Brexit, une erreur historique

n° 162 - Hiver 2019

Depuis le Brexit, Tony Blair a repris du service. L'ancien premier ministre (1997-2007) a trouvé dans cette cause une façon de revenir sur la scène politique, multipliant les discours et les interventions. Son objectif : obtenir l'organisation d'un nouveau référendum qui donnerait à ses concitoyens la possibilité de renoncer au choix qu'ils ont fait le 23 juin 2016 et de demeurer au sein de l'UE.

Tony Blair a sans doute été le leader britannique le plus pro-européen depuis Ted Heath, l'homme qui a négocié l'accession du Royaume-Uni à la CEE en 1973. Dès lors, il n'y a rien d'étonnant à le voir dénoncer avec véhémence le Brexit : selon lui, cette décision va affaiblir son pays sur les plans aussi bien économique que politique et diplomatique, et mettre en danger la paix en Irlande du Nord. Une région qui tient particulièrement à coeur à M. Blair : il a été, en 1998, l'un des architectes de l'accord du Vendredi Saint qui a permis de mettre fin aux violences intercommunautaires. Or le rétablissement d'une frontière entre l'UE et le Royaume-Uni, prévient-il, est susceptible de provoquer, à terme, une unification de l'Irlande...

E. A. et T. J.

 

Éric Albert et Thomas Johnson - Comment avez-vous réagi à l'annonce des résultats du référendum sur le Brexit, dans la nuit du 23 au 24 juin 2016 ?

Tony Blair - Comme la plupart des gens qui sont des acteurs politiques ou qui le furent, j'ai été stupéfait. Je ne pensais absolument pas que mes compatriotes voteraient en faveur d'une sortie de l'UE. Je me rendais bien compte que le pays ne souhaitait peut-être pas une intégration plus poussée avec l'Europe, mais découvrir qu'il voulait quitter l'Union après quarante ans de présence en son sein m'a causé un véritable choc émotionnel. Je me souviens du tout premier vote auquel j'ai participé : c'était le référendum de 1975 sur le maintien du Royaume-Uni au sein de la CEE, qu'il avait rejointe deux ans plus tôt ! Pour ceux d'entre nous qui avons grandi en Europe et qui l'avons intégrée dans notre paysage, pas seulement politique, mais aussi social et culturel, la décision de juin 2016 a représenté un bouleversement. Mais après le temps de la sidération, j'ai considéré que ce résultat était, pour moi, un « appel aux armes » : je ne peux pas me résoudre à croire que le peuple britannique veuille vraiment se séparer de l'Europe à l'approche de la troisième décennie du XXIe siècle !

E. A. et T. J. - Comment expliquez-vous la victoire du « Leave » ?

T. B. - Beaucoup de gens - pas seulement en Grande-Bretagne, d'ailleurs - ont l'impression que leur identité même, en tant que pays et en tant que peuple, est attaquée par la mondialisation et par l'immigration. L'Europe a cristallisé ce ressentiment. Je précise immédiatement que cette vision des choses n'est pas partagée équitablement par toutes les générations. Au contraire : les jeunes, dans leur grande majorité, ne voient aucune contradiction entre l'appartenance à la Grande-Bretagne et l'appartenance à l'UE ; les personnes plus âgées, elles, considèrent généralement qu'il faut choisir entre être britannique et être européen. Le référendum l'a illustré de façon éclatante : les deux tiers des jeunes ont voté « Remain » tandis que les deux tiers des personnes de plus de 65 ans se sont prononcées pour le « Leave ».

E. A. et T. J. - Les opposants au Brexit mettent souvent en avant ses conséquences économiques négatives. De votre côté, vous avez dit que ce serait une erreur de se concentrer sur cet aspect. Pour quelle raison ?

T. B. - Soyons clairs : oui, le Brexit aura des conséquences négatives sur le plan économique. Au cours des dernières décennies, nous avons développé une relation commerciale étroite avec le reste de l'Europe ; nous avons, notamment, mis en place des chaînes complètes de sous-traitants. En outre, au sein du marché unique, la finance britannique est devenue l'élément central de la finance européenne. Les dégâts économiques d'une séparation seront élevés, c'est l'évidence.

Il reste que, à mon sens, les conséquences politiques seront encore plus négatives. Le monde change rapidement. La Chine, notamment, …