Les Grands de ce monde s'expriment dans

CONFESSIONS D'UN OLIGARQUE

Agé d'à peine trente-cinq ans, le gouverneur de la Tchoukotka, Roman Abramovitch, est l'une des personnalités les plus riches et les plus secrètes de Russie. Lorsqu'on obtient le privilège de passer quelques heures en sa compagnie, on ne peut s'empêcher de penser que cet homme ne desserre jamais le col de sa chemise. Dérider Abramovitch, le convaincre de baisser la garde, ne serait-ce qu'un bref instant, relève de la mission impossible. Notre homme déteste apparaître à la télévision et ne donne quasiment jamais d'interviews. S'il consent, exceptionnellement, à rencontrer des journalistes, il les choisit de préférence étrangers. Non qu'il n'aime pas son pays. Simplement, il pense que les journalistes occidentaux s'intéressent à lui en tant qu'individu, alors que leurs homologues russes ne voient que l'« oligarque ». Est-ce une erreur d'appréciation de sa part ? Peut-être ... En tout cas, il faut reconnaître qu'il a de bonnes raisons de se méfier des médias.

Sa vie, qui semble aujourd'hui si facile, si confortable, n'a pas toujours été rose. C'est elle, sans doute, qui lui a appris à observer une certaine distance avec les gens. Le petit Roman n'avait pas quatre ans lorsqu'il a perdu ses parents. L'oncle Abraham, qui l'avait alors recueilli, travaillait dans le pétrole. Apparemment, le métier de son père adoptif a prédéterminé l'orientation professionnelle de Roman Abramovitch qui a fait ses études à l'Institut Goubkine du pétrole et du gaz de Moscou.

Quant à sa carrière dans les affaires, le futur oligarque l'a entamée après s'être acquitté de ses obligations militaires. Sa première entreprise - à l'époque, on parlait encore de «coopérative» - produisait des jouets. Madame Abramovitch, alors hôtesse de l'air, rapportait de ses voyages à l'étranger des échantillons qui servaient ensuite de modèle à la production de Monsieur. Par la suite, Roman Abramovitch a lancé une demi-douzaine de sociétés de négoce de taille modeste, toutes plus ou moins liées au secteur pétrolier, avant d'être nommé à la tête de la représentation moscovite d'une société de trading suisse en vue : Runicom SA.

C'est au milieu des années 90, que Roman Abramovitch a fait la connaissance de Boris Berezovski avec lequel il s'est associé pour fonder la firme P. K. Trust. En 1996, il s'est vu confier la direction de la filiale de Sibneft à Moscou et, en septembre 1997, il est devenu membre permanent du comité de direction de la compagnie.

A ce moment-là, le grand public ignorait tout de la richesse d'Abramovitch et de son pouvoir d'influence. C'est Berezovski qui occupait le devant de la scène. Magnat des médias, roi du pétrole - on lui prêtait un pouvoir sans limites sur la gestion de Sibneft - , ami de la « Famille » (terme utilisé par la presse pour désigner l'entourage proche du président Eltsine), financier du Kremlin, Boris Berezovski apparaissait comme l'oligarque N°1. Roman Abramovitch, quant à lui, est longtemps demeuré dans l'ombre de son illustre partenaire ; et il y serait sans doute resté sans l'intervention d'un autre oligarque, concurrent du premier : Vladimir Goussinski.

Resituons les choses dans leur contexte : l'échéance des élections présidentielles de 2000 approchait et, avec elle, la fin de l'ère Eltsine. Le bal des prétendants était déjà ouvert et c'est le maire de Moscou, Youri Loujkov, qui faisait figure de favori. Goussinski s'était rallié au premier magistrat de la capitale et avait jeté toutes les cohortes de son empire médiatique - le groupe Most - dans la bataille, à commencer par la première chaîne de télévision privée NTV.

Afin de favoriser l'ascension de son champion vers l'Olympe présidentiel, Goussinski a conçu un véritable show politique. La seule figure de Boris Berezovski dans le rôle du « méchant » ne suffisait pas à maintenir l'opinion en haleine. Pour nourrir l'intrigue en continu, il fallait trouver de nouveaux personnages et y ajouter une pincée de mystère, avec une enquête à mener et une énigme à résoudre ... Les médias du groupe Most ont joué alors, sans une fausse note, la partition écrite par leur chef Vladimir Goussinski : du jour au lendemain, Berezovski s'est retrouvé éclipsé par le « nouveau financier de la Famille », Roman Abramovitch. A en croire la presse, celui-ci était devenu, en l'espace de quelques semaines, le maître occulte des destinées du business russe. Et puisque, à ce moment-là, seuls les muets s'abstenaient de gloser sur la déchéance morale du clan Eltsine, embourbé dans la corruption, il devint vite évident aux yeux de tous qu'Abramovitch était celui qui tirait les ficelles en coulisse.

