RUSSIE : LE BUSINESS DU CHAOS

n° 166 - Hiver 2019


Les Occidentaux, qui ont l'habitude de raisonner en termes matérialistes, s'étonnent de constater qu'un pays comme la Russie, dont l'économie peine à dépasser celle de l'Espagne, accumule tant de succès sur la scène internationale avec finalement peu de moyens. Ils s'interrogent sur les clés de cette réussite qui contraste avec les déboires qu'ont récemment essuyés les démocraties. Vladimir Poutine paraît bénéficier d'une chance infernale et rien ne semble devoir stopper la marche triomphale de la Russie dans le monde. Quelle est la force motrice de cette expansion russe ? Quelles sont les méthodes employées par le Kremlin ? Quels objectifs ultimes poursuit-il ? Et, surtout, dans quelle mesure ses succès sont-ils réels ? Ces questions se posent de manière urgente à des Occidentaux que l'offensive tous azimuts du Kremlin a quelque peu désarçonnés.
L'incompréhension qui caractérise notre approche de la politique poutinienne tient d'abord au fait que nous exagérons les césures de 1989 (la chute du mur de Berlin), de 1991 (la disparition de l'URSS) et de 2000 (l'arrivée au Kremlin de Poutine). Nous ne plaçons pas l'ère Poutine dans la continuité de la politique de l'URSS, ni dans celle de l'époque de Boris Eltsine. Or cette continuité existe ; et si on la néglige il devient alors impossible de distinguer les ressorts de l'action russe sur la scène internationale. Bien entendu, tous les observateurs s'accordent sur l'importance du passé de Poutine au sein du KGB. Mais ils n'en mesurent pas nécessairement les implications...

L'héritage du KGB

Duper et infiltrer les pays visés...

Très rapidement, les bolcheviks sont passés maîtres dans l'art de la désinformation de l'adversaire. Ils ont aussi appris à recruter des agents d'influence dans le domaine économique et à déstabiliser politiquement des États ciblés, au point de finir par en prendre le contrôle. Ce savoir-faire, on va le voir, s'applique encore largement de nos jours.
- Désinformation. Dès l'été 1918, les nouveaux maîtres du Kremlin avaient convaincu les milieux économiques allemands que la Russie bolchevique était en train de se « thermidoriser », c'est-à-dire qu'elle abandonnait l'idéologie au profit d'un « pragmatisme » de bon aloi. Un peu plus tard, en mars 1921, la même petite musique persuada le premier ministre britannique Lloyd George de rejeter la politique du « cordon sanitaire » et de signer un traité commercial avec la Russie des Soviets. Un département chargé de la désinformation est créé au sein de la GPU (2) dès cette époque. Tout au long de l'histoire de l'URSS, Moscou s'efforcera de tromper les Occidentaux sur ses intentions réelles. De nos jours, le système poutinien consacre d'importants moyens à cet exercice, notamment par l'entremise de ses médias destinés à l'international, RT et Sputnik.
- Noyautage du monde économique. Au moment de la NEP, lancée en 1921, la section économique de la GPU nouvellement créée s'est spécialisée dans le recrutement ou la cooptation d'hommes d'affaires occidentaux avides de s'aventurer dans le business en URSS (tel l'Américain Armand Hammer, le capitaliste favori de Lénine, qui s'enrichit prodigieusement en URSS et …