Prague : dix ans après

n° 86 - Hiver 2000

Dix ans après la chute du mur de Berlin, la République tchèque, naguère enfant chéri des Occidentaux, n'offre plus l'image d'un pays florissant et prometteur, ni celle d'une transition exemplaire. Désenchantée, la population a fêté le 10e anniversaire de la «révolution de velours» dans la morosité, tandis que la déception se faisait également sentir à l'Ouest. Ceux qui avaient été séduits par la beauté de Prague, ceux que l'élection du dramaturge Vaclav Havel à la présidence de la République avait fait rêver et qui avaient applaudi des deux mains l'audacieuse réforme économique du premier ministre Klaus sont revenus de leur enthousiasme. La République tchèque apparaît désormais comme le mauvais élève centre-européen, plus fréquemment mentionné pour le retard et l'inachèvement de ses réformes politiques et économiques que loué pour ses succès.

Ce violent retour de bâton est-il, pour autant, justifié? Cette disgrâce amplifiée par les médias occidentaux ne nous en dit-elle pas davantage sur la superficialité des médias en question que sur la République tchèque elle-même? Après tout, les déçus de l'an 2000 ne sont-ils pas ceux qui s'extasiaient devant les façades fraîchement repeintes de la vieille ville, sans en voir les arrière-cours délabrées? N'avons-nous pas tous été victimes de l'illusion, plus ou moins sciemment entretenue par les Tchèques, il est vrai, que la révolution de velours allait balayer, d'un coup d'un seul, quatre décennies de communisme et faire de la Tchécoslovaquie un pays «normal», voire un pays européen «standard», pour reprendre des qualificatifs très prisés à Prague?

Un pessimisme exagéré quant à l'avenir de la République tchèque n'est sans doute pas plus légitime aujourd'hui que ne l'était l'optimisme béat de 1989. Répétons-le: la patrie de Vaclav Havel est un pays qui sort de quarante années d'une domination totalitaire particulièrement traumatisante et destructrice, et dont les effets sociaux, politiques et économiques se font encore cruellement sentir. Un pays qui, après avoir abordé la transition avec beaucoup d'assurance (d'aucuns diront d'arrogance), est en passe de revenir à plus de modestie et de réalisme.

Durant les premières années de sa transformation, la République tchèque avait fait figure d'exception, parmi les pays est-européens, pour avoir su éviter un chômage massif. Jusqu'en 1996, le taux de chômage n'y avait pas dépassé 3,5%, alors que les autres Etats d'Europe centrale connaissaient, eux, des taux supérieurs à 14% (jusqu'à 16% en Pologne, fin 1993) qui suscitaient, on le sait, un très vif mécontentement social. Par surcroît, les Tchèques avaient mis au point une méthode originale pour mener à bien la privatisation. La distribution de coupons (correspondant à la valeur d'un actif industriel), en échange d'une somme modique, a permis de faire participer l'ensemble des citoyens au processus et d'assurer un fort soutien populaire au pouvoir en place.

La gestion pacifique du divorce tchéco-slovaque, en 1992, a permis de conforter l'image positive de la République tchèque: elle offrait alors un contraste saisissant avec l'ancienne Yougoslavie en proie à de sanglants déchirements. Souveraine depuis le 1er janvier 1993, la République tchèque semblait jouir d'une stabilité politique et d'un consensus social à toute épreuve. Après la scission du Forum civique, mouvement phare de la révolution, la scène politique resta longtemps dominée par l'ODS - le Parti civique démocratique de Vaclav Klaus qui en était issu. Ce parti de droite conservateur, largement identifié à son leader (ministre des Finances fédéral entre 1990 et 1992), réussit à s'établir à travers tout le pays, en tissant un puissant réseau au niveau régional.

Les secondes élections législatives de l'ère post-communiste (1992) portèrent au pouvoir une coalition composée de l'ODS et de ses deux partenaires mineurs de centre-droit - le Parti populaire (KDU-CSL) et l'Alliance civique démocratique (ODA). Quant à Vaclav Klaus, il obtint logiquement le poste de premier ministre. Là encore, le pays faisait figure d'exception, car non seulement la scène politique très nettement dominée par les partis de droite et du centre-droit paraissait consolidée mais, en outre, la menace du retour au pouvoir d'un parti communiste réformé, comme en Hongrie et en Pologne, était alors inexistante. De 1992 à 1996, le leadership de Klaus, clé de la stabilité politique tchèque, ne fut pratiquement pas contesté.