La première évocation d'Abramovitch sur NTV fut mise en scène comme un film à suspense : ayant annoncé que le «démon» était démasqué, l'animateur de l'émission ajouta aussitôt qu'il lui était, hélas, impossible de montrer son visage à l'écran - le « démon » refusant de se montrer et encore moins de se laisser photographier. Le lendemain, le quotidien à grand tirage Moskovskii Komsomolets titrait sur l'« homme sans visage ». Bref, le mythe d'un Abramovitch luciférien fut créé de toutes pièces en quelques minutes à l'antenne, avec toute la virtuosité dont un Goussinski était capable dans ce domaine.

Cette campagne de diabolisation a manifestement conditionné les rapports ultérieurs de Roman Abramovitch avec la politique et la vie publique. Malgré la défaite du tandem Loujkov-Goussinski à l'élection présidentielle, et alors que nul ne cherchait plus à l'exciter, la curiosité des journalistes à propos de l'énigme Abramovitch n'est pas retombée. Plus l'oligarque s'efforçait de se soustraire à l'attention du public et plus il attisait les passions autour de lui. Suivant l'idée qu'ils se faisaient de leur éthique professionnelle, les journalistes cherchaient soit à « démasquer le démon », soit à comprendre simplement les raisons d'un comportement aussi atypique.

L'entrée inopinée et volontaire, cette fois, d'Abramovitch sur la scène politique n'a fait que relancer les interrogations. L'homme d'affaires a décidé en effet de partir à la conquête de la Tchoukotka - une région située à l'extrême Nord-Est de la Russie, à des milliers de kilomètres de Moscou. Il a commencé par se présenter aux élections législatives de 1999. Durant toute la campagne, les médias se sont acharnés à dénoncer les manoeuvres de « ce diable d'Abramovitch », expliquant que le « trésorier » de la Famille n'avait qu'une seule motivation en tête : l'immunité dont jouissent les élus de la Douma. Et à ceux qui se demandaient pourquoi l'oligarque avait choisi une circonscription si lointaine, il était répondu que la faible densité démographique de celle-ci rendait l'élection plus aisée ...

Mais les choses ne sont pas aussi simples : si les soupçons des échotiers avaient été justifiés, Abramovitch aurait dû rentrer à Moscou une fois l'immunité en poche. D'autant que la victoire de l'héritier désigné d'Eltsine à la présidentielle, l'année suivante, et la débâcle de Goussinski semblaient rendre cette immunité moins vitale pour lui. Or, loin de regagner la capitale, notre député s'est présenté aux élections pour le poste de gouverneur en 2001. Après un nouveau succès, il passe désormais la moitié de son temps dans son fief nordique.

Du coup, la presse - qu'Abramovitch continue à ignorer superbement - se perd à nouveau en conjectures : qu'est-ce qui a pu attirer un homme aussi fortuné dans une province aussi reculée et oubliée de tous ? Pour les pragmatiques, l'oligarque lorgnerait les ressources en or et en pétrole de la Tchoukotka. Sans chercher vraiment à convaincre les gens de sa bonne foi, Abramovitch se borne à expliquer que les gisements de gaz et de pétrole de la Tchoukotka sont voués à une utilisation locale. Quant à l'exploitation des gisements off-shore dans les conditions extrêmes du grand Nord, elle serait tellement coûteuse qu'Abramovitch lui-même n'aurait pas les moyens de s'engager seul dans cette aventure. Pour couper court à la polémique, le gouverneur de la Tchoukotka a coutume de dire qu'« un jour le pétrole coulera à flots dans sa province » ... Et d'ajouter que « ce jour ne viendra pas avant un demi-siècle, au moins ».

En ce qui concerne l'extraction de l'or, le délai sera peut-être plus bref ; mais Abramovitch ne tire pas de plans sur la comète car, comme il le souligne lui-même, il a déjà les pires difficultés à trouver des investisseurs pour l'exploitation d'un seul gisement prometteur au tarif - prohibitif il est vrai - de 250 millions de dollars ...

Au bout du compte, le journaliste qui se penche sur le cas Abramovitch est pris d'un sentiment de malaise. D'un côté, il est bien obligé de reconnaître que ce n'est sans doute pas l'appât du gain qui a poussé l'oligarque à venir s'enterrer en Tchoukotka. Mais, d'un autre côté, il n'en reste pas moins difficile de croire que l'un des hommes d'affaires les plus talentueux et les plus riches du pays ait pu troquer la douceur moscovite contre les rigueurs du grand Nord par simple philanthropie. Alors ? Alors le mystère demeure.

Autre bizarrerie du personnage - s'il en manquait : Roman Abramovitch se refuse à admettre qu'en accédant à la fonction de gouverneur, après avoir été élu député, il aurait embrassé pour de bon la carrière politique. Et il est vain d'espérer le faire changer d'avis sur ce point. Abramovitch est un non-politique convaincu qui conseille à tous ses amis de suivre son exemple en la matière. On dit d'ailleurs qu'en son temps, il aurait adressé la recommandation suivante à Berezovski : «Evite de jouer avec le pouvoir et d'orchestrer des affrontements idéologiques. Tu n'as rien à y gagner.»

