Du bon usage des armées françaises

n° 162 - Hiver 2019

C'était une rude tâche que de succéder au très populaire Pierre de Villiers. D'autant que le général François Lecointre a été nommé chef d'état-major des armées (Cema) dans des conditions très particulières, après la démission spectaculaire de son prédécesseur. Quant au lien direct existant, dans le domaine des opérations militaires, entre le chef d'état-major et le président de la République, il s'agit d'une singularité française qui fait du Cema un personnage central de l'État.

Général cinq étoiles, François Lecointre est l'un des officiers les plus brillants de sa génération. Issu des troupes de marine, une branche de l'armée de terre, il s'est d'abord fait connaître par un acte de bravoure à Sarajevo, en mai 1995, pendant la guerre de Bosnie. À 33 ans, le jeune capitaine Lecointre a mené à son terme l'assaut ordonné par Jacques Chirac pour reprendre le pont de Vrbanja aux Serbes de Bosnie. Si son exploit est resté gravé dans les mémoires, c'est aussi parce que le combat victorieux de sa compagnie a marqué la rupture avec des années d'impuissance sur le terrain. Depuis, il a participé à la plupart des opérations extérieures de la France. Mais le général Lecointre est aussi un intellectuel, un lettré qui a contribué à la création de la revue Inflexions, espace de réflexion et de dialogue entre civils et militaires. Malgré les circonstances dramatiques qui l'ont porté à la tête des forces françaises, le nouveau chef d'état-major a prouvé qu'il n'avait pas renoncé à son franc-parler. Les années qui viennent diront s'il réussira à sauver le budget des armées...

I. L.

 

Isabelle Lasserre - Emmanuel Macron a insisté sur la nécessité d'une armée européenne pour pallier le désengagement des États-Unis et pour se défendre contre les menaces russe et chinoise. Partagez-vous son diagnostic ?

 

François Lecointre - La Chine est un compétiteur stratégique. Pour les États-Unis évidemment, mais aussi pour l'Europe. Elle mène une sorte de « combat » sur les zones d'influence traditionnelles de notre continent, notamment le Bassin méditerranéen et l'Afrique. La Chine vend ses nouvelles Routes de la soie, mais il faut remarquer que ses tractations ne sont assorties d'aucune condition en matière de droits humains. Elle prend pied en Afrique dans des régions où se croisent, comme à Djibouti, d'importantes routes d'approvisionnement et part à la conquête d'immenses territoires dans le but d'accéder à des terres rares et à des zones cultivables. Son action place certains pays dans un état de dépendance économique en créant chez eux une forte dette, sans apporter forcément de contreparties en termes de création de richesses ou d'emplois. Nous pensons que pour stabiliser le Sahel nous devons prioritairement encourager le développement en permettant que les acteurs locaux s'approprient la résolution de leurs problématiques propres et travaillent avec les Européens à la résolution de problématiques partagées comme le risque de flux migratoires incontrôlables. Les activités de la Chine ne jouent pas nécessairement en faveur de cette stabilisation.

I. L. - Faites-vous la même analyse du risque russe ?

F. L. - La Russie est perçue comme une menace plus directe, en tout cas en France et en Europe. Force est de constater que la Russie fait peu pour rassurer, notamment les pays de l'est de l'Europe. N'oublions pas, cependant, qu'elle peut concourir à la stabilisation du Moyen-Orient. Elle est l'un des acteurs de la crise et son action peut contribuer à enrayer une résurgence et une réorganisation du djihadisme terroriste au Levant. Il est important d'orienter son action. Idéalement, il s'agirait de bâtir avec Moscou un encadrement strict et organisé de la sécurité en Europe.

I. L. - Et les États-Unis ? Votre relation avec les militaires américains a-t-elle été affectée par l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche ?

F. L. - Pas du tout. Nos rapports avec le haut commandement militaire américain n'ont pas évolué depuis l'élection de l'actuel président. Les militaires américains savent depuis longtemps que rien ne peut plus se faire sans coalition. Face au développement de la compétition, il faut serrer les rangs entre alliés. Sur le terrain, au Levant, les Français sont ceux qui, derrière les Américains, fournissent le plus d'efforts, le plus d'avions et le plus de moyens d'artillerie. Nous sommes également engagés auprès des forces irakiennes. Et nous sommes aussi présents en Méditerranée orientale où notre rôle est celui d'un acteur majeur. En Afrique et au Sahel, les Américains nous reconnaissent le rôle de leader et nous appuient dans le combat que nous menons contre les groupes armés terroristes. Depuis que quatre militaires américains sont morts dans une embuscade de l'État islamique à …