Sur le plan extérieur, sa politique était relativement ambiguë. Très méfiant envers les institutions supra-étatiques, le chef du gouvernement ne se privait pas de critiquer le fonctionnement de la bureaucratie bruxelloise et de prôner ce qu'il appelait un «euroscepticisme sain». Dans le même temps, son parti, l'ODS faisait de l'entrée dans l'Union européenne l'un de ses principaux objectifs.

Dès 1996, certains indicateurs révélèrent les limites du «miracle tchèque». Sur le plan politique, le consensus autour de Klaus commençait à s'effriter. Le CSSD, Parti social-démocrate (recréé en 1989), gagnait de l'importance, notamment grâce à l'arrivée à sa tête de Milos Zeman (1993). Cet économiste de 55 ans, qui s'était engagé en politique à la faveur de la révolution de velours, cultivait un style plus accessible, aux accents parfois populistes, et tranchait avec la morgue de Klaus. Sous sa houlette, l'audience du CSSD - qui, à cette époque, n'était même pas représenté au Parlement, n'ayant pu franchir la barre des 5% aux législatives de 1992 - n'a cessé de croître. A tel point que, lors des élections législatives de 1996, la coalition de l'ODS avec les petits partis du centre-droit (ODA, KDU-CSL) ne put être reconduite que de justesse. La sacro-sainte stabilité politique tchèque connut ainsi son premier revers. Le Parti communiste, que l'on avait un peu trop rapidement oublié, se signalait par la constance de ses résultats. Seul PC d'Europe centrale et orientale à avoir conservé son nom, il continuait cependant à récolter environ 10% des suffrages. Le mécontentement qui commençait à se faire entendre dans certaines couches de la population, en particulier chez les retraités et les ouvriers, de plus en plus critiques envers l'ODS, assurait la pérennité de son fonds de commerce électoral.

D'un point de vue économique, les insuffisances de la restructuration se faisaient toujours plus criantes. Non seulement le taux de croissance demeurait faible voire négatif (le taux de croissance du PIB est de -0,39% sur la période 1991-1999, contre 3,5% pour la Pologne et 0,28% pour la Hongrie), mais la productivité progressait très lentement (2,7% en moyenne sur la période 1994-1997, contre 3,5% en Hongrie et 5,8% en Pologne). L'écart se creusant par rapport aux salaires réels qui, eux, ne cessaient d'augmenter, la production tchèque se retrouvait de plus en plus handicapée à l'exportation, face aux produits polonais et hongrois.

L'une des explications de cette faible productivité tchèque est à chercher du côté de la privatisation. Malgré le discours très libéral de Klaus, celle-ci n'avait pas été menée à terme. De nombreuses entreprises demandaient encore à être restructurées. Les fonds d'investissements, qui détenaient environ les deux tiers des coupons, fin 1996, étaient dans leur très grande majorité contrôlés par des banques, elles-mêmes encore largement sous l'emprise de l'Etat. Ce dernier conservait ainsi dans le domaine industriel une forte capacité d'intervention qu'il utilisait pour freiner les restructurations socialement trop douloureuses. Après des faillites en cascade dans le milieu bancaire et des scandales liés à la corruption, la fragilité du système devint manifeste. La nécessité de privatiser les banques et d'achever la restructuration des grandes entreprises apparaissait au grand jour.

Voilà comment l'image d'une transition exemplaire s'est sérieusement ternie. Et c'est sur fond de mécontentement social et de chômage croissants qu'éclate, en novembre 1997, le scandale du financement de l'ODS. Le 30 novembre 1997, Vaclav Klaus, éclaboussé par les affaires, est acculé à la démission. Bien que gravement malade, le président Havel en profite alors pour revenir sur le devant de la scène politique. C'est lui qui conduit les négociations entre les partis et qui nomme, à la tête d'un gouvernement de transition, le technocrate Josef Tosovski (jusque-là gouverneur de la banque centrale). En attendant l'organisation d'élections anticipées, ce gouvernement rassemble des représentants des petits partis du centre et du centre-droit, ainsi que des membres démissionnaires de l'ODS.

Au sein de l'ODS, deux fractions s'affrontent: celle des défenseurs de Klaus et celle des partisans de son remplacement à la tête du parti. Le congrès extraordinaire, réuni en janvier 1998, aboutit cependant à la reconduction de l'ex-premier ministre. Conséquence: ses opposants les plus farouches, emmenés par Jan Ruml (alors ministre de l'Intérieur) et Ivan Pilip (jeune ministre des Finances), auxquels se joignent quelques personnalités indépendantes (dont Vladimir Mlinar, rédacteur en chef de l'hebdomadaire Respekt), quittent l'ODS pour former l'Union de la liberté (US). Cette nouvelle formation politique se situe dans la mouvance de la droite libérale. Mais elle se distingue de l'ODS par ses positions résolument univoques en matière européenne. Favorable à une véritable décentralisation de l'Etat, elle se veut proche de la société civile.

