La force des convictions

n° 159 - Printemps 2018

Dans les rédactions internet des grands médias espagnols, les journalistes politiques ont l'habitude de guetter ses déclarations. Ils savent, d'expérience, que l'une de ses petites phrases démultipliera les visites sur leur site. Quatorze ans après son départ des affaires, la parole de José Maria Aznar conserve un poids et une influence que nombre d'hommes politiques au zénith de leur activité ont des raisons fondées de jalouser.
Artisan de la transformation d'une droite mal défranquisée en un parti de masse puis en une formation de gouvernement moderne, le Parti populaire (PP) ; premier opposant de l'indéboulonnable Felipe Gonzalez (1982-1996), à qui il intima l'ordre d'abandonner le pouvoir en pleine séance parlementaire, en 1994, d'un tonitruant « Allez-vous-en, Monsieur Gonzalez ! » ; président du gouvernement, entre 1996 et 2004, lors de deux mandats marqués par le « miracle économique espagnol » et les engagements diplomatiques controversés aux côtés de l'Amérique va-t-en guerre de George W. Bush ; retraité de la politique de son plein gré, parce qu'il s'était fixé un maximum de deux mandats et que, encore porté par les sondages, il désigna Mariano Rajoy pour hériter des rênes de la droite espagnole ; commentateur, parfois amer, de cette vie publique qu'il quitta dans la polémique des attentats contre la gare d'Atocha (1) ; consultant ou conseiller de multiples entreprises internationales et autres cabinets d'avocats ; président du think tank libéral Fundacion FAES ; conférencier recherché des grands forums globaux : s'il faut voir un fil conducteur dans les multiples vies de José Maria Aznar, celui-ci tient sans doute à la permanence de son discours, de ses engagements, de ses convictions et de ses valeurs. D'ailleurs, sur les murs du bureau de la FAES où Aznar nous reçoit, les lettres d'amitié de George W. Bush et les photos aux côtés de l'ex-président américain, immensément impopulaire en Espagne, sont encadrées et accrochées. L'ancien chef du gouvernement ne regrette rien. Ni d'avoir entraîné son pays dans une guerre rejetée par plus de 90 % de sa population. Ni d'avoir nommé ministre de l'Économie Rodrigo Rato, empêtré aujourd'hui dans des affaires de corruption (2). Ni d'avoir choisi comme trésorier du PP Alvaro Lapuerta, qui n'a dû qu'à la démence sénile d'échapper au procès sur le financement de son parti (3)...
Aznar assume tout et parle avec une franchise qui détonne dans le monde politique. Ni Rajoy, son héritier désigné, ni le PP, sa créature, n'échappent à ses commentaires mordants. En retour, beaucoup ont combattu les politiques conservatrices qu'il adopta ; nombreux sont ceux qui voient dans la libéralisation foncière le déclencheur de la bulle immobilière fatale à l'Espagne ; légion sont ceux qui condamnent la diplomatie atlantiste qu'il appelle à nouer sans retenue. Sans compter les innombrables critiques qui prennent son assurance inébranlable pour un péché d'orgueil : « España va bien », assénait-il d'un ton serein lorsqu'il était aux affaires.
Personne ou presque, en revanche, n'ose lui faire un procès en incohérence. Quand il critique le PP, Aznar renonce en même temps à la présidence d'honneur du parti et défait les liens statutaires qui unissaient la FAES à sa formation. Quand il prend ses distances avec Rajoy, il ne tarit pas d'éloges sur son principal concurrent au centre droit : Albert Rivera, le dirigeant de Ciudadanos. Quand il stigmatise le « politiquement correct », il accepte de dérouler jusqu'au bout ses prises de position polémiques.
Car Aznar défend avec emphase la politique. Pas celle du pouvoir pour le pouvoir, qu'il accuse son successeur et héritier de pratiquer sans modération. Mais celle de l'affirmation décomplexée des valeurs. La culture occidentale contre la tyrannie islamiste. La démocratie libérale au lieu du populisme. L'État de droit face au défi séparatiste catalan.
Cette dernière question est peut-être celle qui préoccupe le plus l'ancien chef de l'exécutif. Et la réponse du gouvernement espagnol, celle qu'il comprend le moins.
José Maria Aznar, marqué par sa longue lutte contre l'ETA, le groupe séparatiste basque qui tenta de l'assassiner un an avant son arrivée au palais de la Moncloa, trouve Mariano Rajoy trop pusillanime face à l'indépendantisme catalan et ne manque pas de le dire. S'il reconnaît la réussite économique de son successeur, qui a accompagné le pays vers la sortie de la crise, il regrette son incapacité à poursuivre les réformes. Privé de la majorité absolue qui le portait lors de son premier mandat (2008-2011), Rajoy doit composer ses alliances au cas par cas, prisonnier de crises politiques qui s'alimentent les unes les autres. Ainsi, alors que le gouvernement pourrait enfin présenter un budget de reprise, moins austère, et annoncer des baisses d'impôt, les contrecoups de la crise sécessionniste l'éloignent des cinq députés indispensables du Parti nationaliste basque (PNV), une formation non indépendantiste mais solidaire des Catalans.
En prenant le temps d'un entretien en profondeur, M. Aznar développe sa pensée au-delà des petites phrases qui font le bonheur de la communauté médiatique. Et il n'hésite pas à répondre à cette question périlleuse : qu'auriez-vous fait, vous, M. Aznar, en lieu et place de Mariano Rajoy ?
M. de T.

