L’Union européenne, protectrice des libertés

n° 170 - Hiver 2021

Juriste de formation, Didier Reynders, 62 ans, est commissaire européen en charge de la Justice depuis 2019. Il doit notamment renforcer la coopération judiciaire entre les États membres, garantir la contribution de la justice à la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme et soutenir la mise en place du Parquet européen. Son portefeuille couvre aussi la protection des consommateurs. Ancien avocat, Didier Reynders est une figure éminente de la vie politique belge. Après avoir fait carrière à la tête de la SNCB (les chemins de fer belges) et dans la banque en tant que président de Record Bank (ex-SEFB), il a obtenu son premier mandat de député en 1992 au sein du Parti réformateur libéral. Il deviendra ministre des Finances en 1999, poste qu’il ne quittera que douze ans plus tard, en 2011, pour prendre le portefeuille des Affaires étrangères sous trois gouvernements différents pendant presque huit ans. Européen convaincu — il ne craint pas de s’affirmer fédéraliste —, son poste à la Commission lui permet d’avoir une vue transversale avisée sur les grands dossiers du moment.

B. B.

Baudouin BollaertLe Covid-19 met à rude épreuve la liberté de mouvement dans l’UE et fragilise l’État de droit dans certains États membres. De votre poste d’observation, comment analysez-vous la situation ?

Didier Reynders — Concrètement, la Commission suit de près l’ensemble des mesures prises par les gouvernements des États membres, parfois dans l’urgence, pour combattre le coronavirus. Nous voulons nous assurer qu’il existe toujours un contrôle parlementaire et un contrôle judiciaire chargés de vérifier la conformité de ces mesures avec nos principes fondamentaux. Et nous intervenons si elles ne nous semblent pas compatibles. Tel est le processus que nous avons mis en place depuis le début de la pandémie, au printemps 2020.

B. B.Avec quels résultats ?

D. R. — Dans le premier rapport annuel sur l’État de droit dans l’Union, que j’ai eu l’honneur de coordonner (1), nous avons publié le 30 septembre dernier un certain nombre de remarques. À propos de la liberté de circulation, nous estimons que fermer les frontières n’a guère de sens. Sûrement pas, en tout cas, en ce qui concerne le transport des marchandises. C’est pourquoi nous avons mis en place ce que nous appelons des « lignes vertes » pour faire en sorte que les médicaments et les équipements de protection — je pense aux masques — soient acheminés normalement. Au-delà, il fallait que les biens de première nécessité — essentiellement la nourriture — puissent circuler. Nous avons pris en considération toutes ces exigences et, quand les contrôles aux frontières ont été renforcés, nous avons demandé qu’ils soient dûment proportionnés. Pour être précis, il s’agit pour nous d’éviter les discriminations. La Hongrie, par exemple, a fermé ses frontières ou renforcé ses contrôles, mais avec une exception jusqu’à la fin du mois d’octobre pour les pays « amis » du groupe de Visegrad : Pologne, République tchèque et Slovaquie. Je suis donc intervenu avec ma collègue en charge des Affaires intérieures, Ylva Johansson, pour dénoncer cette discrimination et demander des explications. On nous a répondu à Budapest que ces pays envoyaient beaucoup de touristes en Hongrie : cela ne tenait pas la route et, finalement, j’ai obtenu de la partie hongroise la levée de cette discrimination.

B. B.La Hongrie est-elle la seule « mauvaise élève » de la classe ?

D. R. — Je vous avoue qu’il est très compliqué de coordonner les actions à l’échelon européen. Nous avons mis six à huit semaines pour que les États membres se mettent d’accord sur la recommandation que nous avions émise afin d’obtenir des uns et des autres les mêmes critères sur la « carte couleur ». Jusqu’à la mi-octobre, vous aviez des régions qui étaient rouges pour certains et pas pour d’autres… C’était évidemment absurde de ne pas avoir la même appréciation de la pandémie d’un pays ou d’une province à l’autre ! Nous avons fini par obtenir satisfaction sur ce point et nous espérons progresser sur d’autres aspects tout aussi importants : je pense, en particulier, à la manière d’organiser les tests de dépistage.

La Commission va dépenser 100 millions d’euros pour mettre des tests à la …

Sommaire

Biélorussie : la présidente

Entretien avec Svetlana Tikhanovskaïa par Natalia Routkevitch

Enjeux et défis de la crise biélorusse

par Olga Gille-Belova

La Russie finira-t-elle par lâcher Loukachenko ?

Entretien avec Pavel Latushka par Galia Ackerman

La France et ses armées : revue de détail

Entretien avec François Lecointre par Isabelle Lasserre

Europe : oser la puissance

Entretien avec Clément Beaune par Isabelle Lasserre

L’Union européenne, protectrice des libertés

Entretien avec Didier Reynders par Baudouin Bollaert

Europe de la défense et défense de l’Europe

Entretien avec Bernard Rogel par François Clemenceau

De l’utilité des crises

Entretien avec Bernard Cazeneuve par Bruno Tertrais

Le Moyen-Orient à l'heure des accords d'Abraham

par Jean-Pierre Filiu

Le conflit israélo-palestinien au révélateur du coronavirus

Entretien avec Micah Goodman par Myriam Danan

Turquie-Europe : le piège de l’apaisement

par Nicolas Baverez

Inquiétante Turquie

par Nora Seni

Ankara : l’État de droit suspendu

par Guillaume Perrier

La Grèce face aux ambitions turques

Entretien avec Dora Bakoyannis par Alexia Kefalas

Ukraine-Russie : le go-between

Entretien avec Viktor Medvedtchouk par Grégory Jullien

Moldavie : le long combat contre la corruption

Entretien avec Maia Sandu par Sébastien Gobert

Le trumpisme est-il soluble dans la politique américaine ?

par Marie-Cécile Naves

Le commerce international dans la tourmente

Entretien avec Isabelle Méjean par Frédéric de Monicault

Le jeu dangereux des géants du Net

par Éric Mechoulan