PAKISTAN: UN NOUVEL "ETAT VOYOU" ?

n° 86 - Hiver 2000

Le 12 octobre 1999, le général Parwez Musharref renversait le premier ministre du Pakistan Nawaz Sharif. Tandis que la communauté internationale exprimait son inquiétude devant ce coup d'Etat militaire, les premiers intéressés, autrement dit les Pakistanais eux-mêmes, accueillaient la nouvelle avec soulagement voire avec satisfaction.
Sans parler de la situation économique catastrophique dans laquelle se débat le Pakistan, il faut dire que ce brutal renversement à la tête de l'Etat est survenu après une série de graves revers pour la politique régionale d'Islamabad. Au cours de ces derniers mois, le Pakistan s'est montré très agressif sur les fronts du Cachemire et de l'Afghanistan : confrontation avec l'Inde lors de la tentative infructueuse d'infiltration massive menée au Cachemire par l'armée pakistanaise (printemps 1999), et soutien renouvelé aux Taliban afghans lors de leur nouvelle offensive d'août 1999, qui se solda par le déplacement d'une centaine de milliers de réfugiés civils.
Dans le même temps, les partis religieux pakistanais ont mené une campagne de plus en plus violente contre les Etats-Unis qui réclament l'extradition de l'activiste islamiste Oussama Bin Laden, accusé d'être responsable des attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Réfugié auprès des Taliban, Bin Laden est tenu pour un héros par une bonne partie de l'opinion publique pakistanaise. Or, sous la pression américaine, l'ex-premier ministre Nawaz Sharif avait dû reculer au Cachemire en rappelant les « volontaires » (juillet 1999). Peut-être s'apprêtait-il aussi à diminuer son soutien aux Taliban, à la suite d'une rencontre à Washington, en septembre 1999, entre le chef du service de renseignement pakistanais (le général Ziauddine de l'ISI) et la CIA. Après avoir demandé le soutien pakistanais pour l'expulsion de Bin Laden, les Américains obtenaient de l'ONU l'imposition de sanctions économiques contre les Taliban.
Bref, pour l'ensemble des mouvements religieux radicaux du Pakistan, le coup d'Etat marquait le refus de céder aux pressions américaines. Et la popularité des putschistes était d'autant plus forte qu'ils apparaissaient, aux yeux des religieux, comme des acteurs de premier plan dans le soutien aux deux jihad (guerre sainte) - le Cachemire et l'Afghanistan. En tant que chef d'état-major, le général Musharref avait été l'instigateur des infiltrations au Cachemire (entamées dès la fin de 1998), tandis que le N° 2 de la hiérarchie militaire, le général Mohammed Aziz, était, lui, à la tête du département de l'ISI en charge de l'Afghanistan - et cela, au plus fort du soutien pakistanais aux Taliban. Quant aux organisations religieuses radicales, elles avaient fourni le gros des bataillons de « volontaires » en mobilisant largement leurs troupes.
A première vue, le putsch a donc été perçu comme une victoire des « durs » et, en tout cas, des partisans d'une politique régionale agressive, fondée essentiellement sur la mobilisation islamique. Cette politique se situe dans le droit fil de celle menée par le général Zia après le coup d'Etat de 1977. A ceci près qu'aujourd'hui l'équation a changé. Durant l'occupation de l'Afghanistan par les Soviétiques (1979-1989), les Etats-Unis avaient soutenu le Pakistan et lui avaient …