LE TERRORISME N'EST PAS UNE CIVILISATION

n° 93 - Automne 2001

Quand le Conseil des ministres de l'Union européenne donne mandat à François Léotard, ancien ministre de la Défense, d'aller oeuvrer à la négociation d'un accord de paix en Macédoine, rares sont les observateurs occidentaux prêts à parier sur les chances de succès d'une telle mission. Depuis la fin du mois de février 2001, une nouvelle guérilla albanaise, l'Armée de libération nationale (UÇK, Ustria Çlirimtare Kombëtare), opère dans les montagnes du nord-ouest de la Macédoine. Elle revendique officiellement une amélioration des droits de la minorité albanaise (environ 23% des 2,2 millions d'habitants que compte le pays selon les résultats officiels du dernier recensement de 1994, sans doute davantage en réalité), sous-représentée dans l'administration publique et la police d'un Etat par surcroît très centralisé. Mais les analystes et décideurs locaux la soupçonnent plutôt de viser un démembrement de la Macédoine et un rattachement au Kosovo voisin ou à une potentielle «Grande Albanie». Ils soulignent le rôle que d'anciens membres de l'UÇK kosovare (Ushtria Çlirimtare e Kosovës), théoriquement démantelée fin 1999, jouent dans la formation et l'armement des nouveaux maquisards de Macédoine. Et si, sur le terrain, les affrontements font relativement peu de victimes, fin juin le pays n'en est pas moins entré dans un engrenage voué à déboucher, à terme, sur une véritable guerre civile.

Du point de vue de la communauté internationale, la question macédonienne est sensible à un double titre. D'une part, elle ramène sur le devant de la scène ce que l'on a coutume d'appeler la «question albanaise», à savoir la non-congruence entre les frontières de l'Etat albanais (dessinées, en 1913, par les grandes puissances) et les zones de peuplement albanais. Présents au Monténégro, au Kosovo, au sud de la Serbie et à l'ouest de la Macédoine, les Albanais occupent un espace assez compact où l'on craint de voir émerger des revendications étatiques unitaires. La mise en place d'un protectorat international sur le Kosovo en 1999 et l'évolution lente vers une indépendance de facto de Pristina ne font que renforcer ces inquiétudes quant au devenir des terres à majorité albanaise. C'est, d'autre part, le risque d'un retour de la «question de Macédoine» qui est brandi. L'expression renvoie, elle, aux luttes qui ont opposé, après 1878 et jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, nationalistes serbes, bulgares et grecs désireux d'affirmer leur influence sur une population slave aux allégeances nationales contestées. Restée sous l'emprise de la Porte après 1878, la Macédoine géographique est finalement divisée au lendemain des guerres balkaniques (1912-1913) entre Macédoine du Vardar (l'actuel Etat de Macédoine), Macédoine égéenne (au nord de la Grèce) et Macédoine du Pirin (en Bulgarie). La crainte est grande qu'un éventuel éclatement de la Macédoine ne provoque une onde de déstabilisation dans les pays voisins - indépendamment de la retenue dont certaines élites politiques (notamment bulgares) ont fait preuve depuis le début du conflit.

Nécessaire, la carte européenne que François Léotard est appelé à jouer dans les Balkans au début de l'été 2001 n'en est pas moins risquée. Depuis son échec retentissant dans la gestion de la crise yougoslave, l'Union européenne ne jouit en effet que d'une crédibilité toute relative en Europe du Sud-Est. Pour les acteurs locaux, le seul interlocuteur crédible reste les Etats-Unis. Certes, 2001 n'est pas 1991. Entre-temps, Bruxelles a mis en avant son intention de se doter d'une politique extérieure commune. Dès les débuts de la crise macédonienne, des efforts significatifs sont faits pour coordonner la réponse des Européens, avec l'aide du Haut représentant à la politique extérieure de l'Union, Javier Solana, qui multiplie les navettes entre Skopje et Bruxelles. Surtout, les Etats-Unis ne sont pas en mesure de prendre le leadership, eux qui peinent à mettre en place la nouvelle équipe du président George W. Bush. Mais il reste à prouver que l'Europe peut, y compris en tandem avec les Américains - comme cela sera le cas avec James Pardew, l'envoyé spécial des Etats-Unis - , obtenir des résultats.