Mathieu de Taillac - Vous êtes un partisan de longue date de la fermeté face à l'indépendantisme catalan. Or on constate actuellement que, malgré la tutelle de Madrid et les arrestations de plusieurs dirigeants, le soutien aux thèses indépendantistes ne décroît pas...
José Maria Aznar - J'ai toujours dit deux ou trois choses essentielles sur la Catalogne. D'abord, que l'unité de la Catalogne se briserait avant celle de l'Espagne. C'est ce qui s'est produit. L'Espagne ne s'est pas brisée ; la Catalogne, si. Quel succès spectaculaire pour le sécessionnisme et le séparatisme catalans ! Diviser la société catalane, diviser les familles, faire fuir les entreprises : sauf erreur, c'est bien là un processus d'autodestruction et d'affrontement.
J'ajoute que le mouvement sécessionniste n'a pas été désarticulé. Il aurait fallu d'abord traîner les auteurs du coup d'État devant les tribunaux et, seulement ensuite, organiser des élections. Certes, le coup d'État a bel et bien été stoppé ; mais la situation n'a pas été résolue politiquement.
M. de T. - Quel est l'épisode que vous appelez « coup d'État » ? Faites-vous référence à l'organisation du référendum, le 1er octobre, malgré l'interdiction de la Cour constitutionnelle, ou à la déclaration unilatérale d'indépendance du 27 octobre 2017 ?
J. M. A. - Un coup d'État a lieu quand une institution décide de se placer en dehors de la légalité. Et les institutions catalanes se sont placées en dehors de la légalité il y a longtemps, de manière de plus en plus évidente. Plus qu'un moment précis, c'est un processus, comme les responsables catalans eux-mêmes le reconnaissent.
M. de T. - Certains juristes espagnols estiment que les délits de « rébellion » et de « sédition » ne devraient pas être imputés aux dirigeants indépendantistes. Selon eux, pour qu'on puisse parler de « rébellion » ou de « sédition », il faut que des actes de violence aient été commis. Or les manifestations indépendantistes se sont caractérisées par leur aspect pacifique...
J. M. A. - Il revient aux tribunaux de définir les délits. Ce que je sais, moi, c'est qu'il y a eu un coup d'État. Une rébellion, une sédition au sens général du terme.
M. de T. - L'indépendance a été déclarée mais aucunement suivie d'effet. Pourtant, la majorité indépendantiste a été confirmée dans les urnes. N'y a-t-il donc rien à faire pour affaiblir le soutien populaire au sécessionnisme ?
J. M. A. - Les autorités n'ont pas procédé à cette « désarticulation » du mouvement indépendantiste que j'appelle de mes voeux. Et la réaction de la nation espagnole s'est traduite par un soutien accru à Ciudadanos (4)...
Je vous donne un exemple tiré de ma propre expérience. À une autre époque, quand nous étions au gouvernement, nous avons été confrontés à une situation très compliquée au Pays basque. Eh bien, nous avons décidé de faire face au terrorisme et de dissoudre le parti indépendantiste Batasuna (5). Et c'est ce qui nous a permis de reprendre la main.
M. de T. - L'option de …