Penser l'après-Poutine

n° 158 - Hiver 2018

La fin de toute dictature prend au dépourvu. Au printemps 1953, le président Eisenhower se plaignait de ce qu'aucun de ses services ne lui avait préparé un scénario d'action pour le cas de la mort de Staline. Le mauvais état de santé du dictateur était discuté dans les chancelleries depuis des années mais personne n'avait conçu de programme pour l'après-Staline. Il fallut improviser. L'effondrement de l'URSS fut une surprise tout aussi inattendue. Là encore, on dut improviser. Sommes-nous mieux préparés pour l'après-Poutine ? C'est peu probable. Et s'il peut sembler paradoxal d'évoquer une telle hypothèse au moment où le maître du Kremlin entre en campagne pour un nouveau mandat, l'exercice n'est pas inutile pour autant.

Première question : quelles sont les erreurs à éviter pour que la fenêtre d'opportunité qu'offrirait un changement imprévu d'équipe à Moscou ne soit pas ratée comme ce fut le cas, hélas, après la chute du communisme ?

Les fautes commises par les Occidentaux après la chute du communisme

C'est la tendance à analyser la situation politique dans des termes empruntés aux experts et aux acteurs russes qui se trouve à l'origine des errements occidentaux en Russie. Cette tendance s'est traduite de deux manières.

D'abord, elle a conduit à une personnalisation excessive de notre perception de la politique russe. C'était déjà vrai du temps de Gorbatchev, cela le fut encore davantage sous Eltsine. Les Occidentaux se posèrent avant tout la question : faut-il soutenir Gorbatchev/Eltsine ? La réponse positive apportée à cette interrogation les incita à s'engager ostensiblement derrière le dernier numéro 1 soviétique puis le premier président russe. L'aide à Gorbatchev/Eltsine se substitua à une politique pensée à l'égard de la Russie. À cause de cette approche simpliste, les Occidentaux ne se demandèrent pas de quoi la Russie avait vraiment besoin et ne voulurent pas savoir si leur leader favori oeuvrait réellement à mettre en place les réformes nécessaires. Pis encore, ils en vinrent à soutenir les décisions les plus contestables de ces leaders, telles la dissolution par la force du Parlement par Eltsine en octobre 1993 et l'adoption subséquente d'une Constitution qui jetait les bases d'un régime autocratique en Russie.

L'engagement tapageur des Occidentaux aux côtés de ces deux personnalités au moment où des changements douloureux affectaient la population russe eut un effet psychologique désastreux. Les démagogues qui pullulaient à l'époque n'eurent aucun mal à persuader nombre de leurs compatriotes que les Occidentaux se servaient de leurs « collabos » pour organiser le « génocide du peuple russe » (rappelons que la population de la Fédération de Russie est passée de 147,8 millions en 1989 à 145 millions en 2001 ; l'excédent des décès sur les naissances a atteint 5 767 922, en partie compensé par la migration des pays de la CEI (1) ; et la population russe dans l'espace ex-soviétique est passée de 121 millions en 1991 à 111 millions en 2010 (2)). Les conseillers occidentaux auprès du gouvernement d'Eltsine n'ont sans doute jamais été vraiment écoutés par leurs interlocuteurs russes, mais …