Les Tchèques attendaient des élections législatives de juin 1998 une clarification des soutiens dont bénéficiaient les uns et les autres (spécialement l'Union de la liberté par rapport à l'ODS) et une alternance, en cas de majorité pour les sociaux-démocrates. Or le CSSD ne remporte qu'une courte victoire avec 32,3% des voix, devant l'ODS qui, contre toute attente, obtient 27,7% des suffrages. L'Union de la liberté, pour sa part, avec 8,6%, est loin des résultats escomptés et demeure un parti essentiellement pragois. Son score est décevant. Restent le parti populaire (KDU-CSL), qui récolte 9% des suffrages, et les communistes, qui progressent légèrement avec 11% des voix.

Toutefois, et bien que cette menace n'ait cessé d'être brandie par Klaus et l'ODS pour dissuader les électeurs de voter en faveur des sociaux-démocrates, le CSSD refuse de former un gouvernement avec les communistes et cherche, du coup, à nouer des alliances à sa droite, parmi les petits partis du centre (KDU-CSL, US). Si les négociations n'aboutissent pas, c'est essentiellement en raison des réticences de l'Union de la liberté qui conserve des positions très hostiles aux sociaux-démocrates.

Afin de sortir de l'impasse, le CSSD décide de passer un «contrat d'opposition» avec l'ODS, son adversaire de toujours. L'accord porte sur la formation d'un gouvernement minoritaire par le CSSD, qui bénéficierait du soutien tacite de l'ODS. Cette dernière s'engage à ne pas renverser le cabinet, moyennant un droit de regard sur les réformes. Tel est l'artifice politique qui permet aux sociaux-démocrates, et à leur leader Milos Zeman, d'accéder enfin au pouvoir. En même temps, ce «contrat d'opposition» offre à Klaus la possibilité de contrôler le gouvernement et d'empêcher le bon déroulement de la campagne «mains propres» que Zeman avait promis de mener à bien dès son arrivée au pouvoir.

Les élections anticipées de juin 1998 n'auront donc pas eu le résultat escompté, à savoir amener au pouvoir une majorité stable sur laquelle le nouveau gouvernement aurait pu s'appuyer pour entreprendre les transformations indispensables. La crise de confiance des Tchèques, par ailleurs en butte à la récession économique, en a été aggravée. Cet arrangement entre les deux grands partis est tout simplement incompréhensible pour l'opinion qui voit soudain les rivaux d'hier se partager le pouvoir - à l'un la présidence du gouvernement, à l'autre la présidence de l'Assemblée nationale. Le fossé qui sépare le peuple tchèque de ses élites s'agrandit dangereusement.

C'est dans ce contexte que des initiatives comme «Impuls 99» ou le mouvement des anciens leaders étudiants de la révolution de velours voient le jour. Le premier, formé par d'ex-dissidents et des personnalités de la société civile s'inspire de la Charte 77. Il vise à restaurer un dialogue entre la société et le pouvoir politique tout en stigmatisant «le climat d'affrontement ambiant». Le second mouvement est né après les célébrations du 10e anniversaire de la révolution de velours. Il appelle tous les dirigeants des partis, et plus particulièrement Klaus et Zeman, à démissionner de leurs fonctions afin de laisser la place à la nouvelle génération.

Les célébrations du 10e anniversaire de la révolution de velours se sont donc déroulées dans un climat extrêmement tendu. Les Tchèques tirent un bilan assez désabusé de cette décennie de transformations. Ayant bénéficié des gratifications du nouvel ordre politique, économique et social, avant d'en subir les inconvénients, une partie de la population a tendance à remettre en cause le modèle occidental et à s'abîmer dans la nostalgie de la sécurité et des avantages sociaux que lui procurait le régime précédent. En témoignent les 20% d'intentions de vote dont les sondages créditent à présent les communistes.

Le départ de Klaus, puis l'arrivée de Zeman au pouvoir, ont marqué incontestablement un tournant. Prague a abandonné son discours sur l'«exception tchèque» tant vantée par Klaus, pour revenir à plus d'humilité, aussi bien dans la conduite de la réforme que dans sa préparation à l'intégration européenne. La réconciliation entre Tchèques et Allemands est en bonne voie, tandis que les relations avec le voisin slovaque se font à nouveau de plus en plus étroites.

