Le Moyen-Orient à l'heure des accords d'Abraham

n° 170 - Hiver 2021

Le 15 septembre 2020, Donald Trump parraine la cérémonie de signature, à la Maison-Blanche, des deux « accords d’Abraham » entre Benyamin Nétanyahou, d’une part, et les ministres des Affaires étrangères des Émirats arabes unis et de Bahreïn, d’autre part. Le texte israélo-émirati est un « traité de paix » au sens plein du terme, qui s’inscrit dans le cadre ambitieux d’un « agenda stratégique pour le Moyen-Orient » voué à développer « la stabilité et la sécurité régionales ». Israël et Bahreïn s’accordent en revanche pour une simple « déclaration de paix », que signe le président américain, tout comme le texte précédent, en qualité de témoin. Le fait que le premier ministre israélien ait conclu ces deux accords avec, non pas ses homologues, mais le chef de la diplomatie des Émirats et celui de Bahreïn tranche avec les trois précédentes cérémonies de paix israélo-arabe à la Maison-Blanche, sous les mandats de Jimmy Carter, puis de Bill Clinton. Car c’est Anouar el-Sadate qui avait signé en 1979, avec Menahem Begin, le traité de paix israélo-égyptien ; c’est Yasser Arafat qui signa en 1993, avec Yitzhak Rabin, les accords de paix israélo-palestiniens  (1)  ; et c’est le roi Hussein qui acta, en 1994, toujours avec Rabin, la fin de l’état de guerre entre Israël et la Jordanie  (2) . Mais le déséquilibre protocolaire des accords d’Abraham ne retire rien à leur portée historique.

C’est en effet la première fois qu’Israël trouve, avec les Émirats, un partenaire stratégique dans le monde arabe. Les traités conclus avec l’Égypte, puis la Jordanie n’ont jamais conduit à une « paix chaude » avec ces deux pays, quelle que soit l’étroitesse de la coopération nouée par Israël en matière de sécurité. Les Émirats ont, au contraire, annoncé non seulement l’établissement de vols directs avec Tel-Aviv, mais aussi l’exemption de visa pour les ressortissants israéliens, visa dont seront aussi dispensés les visiteurs émiratis en Israël. De nombreux projets de coopération commerciale, financière et scientifique sont envisagés. Un « fonds Abraham » d’investissement régional sera basé à Jérusalem. Israël, dans une marque exceptionnelle de confiance, oublie même les réticences que lui inspirait la vente par les États-Unis de chasseurs-bombardiers F35 aux Émirats, dont l’armée de l’air disposera ainsi d’une technologie aussi avancée que celle de Tsahal  (3) . Par le passé, Israël n’avait pu nouer que des alliances de revers avec des pays non arabes — l’Iran du shah, plus encore que la Turquie des généraux ou l’Éthiopie du négus. Ces partenariats s’étaient poursuivis, après la chute d’Hailé Sélassié en 1975, avec le régime de Mengistu, puis après celle du shah, en 1979, avec la République islamique, qu’Israël avait secrètement soutenue durant sa guerre contre l’Irak de 1980 à 1988. Dans les deux cas, de telles coopérations militaires avaient facilité l’émigration vers Israël d’une bonne partie des communautés juives locales. Mais l’Iran allait devenir l’ennemi le plus acharné d’Israël dans la région, tandis que l’Éthiopie disparaissait de la scène moyen-orientale. D’où l’importance pour Israël du traité conclu avec les Émirats, dont la puissance militaire n’a cessé de se renforcer au cours de la décennie écoulée : …

Sommaire

Biélorussie : la présidente

Entretien avec Svetlana Tikhanovskaïa par Natalia Routkevitch

Enjeux et défis de la crise biélorusse

par Olga Gille-Belova

La Russie finira-t-elle par lâcher Loukachenko ?

Entretien avec Pavel Latushka par Galia Ackerman

La France et ses armées : revue de détail

Entretien avec François Lecointre par Isabelle Lasserre

Europe : oser la puissance

Entretien avec Clément Beaune par Isabelle Lasserre

L’Union européenne, protectrice des libertés

Entretien avec Didier Reynders par Baudouin Bollaert

Europe de la défense et défense de l’Europe

Entretien avec Bernard Rogel par François Clemenceau

De l’utilité des crises

Entretien avec Bernard Cazeneuve par Bruno Tertrais

Le Moyen-Orient à l'heure des accords d'Abraham

par Jean-Pierre Filiu

Le conflit israélo-palestinien au révélateur du coronavirus

Entretien avec Micah Goodman par Myriam Danan

Turquie-Europe : le piège de l’apaisement

par Nicolas Baverez

Inquiétante Turquie

par Nora Seni

Ankara : l’État de droit suspendu

par Guillaume Perrier

La Grèce face aux ambitions turques

Entretien avec Dora Bakoyannis par Alexia Kefalas

Ukraine-Russie : le go-between

Entretien avec Viktor Medvedtchouk par Grégory Jullien

Moldavie : le long combat contre la corruption

Entretien avec Maia Sandu par Sébastien Gobert

Le trumpisme est-il soluble dans la politique américaine ?

par Marie-Cécile Naves

Le commerce international dans la tourmente

Entretien avec Isabelle Méjean par Frédéric de Monicault

Le jeu dangereux des géants du Net

par Éric Mechoulan