Ukraine : un pays sous influence

n° 172 - Été 2021

Il est arrivé sur la scène ukrainienne comme un ovni. Porté par un discours anti-élites, propulsé en tête des sondages grâce à sa promesse d’éradiquer la corruption, Volodymyr Zelensky, ancien comédien et novice en politique, a pulvérisé son prédécesseur Petro Porochenko en raflant 73 % des voix à l’élection présidentielle d’avril 2019. Devenu, à 41 ans, le plus jeune président ukrainien, il a fait des premiers pas prometteurs, menant ses réformes à la vitesse d’un cheval au galop. Mais, depuis, le système se met en travers de sa route et sa présidence s’essouffle. La Cour constitutionnelle, constamment saisie par les députés pro-russes, lui oppose une farouche résistance en invalidant ses mesures anti-corruption. Volodymyr Zelensky se heurte aussi à l’influence des oligarques qui contrôlent des pans entiers de l’économie. Aujourd’hui, sa cote de popularité a chuté et beaucoup redoutent un retour en arrière du pays. Quand la Russie a massé de nouvelles troupes à la frontière au printemps, faisant planer la menace d’une intervention militaire, Zelensky est allé chercher le soutien de l ’Occident, réitérant ses demandes d’intégration à l’Otan et à l’Union européenne. Pour toute réponse, il n’a obtenu que de vagues messages d’encouragement…

I. L.

Isabelle LasserreJoe Biden est-il pour l’Ukraine un meilleur président que ne l’a été Donald Trump ?

Volodymyr Zelensky — Nous ne sommes pas au supermarché des présidents américains ! Et heureusement qu’il ne nous appartient pas de choisir ; sauf erreur, ce sont les Américains qui élisent leur président ! J’ajoute que la relation entre les États-Unis et l’Ukraine est basée sur des fondamentaux qui transcendent la personnalité des hommes au pouvoir. Les Américains soutiennent l’Ukraine, et je n’ai pas de raison de penser que ce soutien peut être remis en cause par les alternances politiques à Washington. Mais il est vrai que les relations sont meilleures et plus profondes quand les présidents de nos deux pays échangent plus qu’un unique coup de téléphone officiel, quand leurs équipes travaillent harmonieusement ensemble ou quand il existe une « alchimie » entre les chefs d’État. Ce qui ne dépend ni du genre ni de l’âge.

I. L.En ce qui vous concerne, vous avez attendu très longtemps le coup de téléphone de Joe Biden après son installation à la Maison-Blanche. Jusqu’au mois d’avril…

V. Z. — Trop longtemps, vous voulez dire… Les États-Unis sont une grande puissance, ils entretiennent des relations avec de nombreux pays et l’Ukraine n’est pas nécessairement une priorité. Je le regrette. J’aimerais que mon pays occupe une place plus importante auprès des autorités politiques américaines. Cela étant dit, Joe Biden présente un avantage par rapport à Donald Trump : il connaît mieux le « dossier ukrainien » parce qu’il est venu sur place (1). Mais il faut toujours juger sur les résultats. Et pour obtenir des résultats, il faut du temps. Lorsque ce temps sera écoulé, je pourrai certainement vous dire lequel, de Donald Trump ou de Joe Biden, aura été un meilleur président pour l’Ukraine. Aujourd’hui, il est trop tôt pour le savoir.

I. L. — Au printemps, la Russie a massé ses troupes à la frontière et organisé des exercices militaires. Ces provocations étaient-elles liées à l’arrivée de la nouvelle administration américaine ? Étaient-elles destinées à tester la volonté de Joe Biden ?

V. Z. — D’une certaine manière oui, les événements sont liés. Depuis l’élection de Joe Biden, la planète entière bande ses muscles. Personnellement, je n’ai pas envie que cette démonstration de force se fasse aux dépens de l’Ukraine. Mais le fait est que chaque fois que les États-Unis se rapprochent de nous, chaque fois que l’Ukraine noue de nouvelles relations économiques à l’étranger, chaque fois que la question de l’Otan ressurgit, les Russes réagissent. Pourquoi ? Parce qu’ils ne veulent pas d’une Ukraine indépendante et forte. À mes yeux, c’est une marque de faiblesse. Dans la vie, il y a deux catégories de gens : ceux qui se réjouissent du bonheur des autres et ceux qui s’en affligent. J’ignore à quel moment la Russie a cessé de se féliciter des réussites de l’Ukraine. Probablement depuis l’indépendance. Parce que l’Ukraine a grandi et a pris son envol, parce qu’elle est devenue libre. Mais nous ne voulons pas être la propriété de la Russie. Nous …