ZIMBABWE: LA TERRE ET LE SANG

n° 93 - Automne 2001

Depuis des mois, le Zimbabwe, naguère cité en exemple pour ses progrès économiques et sa stabilité, fait figure d'homme malade de l'Afrique australe. Le président Mugabe, au pouvoir depuis vingt ans et qui affrontera de nouvelles élections en avril prochain, doit en effet faire face à des critiques grandissantes dues à son engagement congolais : en août 1998, son armée, dépêchée en hâte à Kinshasa, empêcha la capitale de la République démocratique du Congo de tomber aux mains des rebelles soutenus par le Rwanda et l'Ouganda. Le président justifia cette intervention par le devoir de solidarité à l'égard d'un autre pays membre de la SADC (Conférence des Etats d'Afrique australe), mais la campagne se révéla plus longue et plus coûteuse que prévu, avec 13 000 hommes déployés sur le front congolais. L'opinion publique zimbabwéenne n'a jamais réellement compris les raisons de cet engagement qui s'est traduit par d'importantes pertes en vies humaines et en matériel et qui a contribué à discréditer le régime sur le plan international, lui valant à la fois des sanctions financières et des pressions politiques.

L'aventure congolaise, à laquelle l'histoire rendra peut-être justice, n'est cependant pas la seule cause de la défaveur du président Mugabe.

Ce dernier, aujourd'hui âgé de 78 ans, est victime de l'usure du pouvoir : les jeunes générations ne se reconnaissent plus dans ses discours populistes et le radicalisme de la réforme agraire. Ils dénoncent également le favoritisme du régime, la corruption de ses hauts dirigeants et de ses généraux qui, en RDC, ont monté des joint-ventures pour l'exploitation du diamant et du bois tropical.

Voici deux ans, l'apparition d'un parti d'opposition, le MDC (Mouvement pour le changement démocratique), dirigé par un ancien syndicaliste, Morgan Tsvangirai, a cristallisé le débat : lors des dernières élections législatives, le MDC, nouveau venu sur la scène politique, a raflé 57 sièges, contre 62 au jusque-là tout-puissant parti du président, le ZANU-PF (Zimbabwean national union-Patriotic front).

Soutenu par les milieux d'affaires, les classes moyennes, les citadins, mais aussi par une jeunesse que touche fortement le chômage (dont le taux atteint 60 %), le MDC s'appuie également sur la presse d'opposition et sur les fermiers blancs, qui ont abandonné la discrétion dont ils avaient fait preuve depuis l'indépendance. Une véritable guérilla entre la presse et le régime s'est engagée : des journalistes ont été emprisonnés, battus et, l'an dernier, l'imprimerie du Daily News - le principal journal d'opposition - a volé en éclats à la suite d'un attentat probablement téléguidé.

L'hostilité des fermiers blancs, qui voient dans le départ de Mugabe la solution à tous leurs problèmes, a sans doute contribué à accélérer la réforme agraire : depuis février, 2 700 fermes appartenant à des fermiers blancs ont été saisies, occupées par des miliciens en civil présentés comme des vétérans de la lutte de libération, et une dizaine de fermiers d'origine européenne ont été tués dans des affrontements.

En principe, la grande majorité des 4 500 fermes appartenant à des fermiers blancs (qui représentent 70 % des terres cultivables du pays, les 12 millions de Noirs se contentant du reste) sont appelées à être expropriées et redistribuées.

Si nul ne doute de la nécessité de procéder à une répartition plus équitable des terres, et si chacun reconnaît que, faute de moyens, le rythme adopté depuis l'indépendance a été beaucoup trop lent (62 000 familles noires seulement ont été réinstallées), en revanche, la manière dont la réforme a été entamée cette année suscite une critique unanime. Il apparaît, en effet, que les « vétérans » sont souvent trop jeunes pour être de véritables anciens combattants de la lutte de libération des années 70 et qu'ils ressemblent plutôt à une milice aux ordres de la présidence. En outre, leur présence sur les fermes s'est accompagnée de nombreuses vexations à l'égard des fermiers blancs - des vexations probablement délibérées afin d'encourager leur départ.

Dans l'incertitude, la plupart des fermiers blancs, qui dirigent de vastes exploitations commerciales assurant l'essentiel des rentrées en devises du pays (tabac, café, maïs, fleurs, légumes, viande), ont stoppé tous leurs investissements et laissé en jachère de nombreuses terres. Cette crise a gravement affecté les 300 000 ouvriers agricoles, souvent originaires du Mozambique, de Zambie et du Malawi. Elle a aussi touché l'économie de plein fouet : le manque de devises a fait plonger la monnaie nationale, provoqué des pénuries de carburant, alimenté le mécontentement général. Ce mécontentement s'est traduit, entre autres, par une grève au finish des professionnels de la santé avec, pour conséquence, la fermeture des hôpitaux publics durant plusieurs semaines.

