MEMOIRES D'UN PESSIMISTE ENGAGE

n° 91 - Printemps 2001

Né à Turin le 18 octobre 1909, Norberto Bobbio a obtenu en 1933 son doctorat de philosophie, avec une thèse sur la phénoménologie de Husserl. Successivement professeur aux universités de Sienne et de Padoue, il s'engage en 1943 dans une activité antifasciste qui lui vaudra d'être emprisonné à Vérone. Libéré en février 1944, il participe à la résistance clandestine à Turin. En 1948, Bobbio est nommé à la chaire de philosophie du droit de l'université de Turin et, à partir de 1972, il enseigne la philosophie politique à la faculté des sciences politiques de cette même université (dont il sera doyen jusqu'en 1979). En 1984, le président Sandro Pertini le nomme sénateur à vie.

L'oeuvre de Norberto Bobbio - le plus grand philosophe italien et l'une des figures majeures de la philosophie politique européenne au XXe siècle - est immense. Ses écrits portent à la fois sur la philosophie du droit, sur l'histoire de la pensée politique et des doctrines sociales, sur l'histoire de la culture et sur la philosophie politique. Politiquement, le philosophe turinois s'est continûment situé dans une mouvance qui est celle de la « révolution libérale» de Piero Gobetti, du mouvement antifasciste Giustizia e Libertà et du Parti d'action («troisième voie» entre l'antifascisme de tendance républicaine ou socialiste et le communisme).

Pierre Milza - Cher professeur, avez-vous le sentiment, à travers votre parcours professionnel, intellectuel et politique, d'incarner d'une certaine manière ce XXe siècle qui vient de s'achever ?
Norberto Bobbio - Je me considère effectivement comme un homme du XXe siècle. L'un de mes premiers souvenirs d'enfant, pour ne pas dire le tout premier, coïncide avec cet événement fondateur que fut le déclenchement de la Première Guerre mondiale. J'ai six ans et je suis en compagnie de ma mère et de mes deux frères sur le quai de la gare de Turin, où nous avons accompagné mon père, en partance pour le front. Mon père était médecin, et il a été appelé sous les drapeaux comme médecin-major. Cette image est restée gravée dans ma mémoire : je le revois encore dans son uniforme, partant pour cette abominable tuerie que fut la « grande guerre ». Un autre souvenir de cette époque, tout aussi vif, est la prise de Gorizia par les armées italiennes. C'était en août 1916. J'étais en vacances au bord de la mer, et ce fut une immense fête. Et puis il y eut Caporetto l'année suivante. Et de cela aussi, du traumatisme que fut pour ma famille, et pour tous ceux de l'arrière, la déroute de nos soldats, j'ai conservé un souvenir brûlant. Je n'avais que huit ans mais je ressentais fortement l'ampleur et la gravité du drame qui se jouait sur la frontière Nord. Nous voyions affluer à Turin des milliers de réfugiés en provenance de Vénétie. Pendant quelque temps, nous avons eu comme femme de chambre une jeune femme, Mariettina, qui venait de cette région occupée par les Autrichiens et les Allemands. Mariettina concrétisait en quelque sorte, au sein même de notre intimité familiale, la catastrophe à la fois morale et militaire que représenta Caporetto.
P. M. - Quels furent, à vos yeux, les événements les plus marquants du XXe siècle ?
N. B. - Vaste question ! Autrement dit, le XXe siècle a-t-il été celui d'Einstein ou de Staline ? Celui de la pénicilline qui a guéri des millions d'êtres humains ou celui d'Auschwitz qui en a tué des millions ? Ce qu'on peut dire, en tout cas, c'est qu'aucun autre siècle n'a connu de guerres aussi sanglantes, à commencer par celle qui en constitue, hélas, le drame inaugural.
P. M. - Vous venez d'évoquer ces deux visages de l'horreur et du totalitarisme que sont Auschwitz et Staline. Êtes-vous de ceux, Norberto Bobbio, qui établissez un parallèle entre communisme et nazisme ?
N. B. - Il est clair que le communisme et le fascisme (au sens large du terme) peuvent être considérés comme deux formes de la violence propre à ce siècle. Il y a là une première ressemblance, à quoi s'ajoute la parenté entre deux systèmes politiques qui font de l'État la valeur suprême. C'est Mussolini qui a dit : « Tout dans l'État, rien contre l'État, rien en dehors de l'État. » Le monde a connu, avant eux, des dictatures de toutes …

Sommaire

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