AVIS DE TEMPETE SUR LE MONTENEGRO

n° 88 - Été 2000

A 38 ans, Milo Djukanovic est l'un des plus jeunes chef d'Etat du Vieux Continent. Elu président du Monténégro en octobre 1997, il est aussi l'un des plus virulents détracteurs du régime de Slobodan Milosevic. Par le passé, pourtant, son alliance avec le maître de Belgrade lui avait permis d'accéder au poste de premier ministre de la République monténégrine à l'âge de 28 ans, et de s'y maintenir sans interruption jusqu'à sa victoire à l'élection présidentielle. Homme du sérail, connaissant dans les moindres détails le fonctionnement de Slobodan Milosevic et de son régime autoritaire, le Monténégrin comprend vite qu'après avoir tenté en vain d'étendre sa domination en dehors de ses frontières, le tout-puissant leader serbe se retranchera chez lui comme dans une forteresse et cherchera à renforcer sa mainmise sur la «petite» Yougoslavie (Serbie+Monténégro).

Au lendemain des accords de Dayton qui, en novembre 1995, mettent fin à la guerre en Bosnie, Milo Djukanovic décide de sauver sa République du naufrage qui menace le vaisseau yougoslave. Les manifestations d'opposition à Milosevic, en Serbie, durant l'hiver 1996-1997, lui donnent des ailes... Quelques mois plus tard, il bat à la régulière - c'est-à-dire à l'issue d'un scrutin démocratique - le président sortant, allié de Belgrade, Momir Bulatovic, et accède à la magistrature suprême.

Une fois aux commandes de la petite République de 600000 habitants, Milo Djukanovic endosse les habits du réformateur. Souvent suspecté d'opportunisme, il balaye ces préjugés en restaurant une presse libre et en lançant le Monténégro sur la voie de la transition vers l'économie de marché. Sa neutralité bienveillante à l'égard des Occidentaux pendant l'intervention de l'OTAN au Kosovo a permis de mesurer la sincérité de son engagement en faveur de l'intégration du Monténégro dans les structures euro-atlantiques. En deux ans, la petite République yougoslave a acquis un certain crédit auprès des capitales occidentales et a réussi à conquérir suffisamment d'autonomie par rapport à Belgrade pour poursuivre sa démocratisation. Maître de sa politique étrangère et économique, le Monténégro de Djukanovic se dégage progressivement de l'emprise d'une Yougoslavie qui, elle, refuse de se démocratiser.

Mais le fait qu'il ait rompu les ponts avec Belgrade ne fait pas, pour autant, de Milo Djukanovic un leader indépendantiste. Malgré le refus serbe de réformer une fédération en état de mort clinique, il espère toujours sauver la Yougoslavie en la faisant évoluer vers un système confédéral. Son projet de rénovation de l'édifice institutionnel, présenté fin août 1999, n'obéit pas uniquement à la volonté de résister à l'absolutisme de Slobodan Milosevic. Il s'agit aussi de rétablir un minimum d'équilibre au sein d'une association dominée par la Serbie (dix fois plus peuplée que le Monténégro). En guise de réponse, Belgrade agite le spectre d'une nouvelle guerre.

La volonté régulièrement affichée par Milo Djukanovic d'organiser un référendum sur l'indépendance n'est pas le seul sujet d'inquiétude pour le pouvoir serbe. Celui-ci supporte très mal de voir le Monténégro se tourner vers ses «ennemis» occidentaux et offrir un modèle alternatif à une Serbie appauvrie, isolée, et de plus en plus insatisfaite de ses dirigeants. Du coup, Milosevic s'efforce d'entraver le processus démocratique chez son voisin, en s'appuyant sur une armée yougoslave aux ordres. Blocus économique, fermeture des frontières du Monténégro avec l'Albanie et la Bosnie-Herzégovine, concentration d'unités d'élite, sont autant de manoeuvres destinées à fragiliser la petite République rétive. La mise en état d'alerte, le 20 mai dernier, de la deuxième armée, stationnée en territoire monténégrin, n'a fait que renforcer, à Podgorica, la crainte d'une intervention serbe.

Soucieux d'éviter à son pays le scénario catastrophe d'une nouvelle guerre balkanique, Milo Djukanovic a fait de la stabilité du Monténégro sa principale priorité. Attentif aux appels au calme que lui lancent régulièrement les Occidentaux et déterminé à ne pas fournir à Belgrade le prétexte d'une confrontation, il a choisi la prudence. Il faut dire que ses compatriotes eux-mêmes sont divisés entre partisans de l'émancipation du Monténégro et partisans du régime de Belgrade. Certes, la vague de répression de plus en plus violente en Serbie tend à éclaircir les rangs des pro-Milosevic, mais la fracture n'en demeure pas moins au sein de la société monténégrine: tandis que 30% de la population restent favorables à la préservation de la Yougoslavie dans sa forme actuelle, 40% des 70% restants revendiquent une accession immédiate à l'indépendance.

