L'OBSESSION ANTI-AMERICAINE

n° 97 - Automne 2002

Politique Internationale - Dans votre dernier livre, L'Obsession anti-américaine (1), vous vous attaquez avec beaucoup de verve à l'anti-américanisme. Quelle définition peut-on en donner ?
Jean-François Revel - Je commencerai par distinguer entre l'anti-américanisme et la critique des États-Unis. La critique des États-Unis est légitime et nécessaire. La société américaine n'est pas exempte de défauts. L'Amérique commet des erreurs et des abus dans sa politique étrangère. Quel pays n'en commet pas ? Mais il faut se fonder sur des informations exactes et dénoncer les véritables défauts et les véritables erreurs. Il ne faut pas méconnaître non plus, consciemment ou inconsciemment, les qualités et les réussites : les bonnes décisions, les interventions salutaires, les actions couronnées de succès. De ce point de vue, la seule critique valable des États-Unis, la seule qui soit utile parce qu'elle est précise, judicieuse et motivée, n'existe hélas... qu'aux États-Unis mêmes ! L'anti-américanisme, c'est tout autre chose. Il s'agit d'un aveuglement passionnel qui repose sur une vision totalisante, sinon totalitaire, selon laquelle les Américains ne commettent que des erreurs ou des crimes, ne profèrent que des sottises et sont coupables de tous les échecs, de toutes les injustices, de toutes les souffrances du reste de l'humanité. Il conduit à reprocher aux États-Unis une chose et son contraire, à quelques jours de distance, voire simultanément. Cet illogisme est d'ailleurs le signe que l'on est en présence non pas d'une analyse, ou d'une critique, mais bien d'une obsession.
P. I. - Cette « obsession est-elle seulement partagée par les élites ou bien s'agit-il d'un phénomène de masse ?
J.-F. R. - Son assise sociologique varie selon les régions du monde. En Europe, tous les sondages montrent que l'anti-américanisme est un sentiment élitiste. Les dirigeants politiques, les intellectuels et les journalistes les plus influents sont anti-américains, mais le reste de la population a des sentiments nettement plus positifs à l'égard des États-Unis. En Amérique latine, en revanche, c'est un phénomène plus massif, plus populaire, même s'il est largement encouragé par les hommes politiques et, surtout, par les intellectuels. Il est moins militant et plus conformiste qu'en Europe : il s'explique surtout par le désir inavoué de s'incorporer à la machine économique et à la civilisation de l'Amérique du Nord. Il fonctionne comme un fantasme compensatoire à l'échec relatif de l'Amérique du Sud par rapport aux États-Unis. C'est un classique de l'aveuglement volontaire sur soi-même. Le grand penseur vénézuélien Carlos Rangel l'avait déjà montré il y a une vingtaine d'années, lorsqu'il affirmait qu'il faudrait une véritable auto-analyse collective pour que les Latino-Américains puissent regarder en face les causes de leurs échecs et renoncent, par conséquent, à en attribuer la responsabilité aux États-Unis (2). L'anti-américanisme semble être encore plus populaire dans les pays musulmans. Mais il faut rester prudent. Comme peu d'entre eux sont démocratiques, il est difficile d'apprécier le degré de spontanéité des manifestations qui s'y déroulent. Dans ces pays, il constitue l'échappatoire commode de sociétés en faillite chronique, qui ont complètement raté leur évolution vers la démocratie et la …