LA GEORGIE ENTRE WASHINGTON ET LE CHAOS

n° 95 - Printemps 2002

Depuis quelques mois, les regards de la Maison-Blanche et du Kremlin convergent vers un frêle Etat de Transcaucasie: la Géorgie. L’annonce par le Pentagone, le 27 février 2002, d’un accroissement de son aide militaire à Tbilissi — envoi d’hélicoptères de transport et d’un contingent de deux cents «conseillers-instructeurs» américains chargés de former des unités de l’armée géorgienne à la «lutte anti-terroriste» — souligne assez l’importance géostratégique du pays. Quatre-vingt-deux ans après le départ de l’armée britannique du port de Batoum, sur la mer Noire, la Géorgie s’apprête à accueillir des troupes occidentales sur son sol. C’est là un tournant historique sans doute aussi fondamental que sa sortie de l’URSS, le 31 mars 1991.

Qu’est-ce qui distingue la Géorgie, petite république ex-soviétique de 4,4 millions d’habitants, adossée à la chaîne du Grand Caucase et bordant la mer Noire, de ses voisines d’Arménie ou d’Azerbaïdjan? A priori, rien. Issus de l’éclatement de l’URSS en 1991, ces trois pays présentent tous les avatars du post-soviétisme. Ravagés par des années de conflits interethniques surgis dans la foulée des indépendances, en proie à la déliquescence économique, rongés par la corruption et le règne des clans, menacés de chaos, ces Etats vacillants peinent à s’affirmer. Peu tentés par la coopération régionale — un pari impossible à réaliser à court terme, vu l’animosité que continuent de se vouer Azerbaïdjanais turcophones et Arméniens —, ils n’ont jamais vraiment quitté le giron russe. Moscou maintient ainsi, depuis 1991, trois bases militaires en Géorgie, deux bases et des gardes-frontières en Arménie, ainsi qu’une station radar en Azerbaïdjan. En outre, Tbilissi et Erevan dépendent à 90% du gaz russe, tandis que les principales sociétés pétrolières russes sont présentes dans nombre de projets d’exploitation du pétrole azerbaïdjanais.

Depuis dix ans, cette région tourmentée, située entre la Russie, la Turquie et l’Iran, subit en raison de sa position géostratégique les ondes de choc d’un «grand jeu» qui est, avant tout, pétrolier. La proximité de la Caspienne, mer fermée riche en gaz et en pétrole dont le statut reste à définir, place la Transcaucasie au centre d’un vaste projet d’évacuation des hydrocarbures vers les marchés occidentaux où «majors» russes et anglo-américaines du pétrole rivalisent à coup de tracés concurrents pour les futurs oléoducs et gazoducs. Zone de fracture entre l’axe Moscou-Erevan-Téhéran d’une part, et l’alliance Washington-Ankara-Tbilissi-Bakou d’autre part, la région est l’enjeu de positionnements stratégiques nouveaux dont l’acuité n’a fait que croître depuis le 11 septembre.
La difficile relation avec Moscou
Jadis passage obligé de toutes les invasions (grecque, romaine, perse, arabe, ottomane puis russe), la Transcaucasie, laissée pendant 150 ans dans un tête-à-tête exclusif avec le «voisin du nord» — à l’exception d’une éphémère indépendance entre 1918 et 1921 —, n’a de cesse de regarder vers l’Ouest pour mieux se défaire de l’étreinte de Moscou. Or celle-ci se fait, de nouveau, plus insistante depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, en mars 2000. L’ex-colonel du KGB s’est rapidement lancé à la reconquête de ce «proche étranger» transcaucasien, zone d’influence privilégiée de la Russie …