YÉMEN : LES COULISSES D'UN CONFLIT

n° 166 - Hiver 2019


Si aucun accord n'intervient d'ici là, mars 2020 devrait marquer le début de la sixième année de conflit au Yémen. Au-delà des victimes directes et indirectes des combats, qui se comptent par dizaines de milliers (1), ce sont dix-sept millions de personnes environ qui sont victimes de ce que l'ONU qualifie de « pire crise humanitaire au monde » (2).
Comment en est-on arrivé là ? Cette question mérite d'être posée pour mieux comprendre les engrenages fatals auxquels on a assisté depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies. Quelles sont les forces en présence sur le terrain ? La présentation simpliste qui voudrait que des « rebelles houthis » affrontent des « forces gouvernementales » ne tient plus dans la mesure où ces dernières sont loin d'être unifiées et où des puissances régionales interviennent ouvertement dans les divers conflits en cours.
L'ambiguïté des positions - collectives ou individuelles - des « grandes puissances », c'est-à-dire des cinq membres permanents (P5) du Conseil de sécurité de l'ONU, est manifeste. Pour ce qui est des Nations unies, du moins en la personne de son premier représentant sur place (3) et de ses mentors new-yorkais du Department of Political Affairs, elles portent une responsabilité certaine dans les dérives du processus transitionnel au Yémen qui débuta fin 2011. De nombreux intérêts stratégiques, politiques et économiques sont venus ensuite se greffer, empêchant la résolution pacifique et sans intervention extérieure de ce qui n'était à l'origine qu'une querelle entre prédateurs yéménites.
Un enchaînement mortifère
Le Yémen est l'un des pays les plus pauvres du monde. Ses trente millions d'habitants - vingt-quatre au Nord, six au Sud - sont à 80 % analphabètes. Le taux de fertilité des femmes reste très élevé (4) et certaines projections font état d'un quasi-doublement de la population d'ici trente ans. Quelque 40 % de cette population a aujourd'hui moins de 15 ans (5). La partie du pays située du côté de la mer Rouge est plutôt montagneuse (la capitale, Sanaa, est à 2 300 mètres d'altitude) et assez fertile, puisqu'elle reçoit des pluies abondantes deux fois par an. Celle qui fait face au golfe d'Aden et s'étend jusqu'aux frontières du sultanat d'Oman est plutôt aride et désertique. Les ressources du pays (gaz et pétrole) sont peu substantielles et, avant la guerre actuelle, le Yémen importait plus de 90 % de son alimentation. Seule une minorité de la population avait accès à l'eau potable et à l'électricité. Ces années de conflits et de bombardements sauvages n'ont donc fait qu'accentuer dramatiquement un phénomène endémique préexistant.
L'actuel conflit yéménite (6) s'inscrit dans la durée. Au début du XXe siècle, la partie septentrionale du pays, le royaume mutawakkilite du Yémen, était dirigée par un imam chiite (d'obédience zaïdite (7)), Yahya Hamid ed-Din. Malgré le soutien militaire que le royaume d'Arabie saoudite (RAS) apporta à son petit-fils, Mohamed al-Bader, arrivé au pouvoir en 1962, ce dernier fut déposé en 1970 par des officiers républicains que soutenait militairement l'Égypte. La monarchie politico-religieuse yéménite (imamat) fut abolie.
Jusque dans …