LES MEILLEURS ENNEMIS DU MONDE

n° 93 - Automne 2001

La Chine et les Etats-Unis sont-ils lancés sur une trajectoire de collision ? La question n'est plus l'apanage de Cassandre anxieux. Elle préoccupe - voire obsède - chaque jour davantage observateurs et acteurs d'une relation sino-américaine dont la volatilité n'a jamais été aussi dangereuse depuis les convulsions maoïstes des années 60. Voilà que l'on exhume à nouveau le spectre de la guerre froide en Extrême-Orient et que l'on n'exclut plus l'hypothèse d'un choc frontal (1). La poussée de fièvre déclenchée par l'avion espion américain EP-3, forcé à un atterrissage d'urgence le 1er avril dernier sur l'île de Hainan après avoir heurté un chasseur chinois, n'est que le dernier en date d'une série d'incidents qui ont considérablement assombri le climat stratégique dans la région. Deux autres crises l'avaient précédé. En mai 1999, durant la guerre du Kosovo, le pays tout entier était secoué par une déferlante anti-américaine à la suite du bombardement - accidentel selon l'Otan, délibéré selon Pékin - de l'ambassade chinoise à Belgrade. Trois ans plus tôt, en février-mars 1996, Washington dépêchait deux de ses porte-avions - le Nimitz et l'Independence - à proximité du détroit de Formose, alors que l'Armée populaire de libération (APL) se livrait à des manoeuvres d'intimidation (tirs de missiles à blanc, etc.) à l'encontre de Taiwan.
Le divorce stratégique
Ces trois crises à l'occasion desquelles, fait nouveau, s'est cristallisée en Chine une opinion nationaliste en marge du pouvoir ne constituent nullement un accident. Elles s'inscrivent dans une logique à l'oeuvre depuis une dizaine d'années : le divorce stratégique croissant, dans le Pacifique, entre la puissance installée gardienne des équilibres en place (les Etats-Unis), et la puissance émergente résolue à prendre sa revanche sur une Histoire contrariée (la Chine). En clair, Pékin entend recouvrer la prééminence régionale qui était la sienne avant le traumatisme des « guerres de l'opium » du XIXe siècle. Dans ce contexte, les esprits s'échauffent autour d'une longue liste de contentieux : droits de l'homme, Tibet, déficit commercial, prolifération nucléaire et espionnage technologique.
Taiwan, le casus belli
Mais c'est incontestablement Taiwan qui figure en tête des sujets de friction. Pour la Chine, c'est même le « coeur » de la relation sino-américaine. Après avoir récupéré Hongkong (1997) puis Macao (1999), le régime continental est, plus que jamais, déterminé à ramener dans son giron cette insolente démocratie insulaire de facto souveraine (à défaut de l'être de jure), et à la défense de laquelle les Etats-Unis se sentent engagés en vertu d'une loi américaine (le Taiwan relations Act). Que Washington finisse par abriter Taipei sous le parapluie de son projet de « défense antimissile de théâtre » (Theater missile defense, ou TMD), annihilant ainsi la crédibilité de la dissuasion pékinoise contre les «séparatistes» insulaires, et une nuée d'orages plombera alors le détroit de Formose.
Cette fracture qui s'ouvre entre les deux rives du Pacifique-Nord est le produit d'une double évolution. La première est la disparition de la menace commune - l'Union soviétique - qui avait scellé le rapprochement des deux pays au début …

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