Estonie : les recettes d'un succès

n° 159 - Printemps 2018

Sur certaines photos, Kersti Kaljulaid a comme un faux air d'Angela Merkel jeune : mêmes cheveux châtains courts, même regard bleu quasi angélique, même expression de fausse candeur. Depuis son entrée en fonctions, le 10 octobre 2016, la première femme à présider la république d'Estonie a montré qu'il faudrait compter avec elle, tant sur la scène intérieure qu'à l'étranger. De quinze ans la cadette de la chancelière, elle est loin de posséder son expérience politique. Son parcours s'est bâti un peu au hasard. Étudiante en biologie née en 1969 à Tartu, ville du sud-est de l'Estonie, elle doit changer de voie pour gagner sa vie au sortir de l'occupation soviétique en 1991 : elle devient responsable des ventes chez un opérateur téléphonique, puis occupe divers postes dans une banque à capitaux suédois. Elle travaille ensuite pendant trois ans comme conseillère pour les affaires économiques auprès d'un chef de gouvernement conservateur (1999-2002), Mart Laar. Puis elle dirige une centrale électrique tout en adhérant pendant trois ans à l'Union de la patrie, un parti conservateur, sans se présenter à un quelconque mandat électif.
Après l'entrée des pays baltes dans l'Union européenne en 2004, Kersti Kaljulaid part pour le Luxembourg où elle représente l'Estonie à la Cour des comptes européenne. Elle y reste douze ans. Jusqu'à ce que son nom surgisse, en septembre 2016, dans le cadre de l'élection présidentielle. Aucun des principaux candidats ne parvient à s'imposer lors de ce scrutin au suffrage indirect. Embarras à Tallinn. Pour sauver la face, les partis se mettent d'accord sur le nom de cette outsider, une femme aux convictions libérales-conservatrices en termes économiques, ouverte sur les thèmes de l'immigration et des droits des homosexuels. Elle est élue le 3 octobre 2016, avec 81 voix pour et 17 abstentions, et succède à Toomas Hendrik Ilves - un ancien journaliste et diplomate qui ne pouvait pas se représenter pour un troisième mandat.
La plupart des 1,3 million d'Estoniens connaissent alors mal celle qui, à 46 ans, devient la quatrième - et la plus jeune - des personnalités à occuper le palais présidentiel de Kadriorg depuis le retour de l'indépendance. Déjà grand-mère, cette mère de quatre enfants (de deux mariages différents) sait qu'elle doit combler un déficit de notoriété et d'expérience. La tension croissante avec Moscou, qui s'est récemment traduite par le déploiement de missiles à capacité nucléaire dans l'enclave russe de Kaliningrad, ne lui en laisse guère le temps. Dans cette petite république parlementaire, la conduite des affaires quotidiennes revient au gouvernement. De son côté, la présidente doit savoir rassembler les citoyens et incarner l'État estonien à l'étranger (à l'exception des sommets européens, réservés au premier ministre, actuellement le centriste Jury Ratas). C'est ainsi qu'elle a rencontré son homologue américain, Donald Trump, début avril 2018 à Washington. Puis qu'elle est venue à Paris, le 9 avril, pour inaugurer en compagnie de ses homologues baltes et du président Emmanuel Macron « Les âmes sauvages », exposition au musée d'Orsay consacrée au symbolisme dans l'art balte, à l'occasion du centenaire des républiques baltes.
Alors que Toomas Hendrik Ilves ne cachait pas sa préférence pour les forums géopolitiques et les conférences à l'étranger consacrées aux technologies de l'information et à l'administration numérique - domaines dans lesquels l'Estonie s'est taillé une réputation de pionnière -, Kersti Kaljulaid, elle, tient à être très présente sur la scène nationale. Et contrairement à son prédécesseur qui passait pour élitiste, voire un brin arrogant, elle est appréciée de nombreux Estoniens pour son style direct, sa simplicité et son contact facile.
A. J.

Antoine Jacob - Madame la Présidente, quelles sont les principales réalisations de la république d'Estonie que vous souhaiteriez mettre en avant en cette année de centenaire ?
Kersti Kaljulaid - Je voudrais retenir avant tout les progrès réalisés dès la restauration de l'indépendance de notre État, en 1991. L'Estonie a embrassé d'emblée les valeurs des démocraties libérales : État de droit, indépendance des médias, libertés individuelles, droits de l'homme, etc. Autant d'éléments qui devraient s'imposer tout naturellement dans n'importe quel pays où revient la liberté après des décennies d'occupation. Nous voulions simplement pouvoir faire tout ce que nous n'avions pas pu faire lorsque nous étions sous le joug soviétique : voyager librement, parler et écrire sans risquer d'être punis, faire du commerce avec qui bon nous semble. Qui plus est, de telles valeurs garantissent la prospérité économique et l'insertion d'un État dans la communauté internationale. Or nous en avions un immense besoin. Si bien que, lorsque l'Estonie a été invitée à entamer des négociations sur l'adhésion à l'Union européenne, à la fin des années 1990, les chapitres consacrés à ces valeurs fondamentales ont pu être très rapidement bouclés. Nous étions prêts.
A. J. - Rodéo, un documentaire sorti début 2018 dans les salles, montre à quel point les conditions de vie des Estoniens étaient difficiles au sortir de l'occupation soviétique, et la marge de manoeuvre des nouvelles autorités, limitée...
K. K. - C'est exact. La transition n'a pas été facile, loin de là. Pour la rendre moins pénible, il aurait été plus confortable d'emprunter à l'étranger, d'autant que le pays n'avait pas de dette extérieure. Mais le gouvernement dirigé par Mart Laar (1992-1994) a préféré lancer une réforme monétaire, avec la création de notre propre monnaie : la couronne estonienne. Pour lui donner la plus grande stabilité possible, nous avons opté pour un régime dans lequel la parité de notre devise était strictement fixe par rapport au deutschemark. Il était extrêmement important que les gens aient confiance en la couronne et que l'inflation chute. Nous nous y sommes tenus, malgré les épreuves et le coût social. Dès lors, le gouvernement a pu rapidement proposer un budget à l'équilibre, ce qui est devenu l'une des marques de fabrique de notre politique économique.
Outre la stabilité monétaire, les nouveaux dirigeants estoniens ont promis l'adhésion à l'UE et à l'Otan. Cela n'a pas été facile non plus. Nous avions un tel retard à combler après un demi-siècle de soviétisme ! Il y avait tant de points à respecter, il fallait ne rien oublier. Je me souviens, en tant que conseillère pour la politique économique de Mart Laar lors de son second passage à la tête du gouvernement (de 1999 à 2002), d'avoir négocié avec la Commission européenne. Nous avons travaillé dur... Rien n'aurait pu se faire sans le soutien de la population. Sa résistance relève du sisu, cette force de caractère chère à nos cousins finlandais.
Plus tard, en 2009, le premier ministre Andrus Ansip s'est montré à son tour plein de hardiesse, …