Toutefois, le pays se révèle beaucoup moins bien préparé à l'intégration qu'on avait pu le croire pendant les premières années de l'après-communisme. Depuis le lancement des négociations pour l'adhésion, l'Union européenne découvre avec agacement le retard pris par l'Etat tchèque en matière de réformes administratives, judiciaires et économiques. La suffisance de Klaus, trop souvent encouragée par les Occidentaux, n'explique pas à elle seule cet échec. Il résulte, plus généralement, d'un manque de sérieux et de compétence, bref d'une défaillance des élites.

La crise kosovare a fait apparaître ces faiblesses au grand jour. On a vu, à cette occasion, la majeure partie des élites politiques tchèques, cette fois largement soutenues par la population, céder à son penchant pour le «provincialisme» - cette tendance au repli sur soi, ce refus de prendre ses responsabilités dans les affaires régionales et internationales, maintes fois stigmatisés par le politologue et ancien conseiller du président Havel, Jiri Pehe. En fait, les dirigeants ont manifesté ouvertement leur hostilité envers la coalition de l'Otan, alors même que la République tchèque venait de faire son entrée dans l'Organisation, au terme de longues années d'efforts.

Seul le président Havel a assuré les alliés de son soutien. Le gouvernement, lui, par la voix du premier ministre Zeman, se montrait très réservé sur les frappes aériennes. Au même moment, la ligne politique du Parti social-démocrate devenait quasiment pro-russe et l'incontournable Vaclav Klaus, chef de file de l'opposition, affichait ouvertement ses sympathies pour Belgrade. Cet épisode a montré combien, même affaibli, le président Havel demeure un interlocuteur incontournable pour les Occidentaux. Le garant de l'arrimage à l'Ouest de la République tchèque.

Catherine Perron - La révolution de velours avait sonné l'heure de l'espérance pour tous les Tchèques. Dix ans après, pensez-vous que ces espoirs ont été comblés ?
Milos Zeman - On prétend parfois qu'il suffit d'un jour pour transformer les institutions, mais qu'il faut compter environ dix ans pour instaurer l'économie de marché et au moins une génération pour faire évoluer les mentalités. Mon pays est une bonne illustration de ce décalage. Ici, les espoirs de changements institutionnels ont été en grande partie exaucés et les idées libérales en matière économique ont été largement mises en application. En revanche, les attitudes et les comportements hérités de quarante années de communisme demeurent encore profondément ancrés, ce qui me conduit à dire que le processus de transition vers une société libre est loin d'être achevé.
C.P. - Quelle appréciation portez-vous sur le chemin parcouru par la République tchèque depuis la révolution de velours ?
M.Z. - Je pense que mes prédécesseurs ont réussi à poser les fondements d'un avenir meilleur en dotant le pays d'un régime démocratique et - je le répète - d'une économie de marché. Cependant, un grand nombre d'erreurs ont été commises durant ces années de transition et il convient d'en tirer les leçons. Selon moi, nous avons péché par excès de confiance en cherchant, à tout prix, une voie tchèque pour passer le plus vite possible d'un régime totalitaire à une société libre. L'exemple le plus révélateur a été la privatisation par coupons (1). Au lieu de recourir aux méthodes qui avaient fait leurs preuves ailleurs, nous avons voulu mettre au point notre propre manière de procéder avec, comme résultat, le ralentissement voire l'arrêt complet de la croissance économique.
C.P. - Comment allez-vous inverser cette tendance ?
M.Z. - Le nouveau gouvernement s'efforce d'attirer les investisseurs étrangers et il n'y parvient pas trop mal pour l'instant. Durant les six premiers mois de l'année 1999, le volume des investissements a plus que doublé par rapport à la même époque l'an passé. Parallèlement, le gouvernement poursuit la politique de privatisation, en particulier celle des grandes entreprises, afin de permettre leur acquisition par des propriétaires stratégiques étrangers.
C.P. - Pouvez-vous nous expliquer plus précisément comment vous vous y prenez pour encourager les capitaux étrangers à s'investir en République tchèque ?
M.Z. - Par toutes sortes d'incitations. Nous assurons évidemment aux investisseurs étrangers des remises d'impôts (pendant un délai de cinq ans) et la possibilité d'importer des technologies modernes sans verser de droits de douane. Nous contribuons aussi à la requalification des ouvriers. Nous essayons de promouvoir des zones industrielles déjà pourvues d'infrastructures adéquates. Nous nous efforçons de construire des autoroutes, car nous savons bien que les partenaires étrangers apprécient qu'une autoroute conduise directement à leur usine. Comme vous pouvez le constater, il n'y a pas de recettes miraculeuses, mais simplement un arsenal de mesures incitatives et une mobilisation de nos ambassades qui travaillent autant à faire connaître nos produits sur les marchés extérieurs qu'à attirer de nouveaux investisseurs.
C.P. - Qu'est-ce …