POLOGNE: LA DEMOCRATIE SANS RETOUR

n° 86 - Hiver 2000

Il a suffi de dix ans à la Pologne pour se hisser au rang de première puissance économique en Europe centrale et orientale. En 1989-1990, lorsque les anciennes démocraties populaires, satellites de l'Union soviétique, commencèrent à engager des réformes draconiennes pour tenter de rejoindre le monde développé, peu d'observateurs pariaient sur l'avenir économique du pays. En septembre 1989, Tadeusz Mazowiecki formait le premier gouvernement post-communiste d'Europe de l'Est, dans un contexte d'inflation galopante, d'effondrement monétaire et de chute du PIB. étouffée par le montant de ses emprunts sur les marchés financiers occidentaux, qu'elle n'était pas en mesure de rembourser, la Pologne en était réduite à demander l'annulation de la moitié de sa dette extérieure. Ses détracteurs attribuaient à Varsovie quantité de tares vouées, disait-on, à entraver sa transition vers l'économie de marché. Les Polonais étaient bien souvent présentés comme des gens paresseux, tricheurs et prisonniers de mentalités rigides forgées par quarante ans de communisme. Dix ans plus tard, l'évidence apporte un démenti cinglant à ces prédictions erronées.

Le redressement économique a été si spectaculaire qu'on parle volontiers, désormais, d'un «miracle polonais». De fait, le visage du pays est métamorphosé. L'inflation est maîtrisée. Les privatisations en bonne voie. Le secteur privé et l'esprit d'entreprise sont devenus les moteurs du développement. 6,8% en 1997, 4,8% en 1998, 4% en 1999: la croissance, certes, ralentit. Mais elle n'en reste pas moins la plus élevée d'Europe pour un pays de cette dimension. Le PIB par habitant s'élève à 4000 dollars et devrait atteindre, selon toute vraisemblance, les 5000 dollars en 2002. Près de quatre millions de Polonais ont acheté un téléphone portable. Ils sont deux fois plus nombreux à posséder une voiture particulière. Quant aux cartes de crédit, elles sont vite devenues un moyen de paiement quotidien. Du moins dans les villes. Grand marché de quarante millions d'habitants, la Pologne est, depuis plusieurs années, le premier pays d'accueil des investissements étrangers en Europe centrale et orientale. Les entreprises occidentales du secteur de la grande distribution ont l'intention d'ouvrir, au total, 125 hypermarchés à travers le pays. La seule ville de Varsovie en compte déjà une quinzaine! Mieux que ses voisins et contrairement aux attentes, la Pologne a surmonté, avec une relative aisance, la crise financière russe.

Mais là ne s'arrête pas la performance. Sa grande force, en effet, est d'avoir su, en dépit d'un demi-siècle de régime totalitaire, remettre sur pied en un temps record des institutions politiques stables qui lui permettent d'aborder le troisième millénaire avec la quasi-certitude que la démocratie est désormais un fait irréversible. D'ailleurs, elle vit sereinement une expérience de cohabitation à la française, avec un président ex-communiste (Alexandre Kwasniewski) et un gouvernement conservateur (dirigé par Jerzy Buzek). Aux côtés de l'économiste Leszek Balcerowicz, l'ordonnateur de la «thérapie de choc» qui a remis la Pologne debout, Bronislaw Geremek est l'un des principaux architectes et artisans de cette mutation économique et politique. Le chef de la diplomatie polonaise, ancien conseiller de Lech Walesa et activiste de la première heure du syndicat libre Solidarité, est aussi l'un des grands intellectuels européens de cette fin de siècle.

La Pologne incarne aujourd'hui un modèle de dynamisme pour tous les états de la région qui ont emprunté le chemin de la transition. Mais elle demeure confrontée à un grand défi: nouveau membre de l'Alliance atlantique depuis mars 1999, elle s'est fixé pour objectif stratégique de remplir, au 31 décembre 2002, toutes les conditions posées par Bruxelles pour adhérer à l'Union européenne. La tâche paraît proprement herculéenne. Les négociations préparatoires à l'adhésion ont débuté, avec la Commission, dès 1998. Varsovie entend intégrer en cinq ans l'«acquis communautaire» que les pays d'Europe occidentale ont mis plusieurs décennies à constituer. A l'évidence, le pari est risqué. Mais a-t-elle le choix ?

Pierre-Antoine Donnet - Monsieur le Ministre, dans la perspective du prochain élargissement de l'Union européenne c'est l'intégration de la Pologne qui constituera le principal défi politique et économique. Qu'attend la Pologne de son adhésion ? Et quel sera l'apport de votre pays à l'Union lorsqu'il aura rejoint cette nouvelle famille ?
Bronislaw Geremek - L'entrée dans l'Union peut être considérée comme un acte de justice. C'est aussi, et avant tout, une démarche politique. La Pologne a sa place dans l'UE non seulement pour des raisons historiques, ou du fait de ses affinités émotionnelles, mais aussi en termes d'intérêts mutuels. L'UE, pour être un facteur de stabilisation et de paix en Europe, a besoin de la Pologne. Je suis persuadé que l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne est dans l'intérêt de la communauté. Car l'élargissement de l'UE n'est pas une question technique, mais l'un des processus politiques les plus importants de cette fin de siècle : celui de la réunification de l'Europe. On peut certes considérer que l'admission de la Pologne est le « principal défi » de ces négociations. Mais c'est également la plus grande chance offerte à l'Union européenne. Au plan politique, la Pologne est mûre pour l'adhésion. La stabilité et l'ancrage de notre régime démocratique nous permettent de participer dès maintenant à la dimension politique de l'Union européenne. Cela dit, pour participer pleinement à l'oeuvre commune, la Pologne doit se fixer des objectifs dépassant le court terme. Elle ne peut se contenter d'être un partenaire de second rang. Or le fait est que le PIB polonais reste inférieur à tous ceux des actuels pays membres. Il nous faut donc moderniser en profondeur nos structures politiques, sociales et économiques. Et il est capital, dans l'intérêt même des Quinze et des pays candidats, que les critères précisément définis à Copenhague et à Luxembourg (1) soient respectés. D'où la nécessité de passer en revue la situation économique et la législation des futurs états membres. Encore faut-il que l'Union européenne se prépare, elle aussi, à l'élargissement.
P.-A.D. - La Pologne estime qu'elle sera prête le 31 décembre 2002. Cette date est-elle réaliste ou faut-il plutôt y voir un symbole destiné à motiver les Polonais ?
B.G. - Je crois qu'il était indispensable de définir un calendrier pour obtenir une mobilisation des Polonais. La dynamique de préparation à l'adhésion comporte un indéniable coût social. Mais cette échéance du 31 décembre 2002 ne relève pas pour autant de la propagande. C'est une date réaliste, qui sera respectée. La question qui se pose, en revanche, est de savoir si l'Union européenne, elle, sera prête à ce moment-là. Lorsqu'au printemps dernier nous avons demandé pourquoi l'on ne refermait pas provisoirement le « chapitre » de la Politique étrangère et de sécurité (2), on nous a répondu que l'Union européenne n'était pas prête. Et c'est vrai également dans d'autres domaines de la négociation.
P.-A.D. - Au-delà du cas polonais, faut-il fixer précisément la date des prochaines adhésions ?
B.G. - Je crois qu'il serait bon de …