La voix des Palestiniens d’Israël

n° 172 - Été 2021

Délégué de la minorité arabe palestinienne en Israël, le docteur Amin Boukhari, 53 ans, anime ou préside depuis une trentaine d’années plusieurs associations communautaires. Considéré comme un « sage » par les Arabes israéliens, il ne s’était jusqu’à présent jamais exprimé dans la presse internationale. Il nous a accordé cette interview exclusive au lendemain de la nouvelle guerre entre Israël et le Hamas, et quelques mois après la signature avec les Émirats arabes unis et Bahreïn des accords d’Abraham. Ses propos prennent d’autant plus de relief que la nouvelle « coalition du changement » formée en juin par Naftali Bennett et Yaïr Lapid a intégré en son sein pour la première fois dans l ’histoire d’Israël un parti arabe, en l’occurrence le parti islamiste Ra’am de Mansour Abbas.


M. T. et G. B.

Michel Taubmann et Gérard BenhamouUn événement historique vient de se produire en Israël : la formation d’une nouvelle coalition sans le Likoud et son chef charismatique, Benyamin Netanyahou, après douze ans de mandat ininterrompu à la tête du gouvernement. Cette « coalition du changement » inclut pour la première fois en tant que tel un parti arabe. Êtes-vous satisfait ?

Amin Boukhari — Nous avons vécu tant de drames, tant de conflits, tant de déchirements, que je ne peux que me réjouir lorsque, pour une fois, des personnalités politiques d’horizons très différents mettent de côté leurs désaccords et se rassemblent pour tenter d’améliorer la vie des gens. L’emploi, la pauvreté qui touche les Juifs comme les Arabes, les transports, le logement, l’insécurité, le système scolaire : la liste est longue ! Netanyahou est resté trop longtemps au pouvoir. Le pays était paralysé, le budget n’était plus voté depuis deux ans à cause des ennuis judiciaires du premier ministre obsédé par sa situation. Après une année marquée par le Covid, il y a du pain sur la planche ! Juifs, musulmans, chrétiens, laïcs ou religieux, nous voulons tous la même chose : un avenir meilleur pour nos enfants.

M. T. et G. B.Ce rapprochement sans précédent entre Juifs et Arabes à l’intérieur d’Israël peut-il avoir des conséquences sur le conflit israélo-palestinien ?

A. B. — La résolution du conflit israélo-palestinien ne figure pas à l’agenda du nouveau gouvernement. Il existe évidemment trop de différences sur le papier entre d’un côté la gauche, Meretz et le Parti travailliste, favorables à une solution à deux États, et de l’autre le nouveau premier ministre Natfali Bennett et les ministres de droite qui y sont totalement hostiles. Mais rien n’est immuable. Des hommes de droite peuvent aussi un jour être amenés à faire la paix. Souvenez-vous de Begin ! En attendant, j’espère que ce gouvernement apaisera les tensions et créera un climat qui, à terme, pourrait permettre la reprise de négociations sérieuses avec les Palestiniens, comme le souhaite la nouvelle administration américaine. Mais la solution est aussi dans nos mains. Il faut que le Fatah et le Hamas s’unissent et parlent d’une seule voix. Pour l’instant, la division des Palestiniens donne raison à ceux qui, en Israël, affirment qu’il n’existe pas de partenaire pour la paix. L’exemple de la « coalition du changement » montre en tout cas qu’on peut discuter avec les Juifs et qu’on peut obtenir un meilleur niveau de vie par le dialogue.

M. T. et G. B.Vous ambitionnez de jouer un rôle de « rassembleur » des Arabes palestiniens. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos projets ?

A. B. — Je ne suis ni un homme de parti ni un parlementaire. Pour l’instant… J’ai jusqu’à présent refusé les sollicitations de plusieurs partis juifs ou arabes en Israël. Mais il est vrai que je souhaite, le jour venu, m’engager pour apaiser, rassembler et trouver de nouveaux compromis qui puissent assurer une paix durable dans un monde lassé par le conflit israélo-palestinien. Une paix définitive qui concerne à la fois le …