Les accords finalement signés à Ohrid le 13 août 2001, après sept semaines de négociations, doivent être analysés dans ce contexte. Ils envisagent un renforcement des droits de la minorité albanaise en échange du désarmement des rebelles de l'UÇK et d'une loi d'amnistie. C'est dans ce cadre qu'a été déployée, à partir du 27 août 2001, une Task force de l'Otan chargée de collecter, de stocker et de détruire les armes des guérilleros. Pour autant, les perspectives de retour à la stabilité en Macédoine demeurent très incertaines. De part et d'autre, la méfiance, voire la haine, ont atteint un point de non-retour. Or, dans chaque camp, des jusqu'au-boutistes semblent prêts à exploiter les ressentiments existants pour faire valoir le caractère inéluctable de la guerre. Des élections générales sont prévues pour le mois de janvier 2002, qui constitueront un test de première importance pour mesurer la viabilité des accords. En attendant, chaque communauté continue à s'armer - par mesure d'autodéfense ...

Une remarque, enfin: il était impossible, au lendemain de la tragédie du 11 septembre 2001, de ne pas s'interroger sur les incidences politiques, économiques et stratégiques des attentats de New York et de Washington. C'est pourquoi nous avons demandé à François Léotard, d'entrée de jeu, de nous confier ses analyses et réflexions sur un événement qui devrait durablement affecter l'avenir des relations internationales.

Nadège Ragaru - Après les attentats de New York et Washington, on a beaucoup dit que le monde ne serait jamais plus le même. L'effet de stupeur une fois dissipé, pensez-vous que la date du 11 septembre est appelée à marquer une rupture majeure dans l'histoire contemporaine ?

François Léotard - J'ai, depuis plusieurs années, contesté la thèse — très étrange, à la limite de l'imposture — selon laquelle nous serions confrontés à la « fin de l'histoire » (1). Pourquoi l'histoire des humains s'arrêterait-elle un jour parce que l'économie de marché et le capitalisme triompheraient ? L'histoire continue. Or, malheureusement, l'histoire c'est la tragédie. Ce qui s'est passé le 11 septembre est une tragédie dont les répercussions seront à bien des égards fondamentales. Je pense que nous devrions observer dans les mois à venir des reconfigurations d'alliances sur la scène internationale. L'une des plus importantes sera probablement un rapprochement à moyen et long termes entre la Russie et les États-Unis, notamment en matière de lutte contre le terrorisme. Avec les Républiques d'Asie centrale sur leur flanc sud, les Russes sont particulièrement sensibles à une menace terroriste ou islamiste. On pourrait également observer un rapprochement avec des États considérés, par le passé, comme des adversaires. Le processus a d'ailleurs déjà été engagé. Je pense par exemple à l'Iran, à la Chine aussi. Le premier mouvement géopolitique majeur, c'est donc une sorte de dérive des continents. Mais celle-ci porte en elle le risque d'une aggravation de la confrontation Nord-Sud. Vous avez peut-être observé que les réactions en Amérique latine, en Afrique et au Proche-Orient n'ont pas été de la même nature émotionnelle que celles observées en Europe...
N. R. - Nombreux sont les analystes qui, s'interrogeant sur les clivages de demain, ont plutôt évoqué un nouvel affrontement entre civilisations musulmanes et occidentales, un « choc des civilisations » pour reprendre le terme du politologue américain Samuel Huntington. Que pensez-vous de cette grille de lecture ?
F. L. - Le « choc des civilisations » n'est pas une expression adaptée. Car on ne saurait assimiler une action terroriste à une civilisation. C'est même le contraire. Pour moi, il y a une différence très nette entre ceux qui utilisent la violence — et qui sont tout sauf « civilisés » — et le monde musulman qui, lui, est une civilisation. Avec l'attentat du 11 septembre, nous sommes en fait confrontés à un phénomène nouveau : le recours à la terreur pour atteindre un objectif qui demeure très flou. Quelle était la finalité des terroristes du World Trade Center, si ce n'est d'affirmer une haine qui n'a d'autre aboutissement qu'elle-même ? Nos sociétés vivaient depuis la chute du communisme dans l'illusion qu'elles en avaient fini avec le temps de la peur, que l'univers était entré dans une ère rationnelle. Or ce à quoi nous assistons aujourd'hui, c'est tout simplement à un retour de la peur et de l'irrationnel. Dorénavant, il faudra apprendre à vivre avec cette peur. Et probablement avec une haine d'un nouveau …

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