Au risque de donner l'impression qu'il manque de vision stratégique, Milo Djukanovic prône la patience. Sa modération lui vaut, cependant, un soutien de plus en plus explicite de la part de l'Occident. En effet, après avoir manifesté quelque réticence à aider le Monténégro, de crainte d'encourager l'éclatement de la mini fédération yougoslave, les Occidentaux se sont ravisés en constatant que leur frilosité risquait de produire l'effet inverse. Ils ont alors décidé de montrer que le maintien du Monténégro dans une Yougoslavie soumise à un régime de sanctions n'empêchait pas Podgorica de disposer de l'aide financière internationale nécessaire à la poursuite de ses réformes. Faute de savoir comment démocratiser la Serbie, l'Occident s'accroche ainsi à un frêle espoir: la transmission, par le Monténégro, du virus démocratique à son voisin serbe. La République monténégrine semble prête à jouer le jeu, mais pas au prix de son maintien inconditionnel dans la Fédération.

Florence Hartmann - Monsieur le Président, au cours de ces derniers mois, la menace d'une intervention militaire serbe au Monténégro a semblé se préciser. Après la province du Kosovo, la République monténégrine pourrait bien être la prochaine cible de Slobodan Milosevic. Avez-vous l'impression d'être un chef d'Etat en sursis ?
Milo Djukanovic - Mon sentiment est que Slobodan Milosevic n'a qu'une seule idée en tête : se maintenir au pouvoir. Il n'ouvrira les hostilités au Monténégro que si c'est l'unique moyen, pour lui, de rester maître du jeu. S'il considère, au contraire, que son intérêt est plutôt de continuer à régner en dictateur sur la seule Serbie, alors il fera tout pour pousser le Monténégro hors de la Yougoslavie.
F.H. - Qu'attendez-vous des Occidentaux et de la Russie si l'un ou l'autre de ces scénarios se produisait ?
M.D. - D'abord, je ne crois pas que Milosevic attaquera le Monténégro. Il est suffisamment intelligent pour savoir qu'une agression directe contre mon pays provoquerait une intervention de la communauté internationale. Je ne le vois donc pas se lancer dans une telle aventure après l'échec qu'il a essuyé au Kosovo. Le président serbe essayera plutôt de détruire le Monténégro de l'intérieur. Comment ? En suscitant des conflits internes : grâce aux leviers dont il dispose dans le pays, il peut faire basculer le Monténégro dans la guerre civile. Quelle sera la réaction de la communauté internationale dans ce cas ? Eh bien, elle devra une nouvelle fois administrer la preuve de sa détermination.
F.H. - Que fait votre gouvernement en attendant ?
M.D. - La position du Monténégro est on ne peut plus claire : 1) nous ne tirerons pas les premiers ; et 2) nous ne prendrons aucune décision susceptible de nous attirer dans le piège tendu par Milosevic. En revanche, si Slobodan Milosevic choisit le chaos et fait couler le sang au Monténégro, je peux vous dire que nous vendrons chèrement notre peau ! Malgré son infériorité, notamment numérique, je suis sûr que mon pays trouvera la force de défendre son identité, sa liberté, et son droit à la démocratie. Quant à la communauté internationale, elle doit avoir à l'esprit que de nouvelles destructions au Monténégro, comme ailleurs dans les Balkans, constitueraient pour elle un grave revers et entameraient sa crédibilité. Lorsque je fais référence à la « communauté internationale », je pense aux Etats-Unis, à l'Europe occidentale et à la Russie qui ont mis au point, ensemble, un projet de stabilité pour l'Europe du Sud-Est (1). Celui qui menace la sécurité de cette région désavoue, par là même, la politique de la communauté internationale dans les Balkans.
F.H. - Croyez-vous vraiment que la communauté internationale soit prête à intervenir y compris dans l'hypothèse où la confrontation avec la Serbie de Milosevic prendrait la forme d'une guerre civile au Monténégro ?
M.D. - Je le répète : nous ferons tout pour éviter que la situation ne dégénère. Mais si tel était le cas, la communauté internationale risquerait gros en abandonnant …

Sommaire

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