DESENCLAVER LE MALI

n° 95 - Printemps 2002

Aprés dix années de présidence Konaré (Alpha Oumar Konaré ne se représente pas, conformément à la Constitution de 1991 qui limite à deux le nombre des mandats), le Mali s'apprête à élire un nouveau président. Le général Amadou Toumani Touré, qui brigue aujourd'hui la fonction suprême et qui, de tous les candidats, paraît le mieux placé pour l'emporter, est l'homme qui, en 1991, a ouvert son pays au pluralisme politique. Lassée par le régime militaire du président Moussa Traoré, fondé sur la toute-puissance d'un parti unique, la population s'était soulevée contre son oppresseur en décembre 1990. Pour mettre un terme à ce déchaînement de violence qui fit plusieurs centaines de morts, le lieutenant-colonel Amadou Toumani Touré, soutenu par une série d'associations politiques, prit le pouvoir au début de 1991. Le nouveau chef de l'Etat malien s'est immédiatement efforcé de jeter les bases du multipartisme, condition indispensable au rétablissement des libertés fondamentales et au retour d'un dialogue pacifique entre les acteurs politiques nationaux. Comme il en avait pris l'engagement, Amadou Toumani Touré, au terme d'une transition de quatorze mois, a préparé et organisé des élections présidentielles. Celles-ci ont vu, en 1992, la victoire d'Alpha Oumar Konaré, réélu en 1997. Retiré de la vie politique et promu au grade de général de brigade, Amadou Toumani Touré s'est alors consacré à l'action humanitaire à travers la Fondation pour l'enfance et à la lutte contre le ver de Guinée, fléau désormais éradiqué. En paralléle, il a participé à différentes missions internationales de maintien de la paix en Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs. Son attitude lui a valu la sympathie de l'opinion publique qui lui sait gré d'avoir rétabli la démocratie tout en respectant scrupuleusement ses promesses. Aprés s'être mis volontairement «en réserve de la République», Amadou Toumani Touré a, par petites touches, et avant même d'annoncer officiellement sa candidature en mars dernier, présenté sa vision pour le Mali. Il entend rassembler les Maliens sous la banniére d'un projet global dont l'objectif final est d'oeuvrer en faveur d'un développement durable et équitable. La tâche est ardue: le Mali souffre de son enclavement qui renchérit le coût des importations et limite les exportations. Handicapé par la faible diversification de son économie et sa forte dépendance à l'égard d'un petit nombre de produits (le secteur primaire représente 50% du PIB et occupe plus de 75% de la population), il voit sa situation économique fragilisée par l'alourdissement de la dette extérieure (2,5 milliards d'euros) et par la chute des cours mondiaux de l'or et du coton qui constituent les principales ressources d'exportation. Mais une embellie se dessine: le prochain président devrait, en effet, bénéficier dés cette année du retour de la croissance (les prévisions tablent sur 6,9% en raison d'une forte hausse de la production cotonniére). Sur le plan extérieur, le Mali, qui préside la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest) et l'UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) depuis décembre 1999, s'est fait le champion de l'intégration régionale. Le renforcement des échanges économiques avec ses voisins - notamment la Côte d'Ivoire, le Sénégal, le Burkina Faso et la Mauritanie - et la construction d'infrastructures routiéres, voire ferroviaires, devraient faciliter son ouverture sur le monde. Le défi est de taille mais il n'effraie pas le général Amadou Toumani Touré. Son passé politique plaide en sa faveur; gageons que son projet lui permettra enfin d'inscrire l'avenir du Mali sous le signe du développement.

Pascal Drouhaud - Votre première expérience à la tête de l'État malien remonte à mars 1991, au lendemain du renversement du président Moussa Traoré. Pourriez-vous revenir sur les circonstances qui vous ont conduit, à l'époque, à prendre la tête de cette révolution de palais ?
Amadou Toumani Touré - En 1990, l'Afrique connaissait de profondes transformations. Après la chute du Mur de Berlin et les événements de Roumanie, le souffle de la démocratie a balayé le monde entier. L'Afrique n'est pas restée sur le bord de la route. Des oppositions plus ou moins clandestines, des mouvements de jeunes, de femmes, de travailleurs se sont mis à réclamer plus de liberté et plus de droits. Leur volonté de changement portait surtout sur le pluralisme politique et le respect des valeurs démocratiques : liberté de la presse, droits de l'homme, liberté d'expression. Dans ce contexte, certains pays comme le Bénin, le Togo, le Niger ou le Congo-Brazzaville se sont engagés sur la voie de la démocratisation. De janvier à mars 1991, le Mali, lui, a connu une évolution particulièrement violente, marquée par des brutalités policières, des manifestations, des pillages. La population était lasse des méthodes politiques plus encore que de la personne de Moussa Traoré. Les gens en avaient assez du parti unique, de la pensée unique, de l'impossibilité dans laquelle ils étaient de participer au développement du pays. Cette demande très forte était confrontée à une offre qui ne venait pas. La violence est née de ce contraste et a conduit à ce qu'on appelé la « petite révolution » de mars 1991. Dans ce contexte de désordre (usines incendiées, économie à la dérive, effondrement de l'autorité de l'État), l'armée est intervenue. Dans la nuit du 25 au 26 mars 1991, elle a pris le pouvoir et, sans attendre, a fait la jonction avec le mouvement civil.
P. D. - Quel a été votre rôle, à titre personnel ?

A. T. T. - Il existait deux mouvements parallèles : le premier était animé par les associations et les organisations démocratiques ; le deuxième, par l'armée et les forces de sécurité. Je commandais à l'époque une unité d'élite des forces armées à Bamako. J'ai reçu la mission de réaliser le coup d'État. Une fois l'opération réussie, au lieu de monopoliser le pouvoir comme il était de coutume en Afrique, j'ai pris contact avec les organisations démocratiques. Ensemble, nous avons mis en place, pour quatorze mois, deux organes de gestion de la transition démocratique : un gouvernement mixte de 22 membres (17 civils et 5 militaires) et un organe législatif mixte de 25 membres (15 civils et 10 militaires). Notre objectif était de fonder une IIIe République et de la doter de nouvelles institutions. Le multipartisme a été instauré ; et cela, alors même que nous étions confrontés à la rébellion du Nord avec laquelle nous voulions trouver une solution dans le délai prévu pour la transition.
P. D. - De votre propre chef, vous avez décidé d'abandonner le pouvoir...

A. T. T. …