Au fond, Roman Abramovitch ne voit pas de différence de nature entre la gestion de son empire industriel - qu'il a confiée à une équipe de professionnels - et celle de sa province. En bon manager, il a conçu pour la Tchoukotka un projet qui tient plus du business-plan que du programme politique. Faut-il y voir l'une des clés d'explication de son exil nordique ? Abramovitch aime relever les défis : faire de la Tchoukotka (classée dans les provinces en faillite) une région économiquement viable en est un !

Il est probable que Roman Abramovitch serait moins réticent à reconnaître la réalité de son pouvoir d'influence si ceux qui le questionnent à ce sujet n'entendaient par là son « amitié avec Tatiana Diatchenko » ou ses « relations privilégiées avec le président Poutine ». Abramovitch a toujours pris soin de souligner que sa proximité avec la fille de l'ancien chef d'Etat n'avait joué aucun rôle dans son parcours.

Il en va tout autrement du monde des affaires. Nul ne songe à y contester la stature d'Abramovitch, devenu une sorte de gourou du business russe. Tout le monde s'intéresse à ses projets dans ce domaine, même lorsqu'ils concernent la Tchoukotka. Abramovitch admet d'ailleurs volontiers qu'il lui est plus facile qu'à d'autres gouverneurs d'attirer des investisseurs dans sa lointaine contrée ou d'obtenir un rendez-vous avec un haut fonctionnaire à Moscou ...

Cependant, son opulence et son pouvoir d'influence supposé peuvent aussi avoir des effets indésirables. Car les bureaucrates moscovites, censés oeuvrer au bien du pays - et donc de la Tchoukotka - , ont tendance à considérer que le gouverneur Abramovitch n'a pas besoin d'aide et qu'avec ses milliards il peut se débrouiller tout seul. Face à cette psychologie mercantile et parasitaire, les meilleures relations du monde avec le président Poutine ne sont d'aucune utilité.

Compte tenu des contrevérités qui ont été proférées au sujet de la « fantastique influence » exercée par Abramovitch sur le pouvoir et le business russes, compte tenu, aussi, de la prédilection du principal intéressé pour le silence, on a toutes les raisons de l'écouter avec attention lorsqu'il accepte enfin de parler ...

Vera Kuznetsova - Les attentats du 11 septembre semblent avoir changé le monde. Le symbole de l'invincibilité américaine s'est effondré et l'heure des nouvelles alliances — qu'elles soient politiques, militaires ou économiques — a sonné. Qu'en pensez-vous ?
Roman Abramovitch - L'invincibilité n'existe pas. En ce qui concerne le terrorisme, il apparaît clairement, aujourd'hui, qu'on ne peut combattre ce fléau en employant des moyens démocratiques. Les États-Unis, qui se présentent comme les champions de la démocratie ne sont, de toute évidence, pas les mieux armés pour relever le défi terroriste. Ils devront se résoudre à adopter une politique de fermeté, en prenant exemple sur la Russie et Israël, ou bien se résigner à vivre avec le terrorisme.
V. K. - Le leadership américain vous paraît-il remis en cause ? Comment la Russie va-t-elle se positionner durablement dans ce nouveau contexte ?
R. A. - Ce qui est sûr, c'est que, quel que soit le domaine considéré, les États-Unis demeurent la première puissance mondiale et le leader incontesté du G8. Le problème des Américains, c'est qu'ils n'avaient pas connu d'action militaire sur leur territoire depuis des décennies et qu'ils avaient tendance à se percevoir comme un territoire inviolable. Du coup, ils ne pouvaient pas comprendre la situation dans laquelle se trouvait la Russie. Après les attentats du 11 septembre, ils se sont évidemment rapprochés de nous. Je pense que la Russie occupera désormais une autre position sur l'échiquier politique mondial.
V. K. - Pourriez-vous être plus précis ? Le moment vous paraît-il propice pour nouer de nouvelles alliances économiques et militaires ?
R. A. - Je ne crois pas à l'émergence de nouveaux ensembles économiques. En revanche, on peut s'attendre, en effet, à des rapprochements politiques. Quant aux éventuelles alliances militaires qui pourraient s'esquisser à la suite des attaques terroristes de septembre, il faudra du temps pour qu'elles se mettent en place.
V. K. - La crise actuelle aura-t-elle des retombées négatives pour l'économie russe ? Après tout, le souvenir du krach de 1998 est encore très présent dans les esprits...
R. A. - L'économie russe n'est plus aussi sensible aux influences extérieures qu'elle l'était il y a trois ans. Et l'on peut dire que la Russie a surmonté les conséquences de la catastrophe d'août 1998. D'une certaine façon, nous avons même tiré les leçons de ces événements en apprenant à vivre selon nos moyens. Au niveau micro-économique, tous les acteurs du marché russe ont compris qu'il fallait changer leur façon de travailler et que le temps où l'on pouvait gagner des millions en brassant du vent était révolu (1). Les entrepreneurs ont commencé à investir dans l'économie réelle, dans la production. Au niveau macro-économique, la Russie a commencé à rembourser ses dettes et a cessé d'emprunter. Cela dit, il est vrai que nous n'avons sans doute pas retrouvé le niveau de vie qui était le nôtre avant la crise...
V. K. - Loin de là ! A en croire certains analystes, le rattrapage ne se fera pas avant 2010...
R. …