La Russie et la rumeur du monde

n° 169 - Automne 2020

Pour tous ceux qui veulent comprendre la politique russe et les rapports de la Russie avec le monde, Fedor Loukianov (né en 1967) est, depuis des années, l’une des voix les plus écoutées et les plus respectées aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger.

Ce diplômé de la prestigieuse Université Lomonossov de Moscou, polyglotte et passionné de géopolitique, qui a commencé sa carrière de journaliste politique en 1991, l’année de la disparition de l’URSS, s’est peu à peu imposé comme une autorité incontournable dans le monde de l’expertise politique. Le Conseil de politique extérieure et de défense qu’il préside a pour mission de contribuer à l’élaboration et à la mise en œuvre des stratégies de développement de la Fédération de Russie ; à la définition des objectifs et des orientations de la politique étrangère et de défense ; et à la consolidation des institutions et de la société civile russes. Le Conseil réunit de nombreux experts dont l’avis pèse auprès des décideurs politiques.

Le Club Valdaï, fondé en 2004, est l’une des créations les plus fameuses de ce Conseil. C’est le grand rendez-vous géopolitique annuel des experts du monde entier invités en Russie pour débattre de l’actualité et chercher ensemble « des solutions à des problèmes mondiaux ». C’est aussi l’occasion pour les autorités russes de transmettre leur vision du monde : Vladimir Poutine, Dmitri Medvedev et les autres poids lourds de l’élite sont quasiment chaque fois fidèles au rendez-vous. Fedor Loukianov dirige depuis 2015 les travaux scientifiques de la Fondation de développement et de soutien du Club Valdaï et participe activement à toutes les réunions du Club.

Au-delà de la finesse de ses analyses, l’homme est apprécié pour sa volonté affichée de rester au-dessus des débats partisans et des guerres de clans dans le contexte politique russe — lequel est schématiquement divisé entre un camp libéral, favorable à un apaisement des relations avec les Occidentaux, et un bloc conservateur plus vindicatif. 

N. R.

Natalia Routkevitch — Si l’on s’en tient aux chiffres officiels relatifs à la pandémie, on constate que la Russie a jusqu’ici eu à déplorer dix fois moins de décès que les États-Unis (qui ne sont que deux fois plus peuplés). Faut-il vraiment croire ces chiffres et, à supposer qu’ils soient exacts, comment les expliquer ?

Fedor Loukianov — Je n’ai pas accès aux sources médicales, mais il semble que si des inexactitudes existent (d’ailleurs, même les sources officielles reconnaissent que les chiffres ne paraissent pas absolument fiables), elles ne sont pas colossales. La proportion de décès en Russie est effectivement plus basse qu’aux États-Unis, qu’au Royaume-Uni et que dans une bonne partie des autres pays développés. Pourquoi ? Pour deux types de raisons. Premièrement, la capacité d’affronter la pandémie dépend moins du degré de développement d’un pays que de la manière dont ses dirigeants envisagent la menace. Certains gouvernements ont temporisé tandis que d’autres ont dès le départ perçu le danger. La Russie fait partie de ces derniers, même si elle n’a pas été la plus exemplaire. Ceux qui se sont montrés …