannière commune - un drapeau noir -, cet ovni politique ne connaît pas de véritable percée électorale, hormis en Suède (7,1 % aux européennes de 2009) ou dans quelques Länder allemands. Aux législatives de 2013, les Pirates islandais obtiennent 5,1 % des voix, soit le seuil nécessaire pour entrer au Parlement. Birgitta est réélue.
La popularité de cette formation va grandissant, au point d'atteindre en avril 2016 jusqu'à 40 % des intentions de vote. Contrairement aux autres Partis pirates, la mouture islandaise semble plus en prise avec les préoccupations quotidiennes d'une partie de la population, y compris celle qui penche plutôt à droite. Son refus de se couler dans le moule, sa lutte pour la liberté d'expression et contre une vieille loi locale sur le blasphème, son combat pour la transparence dans les affaires publiques, pour un accueil plus généreux des demandeurs d'asile dans un pays qui n'en reçoit que très peu, trouvent un écho au-delà du cercle des sympathisants habituels des Pirates, généralement jeunes et branchés nouvelles technologies. Le parti fait longtemps la course en tête dans les sondages à l'horizon des législatives initialement prévues pour 2017. Mais le scandale des « Panama papers » va bouleverser le calendrier.
La publication de ces documents confidentiels émanant d'un cabinet d'avocats panaméen apprend aux Islandais que leur premier ministre de centre droit, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, et deux autres membres du gouvernement ont détenu des parts dans des sociétés installées dans des paradis fiscaux. Quelque 22 000 mécontents défilent à Reykjavik, soit près de 7 % de la population de l'île. Le chef du gouvernement doit démissionner le 7 avril 2016. Les législatives sont avancées au 29 octobre de la même année.
Peu à peu, l'avance des Pirates dans les sondages se rétrécit. Il devient la cible du Parti conservateur, qui domine la scène politique islandaise depuis l'indépendance en 1944. Bien que son leader, le ministre des Finances Bjarni Benediktsson ait lui aussi été éclaboussé par le scandale (il a reconnu avoir possédé des parts dans une société écran basée aux Seychelles), ce parti termine en tête du scrutin. Avec 29 % des voix, il renforce même sa position par rapport à 2013. Les Pirates, eux, arrivent à la troisième place, derrière le Mouvement des Verts et de gauche. Avec 14,4 %, ils triplent toutefois leur score de 2013 et passent de trois à dix députés (sur 63). Birgitta Jónsdóttir en fait partie. Après plus de deux mois de tractations (dont une tentative confiée à la chef pirate), une coalition gouvernementale de droite est finalement formée le 11 janvier 2017, avec Bjarni Benediktsson au poste de premier ministre.
A. J.

Antoine Jacob - Comment expliquez-vous la percée aux législatives d'octobre 2016 du Parti pirate islandais qui, avec près de 15 % des voix, a réalisé le meilleur résultat jamais atteint par un Parti pirate à des élections nationales ?
Birgitta Jónsdóttir - Nous avons parlé aux gens un langage qui les a touchés. Depuis 2009 et la création du Mouvement civique - le parti que j'avais fondé avant les Pirates -, toutes nos craintes se sont confirmées, qu'il s'agisse de la surveillance de masse des individus ou des violations des droits civils. Les politiciens continuent à ne pas comprendre que les droits humains doivent être strictement les mêmes, dans le monde réel comme sur Internet. Nous avons mis l'accent sur la démocratie directe et sur notre projet de Constitution populaire (2). Le Parti pirate, qui est en pointe en matière d'égalité des sexes, a su s'adresser aux femmes. Il a également éveillé l'intérêt des personnes âgées, ces générations dont on parle peu, en portant cette thématique dans le débat public. Bref, c'est en avançant des préoccupations proches de la vie des citoyens que nous avons réussi à élargir notre base électorale.
A. J. - Représenté au Parlement islandais depuis 2013, le Parti pirate est-il devenu une formation politique comme les autres ?
B. J. - Je ne pense pas que nous fassions partie de l'establishment. Du moins pas encore... Ce qui est fascinant, c'est que, dès lors que vous créez un parti politique, vous prenez le risque de devenir partie intégrante du petit milieu que vous rejetez. Au lieu de le résoudre, vous devenez l'une des causes du problème. Parce que vous avez tendance à consacrer plus de temps et d'énergie à vous maintenir au pouvoir qu'à faire le travail que vous vous étiez fixé et qui était à l'origine de la création de votre mouvement. Et parce que vous vous concentrez sur l'apprentissage des règles du jeu, plutôt que sur la création de nouvelles règles. Pourtant, il faut des activistes comme nous dans l'establishment. L'important est de ne pas devenir comme les autres, de ne pas craindre de perdre le pouvoir après l'avoir conquis. Cela dit, je suis très déçue par la façon dont nous - pas nécessairement le Parti pirate, mais tous les nouveaux partis et mouvements activistes apparus en Islande et ailleurs après la crise financière - gaspillons notre temps à réagir, au lieu de façonner une vision collective et de définir des politiques qui soient hors système.
A. J. - Comment voyez-vous votre avenir politique, à titre personnel ?
B. J. - Après huit ans passés dans l'opposition, je ne compte pas me représenter aux prochaines législatives. En fait, je pensais déjà ne plus être candidate aux élections de l'an dernier mais j'ai senti que j'étais la seule députée Pirate qui connaissait le fonctionnement du Parlement et je voulais partager ce savoir. Depuis les élections, je forme des jeunes pour qu'ils prennent le relais. Il n'est pas sain de rester trop longtemps dans les allées du …