DEMOCRATISER LE PAKISTAN

n° 93 - Automne 2001

Hélène da Costa - Deux ans après le coup d'État militaire qui a porté le général Moucharraf au pouvoir, vos perspectives semblent assez sombres. Après avoir été innocentée par la Cour suprême, vous venez d'être condamnée par la Cour spéciale anti-corruption à trois ans de prison pour ne pas vous être présentée à votre procès. Si vous vous rendez au Pakistan, vous risquez d'être arrêtée dès votre descente d'avion. Comptez-vous néanmoins retourner dans votre pays ?

Benazir Bhutto - Depuis que la Cour suprême a conclu à la partialité du tribunal qui m'avait condamnée, mon horizon s'est tout de même éclairci. Je retrouve à la fois ma dignité d'être humain et la possibilité de me présenter à une élection. Quant à ce tribunal anti-corruption, j'en ignore tout. Il ne m'a envoyé aucune notification. À mon retour au Pakistan, je consulterai mes avocats et nous aviserons.
H. d. C. - Ne craignez-vous pas d'être emprisonnée ?
B. B. - Si je risque effectivement d'être arrêtée, ce n'est pas en vertu de la loi et de la justice mais parce que les généraux ont donné des ordres aux juges afin de neutraliser leurs opposants. Depuis les années 50, nombre de premiers ministres pakistanais (le premier d'entre eux, puis mon père, puis Nawaz Sharif...) ont été arrêtés. Cela fait partie du jeu.
H. d. C. - Allez-vous retourner à la vie politique ?
B. B. - Bien sûr. Je dirige l'opposition et le premier parti du Pakistan, qui a remporté une victoire écrasante aux dernières élections locales (1). La population attend de moi que je reprenne les rênes du pays et mette fin à la crise politique. Je n'ai pas un appétit particulier pour le pouvoir, mais je me sens des devoirs envers mon parti. Or celui-ci me réclame à sa tête. En conséquence, je compte revenir au Pakistan avant octobre 2002 pour me présenter aux élections prévues à cette date. En attendant, et compte tenu de ma situation familiale — mes trois enfants, la maladie de ma mère — j'ai choisi de m'exiler. Mon mari est derrière les barreaux depuis cinq ans, tout comme mon beau-père. Mon beau-frère, quant à lui, a été arrêté à huit reprises. Mon secrétaire pour les affaires politiques, mes amis, mes collègues et tous les membres de mon entourage sont menacés, lorsqu'ils ne sont pas en prison.
H. d. C. - Comment envisagez-vous ce retour ?
B. B. - L'idéal serait de convaincre le général Moucharraf de m'autoriser à rentrer au Pakistan, à me présenter aux élections et à faire campagne. Pourquoi tenir pour acquis qu'il me fera arrêter ? Je suis ancien premier ministre, je dirige — je le répète — le plus grand parti, et j'ai parfaitement le droit de revenir librement dans mon pays. Même s'il s'y oppose, je rentrerai au Pakistan et je participerai au scrutin. Si les militaires décidaient néanmoins de m'arrêter, ils commettraient une erreur. Dans ce cas, j'espère que les médias et que votre pays se saisiront de la question, …

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