Birmanie : un coup d’État à contre-courant de l’histoire ?

n° 172 - Été 2021

Après plus de cinquante ans d’autarcie et de dictature militaire, la Birmanie (Union du Myanmar) entre dans une phase de transition politique à la fin des années 2000. L’armée nationale, la Tatmadaw, fait adopter une nouvelle Constitution en 2008, puis organise des élections en 2010, remportées par son parti civil, l’Union Solidarity and Development Party (USDP). Parallèlement, l’armée opère un changement d’image, atténuant sa participation visible en politique pour se présenter en garante de l’indépendance et de la souveraineté nationales — une posture qu’elle maintient malgré la victoire incontestable de l’opposition aux élections de 2015 et de 2020.

Pourtant, le général Min Aung Hlaing, le commandant en chef des armées, organise le 31 janvier 2021 un coup d’État lors duquel Win Myint, le président de l’Union, la conseillère d’État Aung San Suu Kyi, opposante de longue date au régime militaire, ainsi que les députés nouvellement élus sont arrêtés.

Pourquoi un tel revirement de situation, à contre-courant du discours officiel des militaires et apparemment de leurs intérêts économiques ? Quelles en sont les conséquences internes et internationales ? Comment sortir de la crise actuelle ?

La situation à la veille du coup

Vers la transition politique

La Birmanie est un ancien royaume bouddhique annexé en trois temps par les Britanniques entre 1824 et 1885, puis décolonisé en 1948. Un premier gouvernement démocratique est mis en place sous l’égide de Nu, qui prend fin avec le coup d’État du général Ne Win en 1962. L’armée instaure alors un régime dictatorial d’inspiration socialiste qui perdure jusqu’à la révolte populaire de 1988 — un mouvement motivé par des considérations économiques qui tourne à la contestation du pouvoir. Après une sévère répression, la Tatmadaw établit un Conseil d’État pour la restauration de la loi et de l’ordre (SLORC). Les élections organisées en 1990 sont remportées par Aung San Suu Kyi, la fille du général Aung San, héros de l’Indépendance et fondateur de l’armée nationale. La Tatmadaw ne reconnaît pas ces résultats, assigne l’opposante à résidence et interdit son parti, la New League for Democracy (NLD). En 1992, le général Than Shwe prend la tête du SLORC qui devient le Conseil d’État pour la paix et le développement (SPDC) cinq ans plus tard.

Au fil des années 1990, le pays se stabilise et s’ouvre progressivement sur le monde. Le premier secrétaire du SLORC, le général Khin Nyunt, signe des accords de cessez-le-feu avec certains groupes ethniques armés des régions et États périphériques en rébellion contre le pouvoir central, crée un puissant service de renseignement militaire, mais s’impose aussi comme chef de file d’un courant réformateur et libéral (1). Plusieurs organisations internationales obtiennent l’autorisation d’opérer dans le pays à condition de respecter une stricte neutralité politique et la Birmanie est admise au sein de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) en 1997. Devenu premier ministre, Khin Nyunt fait valider en 2003 un programme de transition vers la démocratie (Roadmap to Democracy), que la junte honore même après l’arrestation, l’année suivante, du général dont le pouvoir croissant menaçait ses supérieurs : la future Constitution, ébauchée …