Ankara : l’État de droit suspendu

n° 170 - Hiver 2021

Dès son arrivée au pouvoir en mars 2003, Recep Tayyip Erdogan s’est attelé au chantier sans fin de la réforme de la justice. En 2004, tandis qu’Ankara inaugurait une période de négociations en vue de l’adhésion à l’Union européenne, le dirigeant du parti de la Justice et du Développement (AKP), alors premier ministre, faisait remanier de fond en comble le Code pénal turc, vieux de 78 ans et calqué sur la législation italienne du régime fasciste de Benito Mussolini. Une petite révolution. En quelques années, les changements furent spectaculaires : le système judiciaire, plus indépendant, s’émancipait du pouvoir, celui des militaires comme celui du gouvernement. Il se modernisait pour satisfaire les critères démocratiques et garantir les libertés fondamentales réclamées par Bruxelles. Sous l’effet de ces réformes, stabilité politique et croissance économique s’installèrent et la popularité du dirigeant turc atteignit son apogée.

Aujourd’hui, Erdogan, qui voit son pouvoir fragilisé sous l’effet de la crise économique, aimerait bien renouer avec ce cercle vertueux. Avec Ankara, les pays européens discutent désormais de sanctions — une série de modestes mesures de rétorsion ont été décidées lors du dernier Conseil européen, mi-décembre — plus que de l’acquis communautaire. Le processus d’adhésion est en état de mort cérébrale. Car depuis plus de dix ans Erdogan a choisi une autre voie que celle de la réforme. Il a progressivement détricoté l’État de droit et placé le système judiciaire sous son contrôle unique. Ôtant toute indépendance aux cours de justice, il a concentré tous les pouvoirs et contre-pouvoirs entre ses mains et celles de ses proches.

Fin novembre 2020, le « Reïs » a renoué avec ses promesses de réforme judiciaire pour tenter d’apaiser ses relations avec ses partenaires occidentaux. Dans une annonce officielle, il a présenté la nouvelle ligne de son gouvernement, faisant miroiter un train de réformes pour « améliorer les droits de l’homme » et « protéger le droit de propriété ». Il a aussi réaffirmé sa volonté de voir la Turquie rester dans les rails du processus d’adhésion à l’UE. « Nous ne nous voyons pas ailleurs qu’en Europe », a-t-il claironné. L’éditorialiste Talha Köse, dont le journal, Sabah, est l’un des principaux organes de presse au service du président turc, y voit le début d’une « nouvelle ère », après quatre années d’agenda sécuritaire et répressif, justifié selon lui par la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. Ce discours a été bien accueilli par les pays de l’Union, mais il n’a pas suffi à les convaincre. « Il ne suffit pas que, depuis deux ou trois jours, on constate des déclarations apaisantes de la part du président Erdogan : il faut des actes », a commenté le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

En Turquie aussi les promesses de l’indéboulonnable président turc n’ont convaincu que ses partisans. Le journaliste Taha Akyol, du quotidien conservateur Karar, proche de l’ancien premier ministre Ahmet Davutoglu, émet de sérieux doutes sur les intentions affichées. « Il dit que la Turquie va être un pays sans risques, avec un pouvoir d’attraction fort pour les investisseurs. Mais le seul moyen …

Sommaire

Biélorussie : la présidente

Entretien avec Svetlana Tikhanovskaïa par Natalia Routkevitch

Enjeux et défis de la crise biélorusse

par Olga Gille-Belova

La Russie finira-t-elle par lâcher Loukachenko ?

Entretien avec Pavel Latushka par Galia Ackerman

La France et ses armées : revue de détail

Entretien avec François Lecointre par Isabelle Lasserre

Europe : oser la puissance

Entretien avec Clément Beaune par Isabelle Lasserre

L’Union européenne, protectrice des libertés

Entretien avec Didier Reynders par Baudouin Bollaert

Europe de la défense et défense de l’Europe

Entretien avec Bernard Rogel par François Clemenceau

De l’utilité des crises

Entretien avec Bernard Cazeneuve par Bruno Tertrais

Le Moyen-Orient à l'heure des accords d'Abraham

par Jean-Pierre Filiu

Le conflit israélo-palestinien au révélateur du coronavirus

Entretien avec Micah Goodman par Myriam Danan

Turquie-Europe : le piège de l’apaisement

par Nicolas Baverez

Inquiétante Turquie

par Nora Seni

Ankara : l’État de droit suspendu

par Guillaume Perrier

La Grèce face aux ambitions turques

Entretien avec Dora Bakoyannis par Alexia Kefalas

Ukraine-Russie : le go-between

Entretien avec Viktor Medvedtchouk par Grégory Jullien

Moldavie : le long combat contre la corruption

Entretien avec Maia Sandu par Sébastien Gobert

Le trumpisme est-il soluble dans la politique américaine ?

par Marie-Cécile Naves

Le commerce international dans la tourmente

Entretien avec Isabelle Méjean par Frédéric de Monicault

Le jeu dangereux des géants du Net

par Éric Mechoulan