Le déclin rapide du Zimbabwe, les risques de déstabilisation du régime (plusieurs complots ont été déjoués) et surtout la manière dont est menée la réforme agraire ont suscité les vives inquiétudes des pays de la région et, plus largement, de tous les membres du Commonwealth. En Afrique du Sud, le président Mbeki, qui refuse de désavouer ouvertement Mugabe, ne cache pas sa préoccupation. Dans son propre pays, l'inégalité de la répartition des terres est plus criante encore qu'au Zimbabwe et 2 % seulement des surfaces agricoles ont été redistribuées aux Noirs. En outre, si l'on déplore au Zimbabwe la mort d'une dizaine de fermiers noirs, en Afrique du Sud, c'est plus de mille fermes qui sont attaquées chaque année et la violence va croissant.

Dans ce contexte, à l'issue d'une réunion du Commonwealth, un accord a finalement été conclu entre Londres et Harare à Abuja, le 7 septembre, sous le patronage du gouvernement du Nigeria. En vertu de cet accord, le gouvernement du Zimbabwe accepte de restituer les terres illégalement occupées, contre la promesse d'un million d'hectares qui seraient cédés par les fermiers blancs et des compensations financières octroyées par la Grande-Bretagne afin de financer un processus « clair et transparent » de redistribution foncière.

Les engagements usuels en matière de respect des droits de l'homme, de bonne gouvernance et d'application des lois figurent également au programme. Présenté comme une sortie de crise, il est néanmoins douteux que l'accord d'Abuja résolve réellement le problème : le gouvernement d'Harare risque d'avoir quelque difficulté à faire évacuer les fermes par des « vétérans » bien décidés à s'incruster. Quant à la confiance des fermiers blancs, elle mettra du temps à être restaurée. Au lendemain de la signature de l'accord, de nouveaux incidents étaient déjà signalés ...

Même si l'épreuve de force s'est finalement conclue au bénéfice du président Mugabe, il faudra attendre le scrutin présidentiel d'avril prochain pour savoir si le chef de l'Etat a tiré profit d'une manoeuvre dont les visées électorales ne sont que trop évidentes ...

Colette Braeckman - Monsieur le Président, le Zimbabwe a signé, le 7 septembre dernier, un accord avec la Grande-Bretagne afin de mettre fin à la grave crise que traverse votre pays depuis 18 mois. A quelles conditions cet accord peut-il réellement déboucher sur un apaisement des tensions entre Noirs et fermiers blancs ?

Robert Mugabe - Il faudra évidemment que tout le monde joue le jeu, accepte que la loi soit appliquée. A cet égard, je vous signale que la Cour suprême vient d'autoriser le gouvernement à poursuivre sa réforme agraire, c'est-à-dire à acquérir des terres appartenant à des fermiers blancs pour les redistribuer à des cultivateurs noirs. Cette décision peut contribuer à apaiser les tensions, car le dernier mot doit revenir à la loi. Il faudra aussi que, conformément aux accords de Lancaster House et aux promesses faites à Abuja, la Grande-Bretagne contribue financièrement au dédommagement des fermiers blancs et qu'elle encourage les autres bailleurs de fonds occidentaux à faire de même. L'assistance du Programme des Nations unies pour le développement sera la bienvenue.
C. B. - Revenons, si vous le permettez, sur les événements de ces derniers mois. Pourquoi avez-vous soudain décidé d'imprimer un coup d'accélérateur à la réforme agraire ? Pourquoi avez-vous envoyé des vétérans de la guerre de libération occuper les fermes des Blancs ?
R. M. - Nous sommes avant tout un peuple rural qui a besoin de terres pour vivre. Nous sommes un peuple d'éleveurs ; nous vendons du bœuf à l'Union européenne. Mais nous sommes aussi des cultivateurs : outre le tabac, nous produisons du maïs, du millet, du sucre, du café et du thé. Durant l'époque coloniale, notre peuple a été privé de sa terre. La question était évidemment au cœur des négociations de Lancaster House (1). L'accord prévoyait que les terres devaient être cédées sur une base volontaire et que les fermiers blancs devaient recevoir une compensation financière. De notre côté, nous estimions qu'il était impossible de faire payer à nos pauvres paysans le prix du rachat. D'autant que ces terres avaient été saisies de force, pour rien. A l'époque, le gouvernement britannique déclara qu'il n'avait pas les moyens de subvenir seul à ces acquisitions foncières. Nous avons alors accepté l'offre des Américains qui proposaient de contribuer au fonds de compensation. Ce qu'ils firent après l'indépendance, de manière substantielle, de même que les Britanniques et les autres bailleurs de fonds. Les premiers fermiers expropriés ont ainsi pu être dédommagés. Mais lorsque Ronald Reagan arriva au pouvoir, au début des années 80, les Américains cessèrent leurs versements, et Margaret Thatcher ne tarda pas à leur emboîter le pas. Nous avons essayé de négocier avec les Britanniques, mais ils sont restés inflexibles. Quand John Major a été élu, nous avons recommencé à négocier. A ce moment-là, nous n'avions encore réinstallé que 65 000 familles à cause du manque de fonds. Nous étions également paralysés par la Constitution dont nous avions hérité lors de l'indépendance, et dont les clauses ne facilitaient guère l'acquisition rapide …

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