Enjeux et défis de la crise biélorusse

n° 170 - Hiver 2021

La crise politique qui a éclaté en Biélorussie au lendemain de l’élection présidentielle du 9 août 2020 a surpris par l’ampleur et la durée de la mobilisation contestataire. Elle a non seulement révélé le manque de légitimité du régime autoritaire bâti par Alexandre Loukachenko depuis plus d’un quart de siècle, mais remis en question les grilles d’analyse des évolutions régionales.

Les enjeux : les principaux acteurs et leurs stratégies

Les facteurs qui ont contribué au déclenchement de cette crise ressemblent à ceux qui furent à l’origine des révolutions de couleur au début des années 2000, comme la révolution des roses en Géorgie en 2003 ou la révolution orange en Ukraine en 2004. La fraude massive qui a permis à Loukachenko de s’attribuer un score officiel de 80 % lors de l’élection présidentielle du 9 août 2020 a suscité une forte réaction populaire. En dépit d’une violente répression, ces mouvements de protestation se poursuivent depuis plusieurs mois dans ce pays longtemps décrit par les médias occidentaux comme la dernière dictature d’Europe. Le phénomène est d’autant plus inattendu que la plupart des Biélorusses semblaient résignés face à la mascarade électorale à répétition que leur imposait Loukachenko pour la sixième fois (1).

La Biélorussie, qui a acquis son indépendance par défaut suite à la dissolution de l’Union soviétique en 1991, n’avait pas connu de mouvement d’opposition nationale suffisamment fort pour évincer l’élite communiste conservatrice. Le régime autoritaire de Loukachenko s’est construit, depuis 1994, dans la continuité du modèle économique et social soviétique tout en cherchant à perpétuer l’atomisation de la société (2). Toute manifestation de l’opposition était sévèrement réprimée, comme toute tentative d’émancipation au sein de l’élite dirigeante. Les seules organisations politiques ou sociales autorisées étaient celles qui servaient à encadrer la population et à cultiver la loyauté à l’égard du régime (BRSM, Belaïa Rous’, la Fédération des syndicats de la Biélorussie, etc.). Loukachenko ne s’est même pas donné la peine de créer un parti politique pro-présidentiel et le Parlement biélorusse, élu au scrutin majoritaire, est toujours composé majoritairement de députés sans affiliation partisane. Bien qu’aucune alternance ne soit envisageable, le président n’a pas renoncé à la tenue régulière d’élections dont la fonction principale est de légitimer symboliquement son pouvoir.

Mais, dans un régime autoritaire, ce simulacre d’exercice démocratique n’est pas sans risques. Il suffit que les citoyens décident de prendre au pied de la lettre la possibilité qui leur est théoriquement offerte par la loi de choisir leurs gouvernants pour que l’édifice commence à se fissurer. C’est ce qui s’est passé en août 2020 lorsqu’une véritable révolution a pris corps au sein de la société civile. L’expérience de mobilisation collective et de solidarité vécue par les citoyens biélorusses forge, sous nos yeux, une nouvelle nation.

La mobilisation multiforme de la société civile

Les citoyens biélorusses sont les acteurs clés du mouvement contestataire en cours. Les rassemblements spontanés des premiers jours se sont rapidement transformés en grandes manifestations du dimanche baptisées « la marche des héros » qui rassemblent entre 100 000 et 200 000 personnes. Parallèlement, d’autres manifestations se sont mises en place comme celles …

Sommaire

Biélorussie : la présidente

Entretien avec Svetlana Tikhanovskaïa par Natalia Routkevitch

Enjeux et défis de la crise biélorusse

par Olga Gille-Belova

La Russie finira-t-elle par lâcher Loukachenko ?

Entretien avec Pavel Latushka par Galia Ackerman

La France et ses armées : revue de détail

Entretien avec François Lecointre par Isabelle Lasserre

Europe : oser la puissance

Entretien avec Clément Beaune par Isabelle Lasserre

L’Union européenne, protectrice des libertés

Entretien avec Didier Reynders par Baudouin Bollaert

Europe de la défense et défense de l’Europe

Entretien avec Bernard Rogel par François Clemenceau

De l’utilité des crises

Entretien avec Bernard Cazeneuve par Bruno Tertrais

Le Moyen-Orient à l'heure des accords d'Abraham

par Jean-Pierre Filiu

Le conflit israélo-palestinien au révélateur du coronavirus

Entretien avec Micah Goodman par Myriam Danan

Turquie-Europe : le piège de l’apaisement

par Nicolas Baverez

Inquiétante Turquie

par Nora Seni

Ankara : l’État de droit suspendu

par Guillaume Perrier

La Grèce face aux ambitions turques

Entretien avec Dora Bakoyannis par Alexia Kefalas

Ukraine-Russie : le go-between

Entretien avec Viktor Medvedtchouk par Grégory Jullien

Moldavie : le long combat contre la corruption

Entretien avec Maia Sandu par Sébastien Gobert

Le trumpisme est-il soluble dans la politique américaine ?

par Marie-Cécile Naves

Le commerce international dans la tourmente

Entretien avec Isabelle Méjean par Frédéric de Monicault

Le jeu dangereux des géants du Net

par Éric Mechoulan