ANKARA ET L'IDEE EUROPEENNE

n° 92 - Été 2001

1999 a été, à plus d'un titre, une année décisive dans l'histoire récente de la Turquie. C'est, en effet, cette année-là que ce pays au bord du gouffre sur les plans économique et politique a été «repris en main» par la communauté internationale. En l'espace de quelques mois, plusieurs événements majeurs se sont produits : la signature d'un accord de restructuration économique sous les auspices du FMI ; la capture du chef du PKK, Abdullah Öcalan, avec l'appui de services spéciaux étrangers ; la reprise des pourparlers indirects dans le cadre des Nations unies entre les protagonistes chypriotes ; et, pour finir, la décision des Quinze, lors du Conseil européen d'Helsinki de décembre 1999, de déclarer la Turquie candidate à l'Union européenne : « La Turquie est un pays candidat, qui a vocation à rejoindre l'Union sur la base des mêmes critères que ceux qui s'appliquent aux autres pays candidats. »
Cette décision capitale marque, à n'en pas douter, le début d'une nouvelle ère dans les relations millénaires qui unissent l'Europe à la Turquie. Dans les années qui viennent, la Turquie devra parachever sa modernisation, apprendre à vivre sans voir des ennemis partout, se réconcilier avec elle-même, avec sa mémoire, sa différence, et un passé qu'elle a dû renier pour ressembler à l'Occident. A travers ce nouveau partenariat, l'Europe tendra davantage vers ce vaste ensemble politique qu'elle ambitionne de devenir à l'échelle planétaire. Car si l'élargissement vers l'Est consiste à intégrer l'autre Europe, l'élargissement vers la Turquie reviendra à intégrer l'Autre de l'Europe. Le défi qui est lancé aujourd'hui à la Turquie pour satisfaire les critères de l'adhésion n'a d'égal que le défi que l'Europe occidentale s'est lancée en acceptant la candidature d'un pays à la fois si proche et si éloigné.
Des difficultés structurelles de taille
Le processus de normalisation en général et, plus particulièrement, la candidature de la Turquie à l'Union européenne sont d'immenses chantiers qui demanderont du temps, des ressources financières et humaines considérables, de l'imagination, beaucoup de courage politique, ainsi que le soutien sans faille des partenaires d'Ankara.
Des problèmes risquent de se poser dans quatre domaines responsables de bon nombre de déséquilibres économiques et sociaux : les politiques sociales, l'agriculture, la décentralisation et tout ce qui relève de la démocratie, des droits de l'homme et de l'Etat de droit.
L'harmonisation en matière de protection sociale coûtera cher dans un pays où un quart de la population, en majorité rurale, ne bénéficie d'aucune couverture sociale, où les allocations familiales et le RMI n'existent pas et où l'assurance chômage vient à peine d'être instituée. De même, la part des dépenses d'éducation et de santé dans le budget de l'Etat reste très en deçà de la moyenne des pays membres, voire des autres pays candidats.
L'agriculture turque est un secteur archaïque qui emploie une pléthore de travailleurs à faible productivité. A titre de comparaison, la contribution du secteur agricole à la richesse nationale est, en France, de l'ordre de 45 milliards d'euros (3 % du PIB) contre 35 …